‹ Tolstoï, Lenine et la Révolution RusseChapitre 20 sur 22 · VIII. — Le mouvement ouvrier · texte numérisé non relu

VIII. — Le mouvement ouvrier

« Aller au pduple » signifiait désormais répandre dans les usines le redoutable cri de guerre « la lutte de classe par l'organisation de l'armée prolétarienne. »

Les intellectuels voués à ce nouvel apostolat formèrent d'abord de petits cercles d'études secrets et exercèrent une propagande d'homme à homme. Us se rattachaient au groupe V Emancipation du Travail, fondé en Suisse par Plekhanof, groupe de propagande littéraire, d'éditions, de brochures. Quelques centaines d'ouvriers fêtèrent secrètement à Pétersbourg, en 1891, le l«r mai, décrété par le Congrès international de Paris en 1889. Des discours furent prononcés sur la journée de huit heures, symbole d'alTranchissement, et sur la nécessité d'obtenir des libertés politiques.

Cependant la tâche de transformer en socialistes I onscients des ouvriers pris isolément semblait au début une œuvre aussi ingrate que jadis celle d'éclairer les moujiks. Mais on fit bientôt la découverte de l'action des grèves sur les travailleurs non éduqués. Ceux-ci, dans leurs premières révoltes, s'attaquaient à la propriété des employeurs, brisaient les machines comme les ouvriers anglais au temps du chartisme. Ces troubles étaient sévèrement réprimés, on emprisonnait les grévistes, on les reléguait dans leurs villages, on expédiait les meneurs en Sibérie. Très pru- <lents dans leur propagande, les social-démocrates recommandaient d'éviter les conflits avec la force armée. Plus les grèves deviendront nombreuses, plus il sera malaisé de sévir.

Au heu donc de prêcher leurs savantes théories, les marxistes, dans leurs brochures et leur enseignement oral, engageaient les ouvriers à revendiquer une journée de travail plus courte, des salaires plus levés, la suppression des amendes, des garanties contre l'arbitraire des contremaîtres. Ils leur rendaient ainsi visibles la communauté des intérêts du travail contre les patrons, la nécessité de l'esprit de corps. Sans attaquer directement le pouvoir, ils faisaient sentir aux ouvriers la nécessité d'obtenir le droit de se coaliser, et tout d'abord de se réunir, de délibériM' fii conimun s-.ir Us iiiU'iiT'is li s plus pressants.

Ci'lte propagande se poursuivit d'abord sans manifestation extérieure. En 1894, il y eut cepi-ndant quelques troubles dans dilTérentes fabriques de Pétersbourg. Les social-démocrates mano'uvraient dans la coulisse. l'^n 18%, 30.00() tisserands se mettaient en grève : jusque-là silencieuses, les masses prolétariennes élèvent la voix. Elles ne font que répéter la leçon des social-démocrates qui, pour la première fois, prennent contact avec elles : iVnion de combat jMur r émancipation des travailleurs avait dressé la liste de leurs exigences. Bientôt les grèves s'enflent et se multiplient. Celles de 1896 atteignent trentecinq gouvernements et ont pour résultat la loi de 1897 qui limite la journée de travail à 11 heures et demie. Les ouvriers reconnaissent dès lors dans les socialistes des guides qui procurent des avantages solides et palpables.

A mesure que le mouvement s'amplifiait, des divergences de tactique séparaient les social-démocrates. Un Congrès clandestin, réuni en 1898, où fut fondé le Parti social-démocrate russe, cherchait à établir un lien entre les groupes de Pétersbourg, de Moscou, de Kief, d'Ekaterinoslav. Bientôt les économistes s'opposaient aux politiques.

Quelques théoriciens de l'économisme, qui s'adonnaient en Russie à la littérature permise, se réclamaient de Bernstein, dont les brochures étaient autorisées par la censure. Mais les économistes d'ac-

lion, auxquels leurs adversaires reprochaient de négliger la propagande de la révolution sociale, parce qu'ils recommandaient aux ouvriers la poursuite légale d'avantages matériels, estimaient au contraire qu'ils employaient la méthode la plus sûre pour les amener aux idées de liberté politique et de socialisme : Plekhanof devait plus tard le reconnaître. Mais, à cette date, il y avait, au sein du nouveau parti, lutte d'influence entre l'élément doctrinaire intellectuel, et l'élément prolétarien : les ouvriers réclamaient vainement leur admission dans le Comité directeur.

Une Conférence, réunie en 1900 à l'étranger, ne léussit pas à établir la concorde entre économistes et orthodoxes. L'influence des deux écoles alternait selon les .circonstances. Les économistes étaient en laveur dans les temps calmes et prospères. Dans les crises de chômage et les périodes orageuses, les orthodoxes reprenaient l'avantage.

