‹ Tolstoï, Lenine et la Révolution RusseChapitre 16 sur 22 · IV. — Les nihilistes · texte numérisé non relu

IV. — Les nihilistes

Un seul groupe était porté vers l'opposition, la jeunesse des Universités : à partir de 1850, elle entre sur la scène politique, pour ne plus la quitter. .

En France, c'est la petite bourgeoisie qui^pendant la Révolution française, puis en 1830, en 1848, en 1871, a joué le rôle le plus considérable; elle occupe aujourd'hui le pouvoir et prétend le conserver, grâce à la fiction que c'est le peuple qui gouverne par elle. En Russie, cette classe de la petite bourgeoisie, rurale et urbaine, est nationaliste, réactionnaire ou pas-

sive : le rôle de mandataires prétendus, de représentants spontanés des classes populaires sera rempli par les étudiants. Partout et toujours, la jeunesse cultivée se montre idéaliste, disposée à l'opposition, portée vers les opinions extrêmes, impatiente, irréfléchie, ne connaissant pas d'obstacles. Cette maladie (le croissance passe en Russie comme ailleurs : nombre de révoltés de vingt ans qui s'insurgent contre les abus deviennent, à trente, des khinovniki, des fonctionnaires trop souvent sans scrupules, des philistins d'État qui ne songent qu'à leur avancement. Mais la jeunesse russe perd plus aisément l'équilibre ; les jeunes gens vivent en camaraderie avec les jeunes filles adinises aux itcolts, (jiii achèvent de les exalter

Cette nouvelle catégorie d'étudiants radicaux des deux sexes était inconnue avant le règne d'Alexandre. .\ partir de son avènement, la fréquentation des gymnases, des universités, des instituts techniques augmente rapidement, et les étudiants se recrutent dans les couches sociales les moins cultivées, et jusque dans le peuple pauvre, chez les petits employés, les popes, les ouvriers, les paysans, les domestiques, qui, pour l'éducation de leui-s enfants, se sont imposés de durs sacrifices. A l'Université, ces jeunes gens, boursiers en grand nombre, vivent en d'étroits logis, quelquefois plusieurs occupent la même chambre, sous la rigueur d'un long hiver, souvent sans feu

ni lumière. Ils rognent sur leur maigre pitance (Kjur s'acheter des livres. Ils ont la tête pleine et l'estomac >vide. Un avenir incertain s'ouvre devant eux : dan l'armée, le clergé, l'administration, les grades son' réservés à la noblesse, au favoritisme : les carrières libérales exigent des avances. Ainsi commence à se former un prolétariat intellectuel qui fournira d'admirables types à la littérature. Comparez au Bach> lier de Jules Vallès, le Haskolnikof de Dostoïevski, dans Crime et Chdliment (1800), lorsqu'étendu sur son sopha tout usé, dans sa petite chambre au plafond trop bas, il rêve les destinées d'un Najioléon Cette classe redoutable des intellectuels déclassés, inconnue en Angleterre et aux États-U nis, où un jeune homme pauvre ne songe qu'à faire fortune dans les affaires, fournit en france tout un personnel politique, et, en Hu.ssie, un état-major de conspirateurs en guerre [x^rpétuelle contre l'ordre établi.

Celte génération diffère singulièrement de celle qui l'a précédée. De même que les révolutionnaires de 1825, les propagandistes de 1855 appartenaient à la meilleure société : c'étaient des hommes bien nés, bien élevés, bien nourris, bien vêtus, bien logés ; ils ne vont plus se reconnaître dans les jeunes oursons mal léchés, formés à leur école. L'aristocrate Herzen, épris de tous les raffinements de l'art, reculera d'étonnement devant ses disciples, se détournera d'eux, se convertira vers la fm de sa vie au libéralisme anglais

et se rapprochera de son ami Tourguénef, qui n'a jamais découvert chez les révolutionnaires autre chose que des têtes creuses. La génération précédente, à l'exception de Bakounine, se bornait à la propagande littéraire, la nouvelle est pressée d'agir ; mais, au préalable, elle fait dans son esprit table rase de tout le passé : elle nie la tradition, l'autorité dans les idées, avant de chercher à les détruire dans les actes ; Tourguénef a inventé le mot de nihilisme, jjour exprimer cet esprit d'absolue négation dont elle est |X)ssédée. De Maistre, si profond connaisseur du caractère russe, prévoyait, dès 1810, l'avènement de ces rienisles, comme il les appelle, ivres d'une demi-science pire que l'ignorance, éternels détracteurs de tous les principes sur lequel le monde civilisé n'a cessé de vivre, ne se doutant pas à quel point les sociétés sont des mondes complexes.

