‹ Tolstoï, Lenine et la Révolution RusseChapitre 19 sur 22 · VII. — Les marxistes · texte numérisé non relu

VII. — Les marxistes

Que faire ? Cette question, que Tchernychevski, au commencement des années soixante, posait à la jeunesse inquiète, chercheuse d'absolu, impatiente d'action, retentissait ae nouveau, sous une forme angoissante, parmi ces réfugiés de Genève, qui, pour la plui)art, vivaient à grand'peine de leur plume ou de leurs leçons. Les polémiques dans les petits journaux qu'ils fondent, transforment les débris de la secte en une académie de socialisme comparé. On récriminait d'abord et l'on discutait les causes d'une fpareille faillite. Les terroristes avaient tourné dans un cercle vicieux. Les classes cultivées ne sont pas

issez nombreuses en Russie et n'ont pas assez de irtisans derrière elles. Eût-on réussi à s'emparer

iu pouvoir, les masses aveugles pouvaient se sou-

198 TOLSTOÏ, l.lL.MNi; i:i I.A 1U;V0LI TION KUSSli

lever contre la minorité qui tentait de les alTranchir Ou, encore, le pouvoir serait passé aux mains de libéraux, auquel cas on n'aurait fait que chanf»i'r dr maîtres.

Un ancien chef terroriste, celui-là même qui avait poignardé en 1878 le général Mézentchef, Slepniak réfugié à Londres, écrira en 18'J2 que le lerrorism» œuvre d'impulsifs, et par conséquent de caractén faibles, exaltés et égarés, est une farce sanguinair- « à l'usage de ceux qui veulent exercer l'art de si sacrifier eux-mêmes ». Dans la lutte contre l'autocratie, la méthode d'évolution doit être substituée à la révolution.

Dès 1889, la Russie libre, à Genève, opposait l> réformisme au socialisme. Les propagandistes des années soixante-dix et quatre-vingt n'étaient pas parvenus h créer des forces révolutionnaires parii: les ouvriers et les paysans. Quoi de plus vain que û< chercher à réaliser le socialisme, lorsqu'on ne possédait même pas les droits politiques les plus essentiels, et le premier de tous, l'inviotebilité de la pei sonne humaine ? Ces libertés, il s'agissait de les conquérir, non plus par les poignards et les bombes, mais par l'alliance des libéraux. Le parti de la révolution était ainsi menacé de perdre son esprit agressif et militant ; mais il allait renaître grâce aux théoriciens marxistes, formés à l'école de la social-démocratie allemande.

Le marxisme, c'est le darwinisme appliqué à l'histoire des sociétés humaines. La lutte des espèces s'y transforme en lutte de classes, en vue de la satisfaction des besoins matériels. Cette lutte est déterminée par le mode de production qui crée des classes antagonistes. La classe qui dispose de la plus grande puissance économique s'empare du pouvoir et impose sa domination aux autres classes jusqu'à ce qu'un nouveau mode de production vienne rompre ïtte stabilité. C'est ainsi que le machinisme a délit en Europe la société féodale et créé la bourgeoise capitaliste. Mais la grande industrie, en se développant, déracine, enrégimente le prolétariat. L'oi*^ ganisation démocratique de la société, conséquence nécessaire du régime industriel, permettra aux ouvriers de conquérir les Pouvoirs publics, et d'exproprier, d'abord politiquement, puis socialement, la bourgeoisie, de même que celle-ci a exproprié la noblesse. Le marxisme se réduit donc à une prévision fondée sur une façon d'interpréter les forces agissantes dans l'Histoire : il dictera une tactique déterminée par cette conception même.

Les marxistes critiquaient les mouvements précédents à la lumière de leur doctrine. Les terroristes jacobins, adeptes du blanquisme, s'imaginaient qu'une poignée d'hommes qui réussissent à se rendre maîtivs du Gouvernement par un coup de force, peuvent donner à la société la forme chère à leur

cœur. Celle illusion, lùigris l'avait détruilc daii^ - . polémique coiilie Duhrinj». Le terrorisme était l lutte d'idéologues, de prolétaires intellectuels, d. déclassés, contre le tsarisme. Cette lutte devait né cessairement se produire, étant données les circon stances de la Russie, mais son échec était non moiii fatal, car ces déclassés n'avaient aucune classe derrière eux. Or, un parti sans classes, c'est un esprit sans matière. Marx a établi que la lutte des class< est le levier du développement social, et la lutte d classe, une lutte politique pour la conquête de l'État . il prouvait ainsi que la lutte de classe et les possibilités de celte lutte, dépendent du développement économique, de la composition économique de la société, et de .ses modes de production.

