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V. — Les populistes

La réforme du comte Tolstoï eut un effet tout contraire h celui qu'on en attendait : elle mettait les révolutionnaires en contact plus direct et plus étroit avec les socialistes de l'Occident. Ne recevant plus dans leur pays le genre d'instruction qui leur plai-

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sait, jeunes gens et jeunes filles résolurent d'alK-r étudier à l'étranger. Les étudiantes ne iwuvaient quitter la Hussie sans le consentement de leurs pari-nts. Elles imaginèrent de recourir à des mariages fictifs. Lorsque le camarade choisi pour époux se montrait récalcitrant, quelques-unes de ces amazones lui mettaient, dit-on, le pistolet sous la gorge. Ces alliances platoniques se terminèrent, la plupart du temps, par des unions réelles, plus ou moins heureuses, selon la loi commune.

Zurich, au commencement des années 1870, formait le centre de cette émigration volontaire composée d'une centaine d'étudiants et d'étudiantes, inscrits principalement à la Faculté de médecine. Jeunes filles aux cheveux courts eten chapeaux ronds, les femmes tondues, comme on les appelait, jeunes gens à la longue chevelure, parfois avec un châle et des lunettes, suivaient surtout des leçons de socialisme révolutionnaire. Des compatriotes, pleins de prestige, résidaient alors à Zurich et à Genève. Bakounine, le vieil insurgé de 1848, à la taille de géant, avait essayé de mettre en mouvement les masses, ces barbares, appelés, d'après Herzen, à régénérer le vieux monde. Partisan à ses débuts de la République panslaviste des Décabristes, il avait tenté de soulever, en 1848, la Bohême contre les Austro-Allemands, puis il passait à la révolution allemande, et était fait prisonnier à l'insurrection

de Dresde. La peine capitale prononcée contre lui fut commuée en prison perpétuelle. Livré à la Russie, exilé en Sibérie, il s'échappa, revint en Europe par rAmérique. Il se mêla, pendant la guerre de 1870, au mouvement communaliste de Lyon. Il n'avait cessé de disputer à Karl Marx, qui l'accusait, hors de toute vraisemblance, d'être un agent secret du panslavisme ofTiciel, la direction de l'Internationale, morte, en 1872, de leur rivalité d'ambition, de race et de doctrine.

La conception fondamentale du marxisme, c'est que la révolution ne i)eut être que le résultat d'une évolution : on ne la fait pas, elle se fait. La transformation sociale, vers laquelle marche la société contemporaine, est mise en mouvement par le simple jeu des forces économiques. La grande industrie crée deux classes antagonistes, la bourgeoisie et le prolétariat. Elle enrichit la première, mais accroît les forces de la seconde, qu'elle enrégimente dans les usines en une armée toujours plus nombreuse. Le prolétariat prépare l'expropriation de la bourgeoisie. Pour réaliser cette expropriation, il doit s'organiser en parti de classes et conquérir les Pouvoirs publics-

A cette théorie de Karl Marx, Bakounine opposait l'anarchisme proudhonien. Il part de cette conviction que les masses ont toujours été socialistes, que le peuple est le détenteur le plus solide et le plus élevé de la vie sociale et de la force révolutionnaire.

Il n'est pas besoin (i'orgiMiiser ces masses fmpulaires, de les discipliner, il suflit de les éveiller de leur sommeil séculaire, de les soulever contre le i)Ouvoir. Une fois affranchies, bien loin de reconstituer l'État, toujours ojjprcsscur, elles s'organiseront naturellement en libres fcdénitions de Communes, — en Russie plus aisément que partout ailleurs, car le paysan y vit depuis des siècles sous un régime communiste. Grâce à VObchichina, la Ftussie possède ce privilège d'être n\i\K-\(i(i à réaliser directement le socialisme, sans devoir passer, comme le veulent les marxistes, par le pénible développement capitaliste et sans avoir à supporter la domination de la bourgeoisie. Dès lors tous les pénibles efforts en vue d'obtenir, par une lutte longue et difficile, de simples réformes, même radicales, puis de conquérir l'État par l'action politique, sont peine perdue. Bien plus, ces réformes, ces libertés constitutionnelles, point de mire des libéraux, doivent être considérées comme un malheur, car elles auraient pour conséquence l'arrivée au pouvoir de la bourgeoisie et la ruine de YObchkhina, pierre angulaire de l'édifice futur. Il s'agit donc de soulever les paysans, de renverser le Gouvernement par une poussée directe, de bas en haut. Cela fait, les Communes fédérées se partageront les terres, et les intérêts de la production seront confiés à de libres Associations, dont le modèle existe déjà dans les Artèles.

En même temps que Bakouiiine, et en polémique avec lui, enseignait à Zurich un ex-colonel d'artillerie, Pierre Lavrof. Il admettait avec Bakouniue le peu d'ijnportance des réformes jwlitiques ; mais, révolutionnaire de têtt% plutôt que de cœur, il pensait, avec les marxistes, que la révolution devait être accomplie non par des démagogues dirigeant les masses ignorantes, mais par l'ensemble du peuple, éclairé et instruit sur ses propres intérêts. Il fallait, en un mot, révolutionner les têtes avant de mettre les bras en mouvement, donner au peuple conscience de ses droits et de ses forces, faire œuvre de propagande métlKxlique, non d'émeute prématurée.

Endoctrinés de la sorte, l'imagination enflammée I)ar le récent et brûlant souvenir de la Conmiune de Paris, par la croissance rapide de la social-démocratie allemande, les étudiants de Zurich, rappelés en Russie, après 1873, vinrent renforœr le courant révolutionnaire qui avait repris dès 1870, et rapporter à leurs camarades le mot d'ordre de Bakouniue : « Aller parmi le peuple, » allumer ici et là des foyers d'incendie qui auront vite fait de gagner l'immense plaine et de pM'ocurer au peuple russe la terre et la liberté.