Le nihilisme est, à vrai dire, en germe dans la critique démolisseuse de Herzen, lorsqu'il subordonne la philosophie à la science, honnit le passé, et méprise les révolutions simplement politiques. Du moins Herzen avait fait ses preuves d'écrivain et de j>?nseur. La culture « scientifique » des nihilistes est souvent de surface, presque verbale. Les Russes qui se noient si volontiers dans les spéculations abstraites, n'ont produit aucune philosophie originale : ce n'est, chez eux, que l'engoument des modes occidentales. Los nihilistes cherchaient dans la « science d la ruine

(les tradilions, la condamnation de la inétaphysiqu avec Auguste Comte, l'exaltation du progrès av» Bucklo, le matérialisme de carabin, avec Moleschott et Buchner.

Dans Pères et Enfants (18C2), où Tourguénef met en saisissant contraste les deux générations, cet esprit nouveau a pour interprète génial l'inoubliable { Bazarof, rebelle à tout principe d'autorité et qui considère comme plus important de disséquer des grenouilles que d'admirer Gœlhe. Toute autorité du passé et du présent, dans les lettres, la science et l'art, est jetée à bas de son piédestal. Le critique Pissaref déclare préférer une paire de bottes à Shakespeare. Dobrolioubof prêche aux jeunes gens de descendre au peuple, de se faire peuple. Cette rudesse, cette franchise, ce cynisme, cette indifTérence à tout culture délicate et noble annoncent la démocrati'

Le meilleur interprète du nihilisme et le plus convaincu est un fils de pope, Tchernychevski, gauche et mal habillé, d'un savoir encyclopédique, critique de l'économie politique de Stuart Mill. Son roman : Que faire ? (1863), deviendra l'évangile des nihilistes. Dans la première partie, un groupe de jeunes gens, hommes et femmes, décident de s'affranchir de toute convention, aussi bien dans la vie de famille que dans la vie sociale. Ils pratiquent l'amour libre. Mais l'amour libre n"est pas l'amour pervers. Cette jeunesse pauvre n'est point dépravée, : ce n'est pas

pour elle que Tolstoï écrira plus tard la Sonate à Kreutzer. La seconde partie du roman nous fait assister à la transition du nihilisme individualiste au socialisme. Désormais libres de tout préjugé, les héros fondent une communauté de village, sur le modèle de Fourier. Le scepticisme absolu s'adresse en effet à l'ancien monde, on se tourne vers l'avenir avec l'enthousiasme de la foi. Ces jeunes gens sentent les souiïrances du [)cuple bien plus profondément que leurs précurseurs, parce qu'ils les éprouvent eux-mêmes chaque jour, et ils aspirent à le délivrer du fléau de l'ignorance et de la misère, à le conduire vers la terre promise. « On trouve parfois en eux cettefolie du renoncement, remarque M. Bruneliére, qu'on sera bientôt tenté de prendre comme un trait du caractère russe (1). »

Ils se croient des matérialistes, ce sont des idéalistes' pur sang...

Entre ceux qui brûlaient de bouleverser de la sorte la société jusque dans ses fondements, de détruire religion, i)ropriété, famille, afin de régénérer le vieux monde, et ceux qui ne conc^n'aient comme réalisables que des changements partiels, graduels et lents, aucune entente, aucun compromis n'était possibles. L'acte d'émancipation des paysans du 19 février 1861, [tav son insuffisance, créait un abîme

(1) Un roman nihiliste : Que faire? de M. Tehernychov>ki, dans la Revue du 15 octobre 1870.

entre les socialistes et le gouvernement. C'est le point de départ des premiers mouvements révolutionnair* tentatives de jeunes gens dont les idées sont très {Km claires et les buts très incertains.

Les mutineries d'étudiants commencent en 1801 à Pétcrsbourg, Moscou, Kazan, pour ne plus disparaître. Des groupes souterrains se forment. La sociéi secrète de la Jeuitfi Russie, qui se comixise d'ofTiciei installe une presse clandestine dans le local de l'Étii! major : elle réclame une assemblée constituant' l'émancipation de la Pologne du joug de la Russi Un autre Comité révolutionnaire déclare, en 1801 , dans une proclamation, que les Homanof doivent expier dans le sang la misère du peuple. Un petit groupe reprend le cri de Pougatchef, Terre et Liberté et essaye de soulever les paysans du Volga : il s'agit d'établir la République sociale sur les cadavTes des riches et des bureaucrates. Toutes ces tentatives, restées sans écho, sont sévèrement réprimées. On fusille des officiers : Alikhaïlof, écrivain et poète, expie, par dix ans de travaux forcés, la distribution d'une feuille révolutionnaire.