Tout à l'opposé des terroristes, les populiste avaient ajourné la lutte politique, parce qu'ils considéraient le facteur économique comme essentiel Ils avaient exercé leur propagande parmi la class. paysanne qui forme, en Russie, l'immense majorité et qui est toujours en lutte sourde avec la noblesse terrienne. Ils croyaient qu'il suflîrait de changer 1; mentalité du moujik, de le délivrer de la suiKTstition chrétienne et tsariste pour opérer la révolution sociale ; ils étaient persuadés que YObchlchina, institution séculaire, pourrait servir de point de départ au développement communiste : la communauté des champs et la petite industrie à domicile ne séparent

pas en effet le producteur des moyens de production et semblent échapjx'r ainsi à Taction du capitalisme. Mais la méthode d'observation scientifique, inhérente au marxisme, ruinait cette erreur qu'avaient partagée, en une certaine mesure, Marx et Engels. Axelrod, dès 1880, ne voit dans VObchlchina qu'une institution du passé, non de l'avenir. Sans doute la communauté agraire avait existé partout en Europe, mais pour disparaître devant les formes supérieures de production. L'Obcfitcliina ne s'est maintenue en Russie que parce qu'elle est devenue un instrument de la politique fiscale moscovite, unie aux conditions d'une agriculture arriérée. Sa décadence est CJ'rtaiiie. Elle ne peut satisfaire aux exigences d'une production du sol plus intensive, et elle ne protège pas la population paysanne contre l'expropriation fatale. Au sein même de la communauté agraire, une minorité d'exploiteurs, d'usuriers (Koulaki), constitue les élémenls d'une i)etite bourgeoisie naisdante, contre une majorité d'exploités. Comme l'ouvr'er des villes, quoique plus lentement, le paysan russe est voué i\ la prolétarisation. Faire de la propagande dans le sens des populistes, des partisans du partage noir, c'est s'attacher à une chose qui doit périr, c'est rouler le rocher de Sisyphe. Le terre paysanne, cultivée en commun, doit passer i>ar la phase de la propriété individuelle avant d'être nationalisée au profit exclusif de ceux qui la cultivent. Un

di-s |)()iiils i-sM'iiluis ml laarxLsnie, c i -^L «ju ijii in peut brûler les élajtcs dùUTJiiinécs par le dévfloi>pc-ment économique.

Après cette double critique du terrorisme ^>lanquiste et du poiudisme proudhoiiien, les marxl !■ constataient que la Hussie, jusque-là exclusives . ;. agraire, entre dans l'ère capitaliste. Les capitaux attirés de l'étranger, les bras à bon marché, l'exploitation des mines de fer et de charbon, «la construction des voies ferrées, poussées bientôt à travers l'\' i • avec une activité dévorante, afin de servir les \. • de l'impérialisme, témoignent d'une fièvre industrielle qui n'est dépassée que par les États-Unis et l'Allemagne. La population urbaine croît en proportion. En 1813, il n'existait dans l'Empire que Irois villes de plus de cent mille âmes. En peu d'années, Lodz passera de 113.000 à 315.000 habitants (1897) ; Rostof-sur-Don, de 79.000 à 149.000 ; Bakou, de 26.000 à 112.000. Les moujiks attirés dans les usines forment des masses prolétariennes. En 1866, il y avait 820.000 ouvriers de fabrique ; en 1880, ils étaient au nombre de 1.777.000. Ils atteindront bientôt 3 millions. C'est encore peu, dira-t-on, en proportion des 90 millions de paysans : la concentration supplée à la faiblesse relative du nombre. La production industrielle et capitaliste suscite de nouvelles classes destinées à modifier du tout au tout la constitution politique. Une autocratie patriarcale et à

demi-sacerdolale pouvait convenir à une population ignorante et superstitieuse, vouée à des procédés d'agriculture primitifs. Le mode de production industrielle tend à démocratiser, à laïciser la société, et, par voie de conséquence forcée, le Gouvernement lui-même.

