VI. — Les TERRORISTES
Les populistes, au début, ne s'occup^aient pas de politique, mais la police s'occujxiit d'eux. Elle abattait sa lourde main sur leurs épaules. Plus de deux milles arrestations avaient été opérées de 1873 à 1876. A la fin de 1876, le plus grand nombre se trouvaient sous les verrous. L'année suivante, cinquante furent jugés à Moscou et cent quatrevingt-treize à Pétersbourg. Ceux que les tribuiu.ux acquittaient étaient expédiés en Sibérie par voie administrative ou enterrés vivants dans les prisons.
Les Narodnildsc trouvcrtut acculés à cc dik-mme :
186 TOLSTOÏ, LÉNINE ET LA nÉVOLUTlON BUSSE
OU abandonner la propagande, ou attaquer à leur tour gendarmes, agents, espions, qui les iwurchassaient. Le terrorisme, au début, fut une œuvre de défense et de vengeance. On décidait de répondre à toute mesure d'arbitraire ou de cruauté par un ;. f de justice révolutionnaire. L'exemple avait été doinpar une jeune fille, Vera Zassoulitch, d'extraction noble, qui, en juin 1878, tirait sur le général Trépof, coupable d'avoir, au mépris de la légalité, fait battre de verges un étudiant prisonnier. Vera n*. connaissait pas la victime de Tré|K)f ; spontanément, elle avait pris la cause de l'humanité outragée. Saluée comme une émule de Charlotte Corday, ell» fut acquittée par le jury, et la haute société, jusqu'au prince Gortchakof, approuva cette sentence. La police essaya en vain d'arrêter l'héroïne à la sortie, du tribunal : délivrée par la foule, elle réussit gagner l'étranger. Depuis cette aventure, le Gouvei nement transféra les crimes politiques à la cour tiale et supprima la publicité des débats. Il fal empêcher que le banc des accusés ne servît de tribui retentissante et qu'on ne vît se renouveler les scène tumultueuses du procès des cent quatre-vingt-trei à Pétersbourg.
Ces rigueurs arbitraires, les grèves de famine, k suicides dans les prisons, entretenaient les symj thies du public et n'étaient pas de nature à décou-^ rager les représailles, d'autant que les résultats d«
la guerre de Turquie (1877) rendaient, vers ce temps, l'opinion particulièrement hostile au Gouvernement. Cette guerre avait mis aux prises les slavophiles de Moscou et la bureaucratie de Pétersbourg : elle avait révélé la même insufTisance, les mêmes abus, les mêmes vols que la guerre de Crimée. Aux souvenirs meurtriers de Plevna, à la déa^ption du traité de ' Berlin, s'ajoutait la gêne extrême des finances. La l fermentation générale, analogue à celle qui suivit la mort de Nicolas, excitait les populistes à tenter un combat direct contre l'absolutisme. Au lieu de s'obs- ' tiner à dissiper les préjugés des paysans, n'était-il pas plus expédient de se tourner vers les chefs de la puissance policière, d'en venir même à viser la It le, de supprimer le tsar ?
Les attentats commencèrent dès 1878. A Kief, un magistrat et un officier de gendarmerie étaient poignardés. A Pétersbourg, Stepniak, fds d'un officier supérieur, assassinait en plein jour, au cœur de la ville, le général Mezentsef, chef de la police, d'un caractère très humain : c'était l'institution que Stepniak frappait en sa personne. A Karkof, le gouverneur, prince Kropotkhie, cousin de l'anarchiste depuis si célèbre, fut tué, au retour d'un bal, par le juif Goldenberg. Tous les meurtriers échappèrent. Enfin, en juin 1879, un professeur de collège, Solovief, lirait cinq coups de revolver sur Alexandre II. Cette nouvelle lactique, qui consistait à trans-
porter le centre de l'activité révolutionnaire dan« le (lojuaine politique, suscita des querelles et final' ment une scission panni les populistes, aux deu conférences qu'ils tinrent, à quelques mois d'i ' valle, à Lii>etsk et à Voroneje (automne de 1 malgré la vigilance de la police. Ceux qui «i prouvaient le terrorisme et qui restaient fidèles à I tactique des Narodniki, changèrent l'ancienne devi de Terre et liberté (Zemlia i Volia) en celle du Partage noir {Tcherny perediel), synonyme de nationalisation du sol. Ils renoncèrent à toute activité pr tique, éjiiigrèrent et élaborèrent des théories éconi miques : nous les retrouveront parmi les marxist Les partisans de la méthode sanguinaire qui se i crutaiont particulièrement dans le Sud de la Russi fondèrent alors le ixirti de la Volonté du peuple (Narodnaîa Volia) en s'appuyant sur un système et avec une organisation appropriée.