Eu conformité de ces visées anarchistes et fédéralistes, ce mouvement ne possédait aucune organisation centrale. Il ne se rattachait pas h l'Intemationale, attendu que le Parti socialiste russe ne pou-

vait exercer qu'une action cachée, souterraine. Il prenait naissance dans des sociétés d'amis intimes, de croyants, tels que le cercle Tchaïkovski, à Pétersbourg, dont faisaient partie Kropotkine (1) et Slepniak, le cercle Dolgouchine à Moscou, et des cercles d'études et d'instruction mutuelle analogues, h Kief, à Odessa, et dans d'autres villes. Les membres de ces cercles entreprirent alors un étrange apostolat. Ix'ur enthousiasme contagieux rappelle les sectes religieuses qui pullulent en Russie. Leur socialisme est une religion : elle a pour dieu le peuple jfâysan qu'il faut délivrer de ses oppresseurs. C'est à cette œuvre de rédemption que se vouaient quelques centaines de jeunes hommes et de jeunes femmes qui, au printemps de 1874, allaient se disperser jusqu'aux confins de la Russie. Sans préparation, sans organisation aucune, ils semblaient moins poursuivre des buts pratiques qu'obéir à la voix de leur conscience. Ils considéraient leur vie passée avec honte et indignation. Ceux d'entre eux qui appartenaient à la noblesse et aux classes riches, abandonnaient joyeu-

(1) Voir le livre si vivant et si instructif du prinee Kropotkine, Autour d'une vie. Paris, Stock, 1907. — Théoricien de l'anarchie, profondément hostile à la social-démocratie autoritaire et centralisée de Karl Marx, Kropotkine, évadé de prison, réfugié en Angleterre, a surtout exercé son influence et son action en Occident. Au début de la guerre de 1914 il adjurait ses amis russes de combattre avec enthousiasme pour la défense nationale contre l'envahisseur teuton.

sèment leurs familles et sacrifiaient leur avenir ; élevés dans toutes les délicatesses, ils se revêtaient d'habits grossiers, se barbouillaient les mains et le visage, se soumettaient aux épreuves les plus rebutantes de la vie rurale, parcourant à pied, la besace au dos, les contrées de l'Oural, du Don, du Volga. Les uns, les anarchistes bakouninistes, les Bountari (faiseurs d'émeutes), se proposaient de tenir en haleine les énergies révolutionnaires du peuple. Les autres, les propagandistes, les lavristes, se bornaient à distribuer des brochures et à les commenter. Tous, au bout de quelques mois, éprouvèrent d'affreuses déceptions.

Le moujik n'était |)as l'insurgé au sommeil léger qu'avait dépeint Bakounine. Ia^s i^èlerins découvrirent leur divinité, le vrai paysan, plongé dans la crasse, l'eau-de-vie, les punaises et la vermine : ce qu'ils ne soupçonnaient pas, c'était sa force d'inertie, son attachement aveugle au Tsar. Il leur arriva le même sort qu'au jjauvre Nedjanof, le héros de Terres vierges (1877) qui, parti pour soulever les gens des campagnes, est enivré jwr des rustres, rossé par eux, livré à la police comme un vagabond et un charlatan, désespéré finit par se tuer. Ne pouvant élever le peuple à la hauteur des doctrines du socialisme, les propagandistes se rappelèrent alors les conseils de Dobrolioubof : « Se pénétrer de l'esprit du peuple, vivre de sa vie, se mettre au même

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niveau, rcjclor les préjugés livresques, apprrndrc ft sentir simplement comme le peuple. » Après avoii déguisé leurs personnes, ils déguisèrent leurs idées et prirent le nom de populistes, Sarodniki. I^s plus ardents, qui inclinaient encore aux doctrine» d»- Bakounine, songèrent à recourir aux vieux sublorfurges de Pougatchef : c'est ainsi que Jacob Stepwnovitch, dans le gouvernement de Kief, cherchait h ameuter les paysans en leur persuadant qu'il agissait en vertu d'un oukase du tsar. Ce genre de mystifiaition, d'ailleurs sans résultats, fut généralement écarté ; on devait se borner à nourrir les espérance^ des paysans pour la libre et commune possession du sol. Afin de faciliter cette propagande, des coloniesédentaires se substituèrent aux missions errantes. De petits groupes s'établirent dans les villages ; les uns ouvraient des boutiques d'épicerie, d'autres se livraient au maquignonnage ou exerçaient la médecine, les femmes se faisaient journalières ou accoucheuses : les intellectuels, habitués aux travaux de l'esprit, peinaient quinze heures par jour dans les ateliers ou dans les champs ; des juges, des instituteurs étaient gagnés à la cause du peuple.

Les premières entreprises avaient manqué, à un degré rare, d'entente combinée, de précautions élémentaires. L'organisation secrète était essentielle pour les Narodniki. Les groupes urbains servirent de centre de correspondance aux colonies villa-

geoises et devinrent bientôt les plus importants. A la ville, il était bien plus aisé d'échapper à la police ; les villes servaient de refuge ; dans les villes se fixaient les Comités administratifs, chargés de recueillir des subsides, de fabriquer de faux passeports, de recruter de nouveaux adeptes, au milieu des étudiants, des ouvriers mêmes, plus révolutionnaires d'instinct que le paysan isolé et apathique. En sorte que l'action urbaine, secondaire au début, finit par rejeter à l'arrière-plan l'action agraire. En négligeant la pratique rurale, malgré leurs vues théoriques sur l'unique importance de VObchtchina, les populistes affaiblissaient le dogme : la réalité faisait brèche dans la citadelle de l'anarchisme.

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