D'une part, en effet, la grande industrie capitaliste crée un tiers-État riche et puissant. Il n'est pas besoin d'être grand clerc en histoire pour constater que le tiers-État, s'il est tout économiquement et s'il n'est rien politiquement, n'accepte pas longtemps cette situation inférieure. Ses intérêts exigent qu'en matière de finances, de fiscalité, il puisse exercer un contrôle sur la gestion des affaires publiques. La libre concurrence, propre au régime capitaliste, veut que les individus aient les coudées franches : la bureaucratie devient une gêne et ne saurait se spécialiser dans la mesure où la société devient plus complexe. La direction des grandes entreprises apix^lle un nombreux personnel de techniciens qui renforce les carrières libérales et agrandit les cadres d'une démocratie bourgeoise.

Le développement capitaliste crée, d'autre part, le prolétariat industriel indispensable à la production et à l'accumulation des richesses, obligé, pour défendre contre la bourgeoisie ses intérêts économiques, d'arracher à l'autocratie des droits politiques, jusqu'à ce qu'il devienne assez puissant pour briser

tous les obstacles qui s'opposent à son émancipation.

La transformation des moyens de production est donc appelée à bouleverser les fondements économiques et sociaux du tsarisme, en rapprochant l'ittat des formes de la vie occidentale. Loin de maudire, comme les populistes, l'avènement du capitalisme, parce qu'en fortifiant la bourgeoisie il retarde la Révolution, les marxistes bénissent le capitalisme qui travaille au contraire pour la révolution en transformant le moujik apathique et dévot en ouvrier rebelle. La bourgeoisie s'enrichit en prolétarisant les masses ; elle accroît chaque jour l'armée de ses fossoyeurs. Plus elle s'enrichira, plus l'expropriation sera fructueuse.

Dès lors, la tactique socialiste est toute tracée. Le rôle des intellectuels doit se borner à donner à la classe ouvrière conscience de cette évolution, à lui faire comprendre l'irréductible antagonisme de ses intérêts en face de ceux de l'autocratie et de la classe capitaliste, à lui inculquer en un mot la notion de la lutte de classe économique et politique : économique contre les patrons, afin d'obtenir, avec moins de travail, de meilleurs salaires, — politique contre l'État, pour la protection du travail, la liberté d'action et le droit de vote.

Telles étaient les idées qu'enseignaient, de l'étranger, à la nouvelle génération, à partir de 1883, Plekhanof, Axelrod, Vera Zassoulitch. Rapporteur au Con-

grés international de Paris en 1889, Plekhanof résumait en ces termes les idées que nous venons d'exposer :

Le vieux syslème économique est ébranlé. La communauté agraire que les précédents socialistes ont célébrée, et qui est inuintenant un des appuis de l'absolutisme russe, devient entre les mains de la bourgeoisie de plus en plus un moyen d'exploitation du paysan. Les pauvres émigrent dans les villes et les centres industriels. La fabrique russe ruine l'industrie à domicile, jadis llorissanle. Le fjouvernoment se voit, à cause des besoins du Trésor, forcé de protéger la production capitaliste et mine lo soi sous ses pieds. Et nous, socialistes, nous eu soiniues salisfails. Le prolétariat (jui se forme sur les ruines du coninmnisme agraire anéantira l'absolutisme. La llussie révolutionnaire n'a lien pu contre l'absolutisme parce qu'elle est séparée de la masse du peuple. Le mouvement révolutionnaire russe ne triomphera que comme mouvement ouvrier.

Si l'essor de l'industrie semblait apporter une conlirmation éclatante à ces données du marxisme, des raisons psychologiques achevaient de les rendre attrayantes à la génération nouvelle. Seule, la doctrine de Marx révélait la cause du double échec essuyé par l'apos'tolat jKjpuliste et l'héroïsme terroriste. Le marxisme opposait la science à l'utopie ; il prouvait que des forces historiques inéluctables travaillent en quelque sorte mécaniquement à la révolution sociale. Dès lors, on était délivré des

doutes, des hésitations, des déceptions profondes causés par la faiblesse des cfTorts individuels pour tirer les masses paysannes de leur apathie et changer le cours de l'IIistoire. Du haut de son infaillibilité, « scientifique >•, le marxiste orthodoxe, fataliste comme un mahométan, orgueilleux comme un calviniste, jetait un regard de pitié sur les disciples attardés de Proudhon et de Blanqui, ne tolérait aucune dissidence •'• foudroyait l'hérésie.

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