De même que les anarchistes (Bountari) s'étaient inspirés de Bakouninc, les populistes, de Lavrof, les terroristes reconnaissaient pour théoricien et pour maître Tkatchef, écrivain de talent, en polémique avec Lavrof, qui répandait ses idées par le Tocsin imprimé en Suisse (1875). Bakounine et Lavrof avaient donné à leurs disciples la consigne : « Aller parmi le peuple ; » Tkatchef recommandait de s'en tenir exclusivement à la propagande parmi les jeunes gens intelligents et les classes cultivées, puisque l'im-
possibilité de soulever, voire même d'influencer les basses classes, éclatait aux yeux. La révolution pour le j)euple ne saurait s'accomplir par le peuple, mais pur une élite du peuple, par un petit groupe d'individus valeureux, ayant fait d'avance le sacrifice de Il iir vie et ne reculant pas devant la tâche de libérer la Russie, au moyen de l'assassinat politique, du j(»ii{4 de l'autocratie.
lùilre le meurtre érigé en système et l'idéal humain de paix et de concorde que poursuivaient ces taiiatiquos, le contraste était criant. Les terroristes Il connaissaient eux-mêmes la barbarie de cette forme du combat j)olitique. Ils protestèrent contre l'assassinat du président Garfield (1881): «Dans les pays, l disaient-ils, où la lutte des opinions est libre, l'as- ; sassinat politique était un acte inspiré par le même ^ esprit de despotisme qu'ils visaient à détruire en Russie. » Ce dosi)otisme, les libéraux sont sans énergie pour le briser, [Kjur obtenir des garanties de droits y personnels qui rendent possible le combat des idées : ^l'œuvre s'impose aux terroristes. Bien loin d'être ' dos anarchistes, les terroristes se proclamaient étatisles. Ils voulaient transformer l'État absolutiste en État représentatif, et prétendaient agir envers Alexandre II comme Cromwell envers Charles I", Robespierre, envers Louis XVI. Une fois maître du pouvoir, le Comité terroriste nommerait, par décret révolutionnaire d'en haut, un Gouvernement pro-
visoire, lequel convoquerait une Convention élue \> le suffrage universel et composée, selon toute vr;i semblanco, dv 90 p. 100 de [«ysans. Cette Asscmbiét; déposséderait de leurs terres les nobles, les couvents, la couronne, et les remettrait au peuple. 1^ propriété commune ne serait pas changée, mais étendue à la totalité du sol.
Nous avons retrouvé dans l'anarchisme de Bakounine les idées de Proudhon ; Tkatchef n'a fait que préconiser les théories et la pratique de Blanqui, les conjurations et les coups de main en vue de cette dictature jacobine qu'abhorrait Proudhon, comii une des pires formes du despotisme.
L'originalité des terroristes, c'est d'avoir établi pour la première fois la nécessité du combat direct contre le Gouvernement, en partant de cette convi tion que la révolution politique doit précéder nécessairement la révolution sociale. En cela ils s'éloignenl encore des bakouninistes et se rapprochent d marxistes. Ce qui les distingue de ces derniers, c'est qu'ils ne comprenaient pas que le combat politique devait être un combat de classe organisée et non d'individus, fussent-ils à la fois des génies et des héros.
Les terroristes adaptèrent au but qu'ils poursuivaient leur organisation et leur tactique. Ils centralisent le parti et la direction du parti au moyen d'un Comité exécutif, composé d'une centaine de membres triés sur le volet, et dont le recrutement exige une
|)rudence, une prévoyance, des précautions infinies contre les espions et les traîtres. Outre l'organisation de combat, qui a mission de désorganiser le Crouvernement par des attentats, on cherche des auxiliaires, pour s'emparer du pouvoir après l'assassinat (lu tsar, parmi les ouvriers des villes les mieux (loués au point de vue révolutionnaire ; dans l'armée, (le préférence parmi les ofliciers, plus intelligents que K s soldats ; parmi les fonctionnaires, et l'on considère enfin les libéraux comme des alliés éventuels. Raconter le mouvement terroriste, ce serait écrire le roman d'aventures et de caractères le plus fécond en périj)éties. Les terroristes forment un monde étrangement mêlé de jeunes hommes et de jeunes femmes également pleins d'énergie et de courage, sortis des classes les plus opposées, entre lesquels l'amour jour parfois un rôle. Pourvus de faux passeports, ils n'ont plus d'état civil, plus de famille, plus (le patrimoine, et ils côtoient chaque jour le bagne et la potence. Le plus expert dans la préparation des (omplots, Mikhaïlof, jeune homme de vingt-trois ans, discipline le parti à outrance. Il a le goût classique, il exige que les articles, les feuilles volantes, soient écrits en un style net et concis, et il recommande de même une. tenue correcte. Lisogoub, gentilhomme, sacrifie sa fortune pour la cause, et ne se trouve heureux que le jour où on l'exécute. Kibaltchich, fils de pope, chimiste et conseiller technique
du parti, d'un naturel placide cl taciturne, in vent i des bombes portatives. Jéliabof, fils d'un domestique serf, a le tempérament d'un agitateur, d'un tribun d'un Camille Desmoulins, d'un Danton; l'héroïne d». la secte, Sophie Péroskaïa, de haute naissance, belle et cultivée, n'estunait et n'aimait au monde que lui.