L'insurrection polonaise de 1863, qui éclate au moment où Alexandre II se disposait à accorder à la Pologne une sorte d'autonomie en l'érigeant en Vice- Royauté, donne un vif élan à la réaction : elle rend définitive la rupture entre les libéraux et les radicaux que le commun désir des réformes avait rapprochés.

Les menées sécessionistes en Pologne réveillèrent l'instinct patriotique. Le tirage de la Cloche, devenue ultraradicale sous l'influence de Bakounine et favorable aux Polonais, tombait de 2.500 exemplaires à 500 : Herzen désormais n'exercera plus aucune action. Les libéraux allèrent jusqu'à féliciter Mouravief de sa répression asiatique ; les plus marquants, Katkof et Aksakof déclarèrent qu'il fallait chercher le salut de la Russie non dans une Constitution, mais dans l'autorité patriarcale et orthodoxe. L'influence (le ce nouveau courant de passions politiques se manifeste par la persécution de Tchemychevski. Son roman Que faire ? avait été, au début, approuvé par la censure. Le Sénat condamnait Tchemychevski à sept ans de travaux forcés. II vécut exilé en Sibérie jusqu'en 1883.

Ces œuvres de répression ne détournèrent pas Alexandre II de sa grande entreprise de réformes. Par l'établissement des Zemstvos (Conseils généraux) dans trente-cinq gouvernments, et des Conseils nmnicipaux dans les villes, il dotait la Russie d'Assemblées locales élues. La réorganisation de la justice consacrait l'inamovibilité des magistrats, introduisit le jury. La presse, soumise aux avertissements, obtenait plus de latitude. Le service militaire rendu obligatoire était réduit à six ans, et encore abaissé selon le degré de culture.

Accomplies par décret, ces réformes ne furent ce-

pendant guère favorables à l'éducation politique «i la nation. Elles suscitaient de nouvelles exigenc» AfTranchi d'un côté, on sentait plus vivement l'u trave de l'autre ; les bras étaient rendus libres, mat-, les pieds restaient enchaînés. Soustrait à tout contrôle, à tout moyen d'intimidation, le Gouvernement, par l'arbitraire de sa police, l'oinnijwtence de sa bureaucratie, resserrait ou relâchait ces liens selon sa fantaisie.

Rien d'ailleurs ne pouvait satisfaire les impatients, les irréconciliables. Un petit groupe se propose à Moscou d'assassiner le tsar et de lui substituer son fils réputé ultra libéral. L'attentat du paysan Karakosof, qui, en avril 1866, tire sur Alexandre II dans un jardin public, marque le point culminant des premières tentatives révolutionnaires. Un tel crime souleva une indignation générale. L'empereur invita toutes les classes de la société et tous les pouvoirs à se remettre dans les voies de l'ordre, à renoncer aux idées extrêmes, à faire preuve de vigilance et de sévérité. De grands changements dans le personnel administratif le plus élevé comme le plus infime furent entrepris. Après quoi survint une période de tranquillité relative, interrompue, en 1869 par la conspiration avortée de Netchaïef qui n'est, à vrai dire, qu'un épisode. Émissaire de Bakounine, Netchaïef, muni d'argent parl'intémédiaire deHerzen après avoir fondé une section russe de l'Intematic-

iiale, préparait un soulèvement. Inventeur du mot iiagique de propagande par le fait, il enjoignait à ses adeptes de s'unir aux brigands, aux voleurs, qui sont les vrais révolutionnaires, d'égorger les nobles, les fonctionnaires, les prêtres, les usuriers, de plonger la Russie dans l'anarchie et le chaos qu'elle saurait l)ien débrouiller ensuite. L'assassinat, sur l'ordre de Netchaïef, d'un des conjurés, Ivanof, révéla le complot. Le procès des quatre-vingt-quatre inculpés fit connaître les idées follement subversives qu'un eneignement mal compris des sciences positives répandait parmi la jeunesse. Le ministre de l'Instruction publique, le comte Dimitri Tolstoï, résolut d'y mettre ordre par un retour aux études classiques, malgré le mécontentement des étudiants.

A la fin des années soixante le mouvenuut niliilisle semble épuisé. Des écrivains chers à cette jeune -génération, Pissaref et Dobrolioubof sont morts : Tchernychevski est exilé. Tout est rentré dans l'ordre. On se flatte de ramener la jeunesse vers de meilleurs sentiers.

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