Trois fois les terroristes, à travers les difficultés < les dangers sans nombre, creusèrent des mines pou f lire sauter le train impérial et dc|x.'nsèrent, poi l'une de ces mines, 40.000 roubles. De même que 1» populistes, la Narodnaïa Volia comptait de rich» et généreux adhérents : le Comité exécutif recon; mandait de confisquer l'argent des caisses publiciues, des bureaux de poste, des régiments. L'entreprise la plus extraordinaire fut l'explosion du Palais d'Hiver, menée à bonne fin parle polisseur de meubles Khalturine, un des rares conjurés d'origine paysanne. Un retard sauva le tsar et sa famille ; il y eut dix soldats tués et cinquante-trois blessés et mutilés.
Ces attentats répétés discréditaient le Gouvcmt ment, ébranlaient le respect pour sa toute-puissance. Le nain masqué se moquait du géant aux cent bras : il fallait à tout prix vaincre le Comité exécutif. Les gouverneurs généraux, nouvellement créés, furent investis de pouvoirs dictatoriaux. La troisième section augmenta le nombre de ses agents. De 1879 à 1880, une sorte de terreur blanche répond à la terreur rouge. Les Conseils de guerre condamnent
à la potence vingt et un révolutionnaires. On expulse les suspects en masse. Il suffit de posséder chez soi une proclamation du Comité exécutif, pour encourir l« s travaux forcés ou la mort.
Afin de mieux combattre la révolution, le comte Loris Mélikof, auquel Alexandre II avait, en 1880, iiccordé sa confiance, cherchait à gagner l'opposition libérale. Il élaborait un projet de constitution d'après lequel le Conseil d'État, l'autorité législatix'e ■ I bureaucratique de l'Empire, était fortifié, élargi,
• umis, quoique en partie et indirectement, au princ\[Mi électif, par l'adjonction de représentants des ^cmstvos et des Conseillers municipaux des grandes \ illes. Ce Conseil restait un corps simplement consultatif. — Les exigences des terroristes allaiejit bien au delà : dans les circulaires adressées à leurs affiliés, ils ne reconnaissaient d'autre source de législation que la volonté nationale, telle que l'interprétait leur infaillibilité pei-sonnelle. Le projet de Loris -Mélikof obtint le consentement du tsar : il fut tenu provisoirement secret. La veille du jour où il allait
!re promulgué, le 1" mars 1881, le tsar tombait iiiortellemont atteint par une bombe. Pour cette exécution quarante-sept candidats s'étaient préiités, six avaient été élus. Une répétition générale eut lieu sous la direction de Kibaltchitch. Postés dans la rue qui longe le canal Catherine, les conjurés attendaient le signal de Sophie Perovskaïa et d'une
BOURDEAL'. TolslOÏ . 13
juive, Jossa Ht'.lfjnann. Uyssakof lança la prciniénbombe ; elle n'atUignit que l'escorte impériale. Une seconde bombe, celle de Grinewizki, tuait à la foi^ le tsar et son meurtrier.
Cet acte de quelques jeunes gens, sans Iok »■ n-cll", sans complices, sans alliés, n'amena aucun soulèvement. Bien loin de hâter la révolution, les terrorisU ^ fermaient à la Russie la voie du progrès politique Dix jours après l'assassinat, le Comité exécutif avait adressé à Alexandre lll une sommation respectueuse : que le tsar fasse appel au concours du peuple, pour reviser les formes de la vie sociale ; ils promettaient de se soumettre sans conditions à une assemblée librement élue. « Sire, écrivait le Comité exécutif de la Narodnaïn Volia, proclamez l'amnistie, convoquez une Assemblée populaire, octroyez la liberté d la parole, de la presse et des réunions, et nous non engageons à renoncer à la lutte par la violence. Deux chemins sont ouverts devant vous, décidez, le choiv ne dépend que de vous-même. » Le manifeste im périal du 24 avril 1881 trancha la question de savoir si la Russie deviendrait constitutionnelle ou resterait absolutiste. Le jeune souverain déclarait à son peuple que Dieu lui ordonnait de tenir d'une m.ain ferme les rênes du Gouvernement. Le poison versé dans les jeunes esprits par une fausse culture païenn était la seule cause des malheurs publics. Le salut de l'État exigeait le retour aux traditions nationales et
religieuses. Ainsi s'exprimait par la bouche d'Alexandre III, son ancien précepteur Pobedonotsef. La crainte de la révolution n'étouffait pas seulement toute velléité de réforme nouvelle : l'œuvre entière d'Alexandre II allait être entravée et défigurée. L'assassinat de l'EmiJereur était machiavélique en ce sens que par là les terroristes feraient obstacle au libéralisme et aux réformes. Au lieu de continuer à uivrc l'évolution de la société, le Gouvernement ■ laissait enfermer dans une cage. La réaction et la révolution ne pouvaient qu'y gagner.
Les six assassins d'Alexandre II avaient été condamnés à mort : cinq furent exécutés. Jessa Helfmann, échappa au bourreau parce qu'elle était en- ( einte. Sophie Perovskaïa écrivait à sa mère la veille (le l'exécution : « Mon sort ne me trouble pas le moins (lu monde et j'irai tranquille au supplice, car je lattends depuis longtemps et je savais qu'il viendrait lût ou tard. » Lorsqu'elle approcha de la potence, une légère rougeur colorait ses joues, comme celle (le la fiancée qui s'avance vers l'autel.
Cependant le Comité exécutif n'abandonnait pas aussitôt la partie. Le baron Stromberg tentait d'organiser un soulèvement militaire parnu les soldats (le Pétersbourg et les marins de Cronstadt. Des complices trahirent. Les prisons se peuplaient. Les plus compromis s'enfuyaient à l'étranger, d'où ils envovoyaient des émissaires réchauffer le zèle des par-
196 TOLSTOÏ, LÉNINE ET LA RÉVOLUTlov |U ssK
tisans. On rccojnmaiulait une propa^aiwir plus ciktgique : il s'agissait de généraliser le terrorisme, d'égorger et de faire sauter patrons et propriétaires. Les imprimeries secrètes fonctionnaient toujours ; on fabriquait des bombes en Russie et à Zurich Mais Léo Deutscli écrit dans ses mémoires que le scejiticisme et le découragement ne faisaient que croître. En 1882, Maslof, dans une lettre à un ami, se plaint du Comité central, plus despote que le Tsar, et qui S' sert d'eux comme de chair à canon. Tickhomirof, qui passera plus tard à la réaction, est d'avis qu'il faut non pas tenter l'impossible mais attendre des temps meilleurs. L'arrestation de Lopatine, en 1884, faisaient découvrir les adresses des membres du Parti. Il y eut encore, en 1887, quelques gestes terroriste^ suivis de pendaisons ; ils ne se rattachent plus au idées de la Narodnaïa Volia. Le recrutement de 1 secte s'était arrêté. Le Gouvernement restreignait le nombre des déclassés, en limitant les boursiers dans les gymnases.
A partir de 1881 commence dans le mouvement révolutionnaire un interrègne de dix années : ver 1886, les forces sont épuisées, dispersées, anéanties, les combattants ensevelis dans les cimetières, les asiles d'aliénés, les mines et les solitudes glacées de Sibérie. Deux cents émigrés mènent à Londres, à Paris, à Genève, une existence précaire. Quelques mystiques s'adonnent au tolstoïsme, réprouvent dé-
sormais la violence, et cherclient le salut en euxmêmes. D'autres se joignent à la jeunesse dorée, et font fête. Les désespérés se logent une balle dans la tête, se pendent, s'ouvrent les veines. Les avisés se rallient au Gouvernement, deviennent fonctionnaires. Les dévots du terrorisme réi^ètent encore machinalement des formules de meurtre et de sang, mais se gardent de les appliquer. Mieux que les hommes, les femmes demeurent inébranlables dans leur foi en la révolution.