Une vingtaine de grèves éclatèrent en 190L Celle dos usines Obloutchef, dont l'empereur est propriétaire, prit le caractère d'une émeute politique. Les troubles de Hostof-sur-Don, en 1902, nous font assister à l'application successive des deux méthodes. Les premiers jours, sous la direction de l'ouvrier Stavsky, K's revendications ouvrières gardent un caractère purement économique. Le troisième jour, dans une réunion, un intellectuel, Bragine, parle irrévérencieu-

BOURDEAU. Tolstoï. H

sèment du tsar et soulève des protestatioas dan» l'auditoire. Au bout de cinq jours, des milliers d'ouvriers vociférèrent : « A bas le tsar / » En 1902, les démonstrations du l*"^ mai ^» Batoum, h Nidjni-Novgorod suscitèrent des procès {xilitiques. Dans un de ces iMocès, un ouvrier de vingt ans, Salomof, prononça un discours émouvant qui servit à la propagande et qui révélait la supériorité des nouvelles recrues. La grève générale de lOO.'i s'étendait comme un incendie dans tout le sud de la Russie, à Bakou, à Batoum, à Tiflis, à Odessa, à Kief, et comprenait 240.000 adhérents. Le courant politique, antigouvernemental, menaçait de devenir un torrent.

La persjX'ctivc d'une révolution prochaine avivait les rivalités et les querelles entre de nouvelles sectes, les fédéralistes dirigés par Axelrod et Martof, et les centralistes jacobins, disciples de Lénine. Au Congrès de 190.3, les deux partis se disputèrent la direction du journal l Iskra, l Etincelle, l'organe ofliciel du marxisme, conjointement avec la revue Zaria, l'Aurore.

Pour les martovisies comme pour les économistes, l'essentiel c'est le développement des associations ouvrières. Ils réclament une certaine autonomie des groupes, au sein du parti. Ils estiment qu'une révolution bourgeoise s'accomplira en Russie et ils admettent l'éventualité d'une action parallèle avec les démocrates bourgeois, mais non une participation

au pouvoir, question que le « cas Millerand » avait mise à la mode dans le monde socialiste. Il s'agissait, t II un mot, de soutenir la démocratie bourgeoise, et surtout de la forcer à radicaliser ses revendications, selon le conseil donné jadis dans le manifeste communiste, par Marx et Engels. En un mot, Martof se rangeait à l'opinion que la révolution bourgeoise devait nécessairement précéder la révolution prolétarienne, et que cette prévision devait dicter l'organisation et la tactique socialistes.

Lénine, au contraire, donne au marxisme une tournure jacobine. Pour lui, le parti, composé de Il volutionnaires professionnels, devait être une organisation au-dessus et en dehors de la classe ouvrière. Il se méfiait de l'action autonome et surtout de l'action économique du prolétariat. — Au point de vue de la tactique, il mettait toutes ses esi)érances dans l'insurrection armée, préparée par la formation des groupes de combat et l'acquisition des armes. — Le programme agraire voté, au Congrès de 1903, sous la dictée de Lénine, rejetait toute espèce d'exl)ropriation en dehors de c^lle des enclaves qui traversent les terres paysannes. Il jugeait inadmissible, au point de vue marxiste, l'accroissement de la j)etite propriété paysanne, ce qui, selon lui, devrait forcément ralentir l'évolution capitaliste. (Depuis, Lénine s'est rallié à la confiscation de toutes les terres au profit des paysans.)

Plekhanof (1), assisté de Bcbel pris comme arbitn , chercha vainement à rétablir l'entente entre léninistes et martovisles, entre les tendances autono> mistes et économistes de Martof et l'antimarxismc de Lénine. Plekhanof se rapprochait de la minorité, des partisans de Marlof, plus démocrates que les léninistes, au point de vue de l'organisation, et plus prolétariens au point de vue de la tactique, et qui avaient des affinités avec l'ancien économisme (2).

Les questions de nationalité et de race achevaient de multiplier les groupes et d'accentuer les divisions. Par suite de sa politique d'unification et

(1) Plekhanof, qui acr).<cign6 en Russie lc< cl<ictrinp«manii»le8 manifesta, au début de la >(uerre, le plus %if «entiment national et le plus ardent patriutibme ruuiro l'agrotsion alleoiande. De retour eu Russie après la chute du tznr, partisiin de la collaboration ministérielle a%'ec les radicaux, il n'a occupé aucun poste ni exercé aucune influence.

(2) Un ji.-une puléniiste de talent, M. Struve, avait engagé, en 1894, une polémique de métaphysique suciolugique avec Plekhanof. Marxiste au début, M. Struve était devenu libéral néo-kantien et il croyait, avec Sombart, que les classes bourgeoises et prolétariennes ont chacune leur mL^sion propre ; qu'elles répondent également à des nécessités sociales et sont destinées à subsister côte à côte et non à s'entre-dé\orer. La civilisation multiplie les classes au lieu de les simplifier jusqu'à l'abolition comme le prétend Karl Marx. M. Struve, éditeur de la revue

Osvobojdeniè {Délivrance), organe des libér.ux, des démocrates et des socialistes à tendances populistes, excommuniés par le»

marxistes orthodoxes, est devenu un des théoriciens du parti démocrate constitutionnel.

de russification à outrance en Finlande, dont la constitution était supprimée (1899), en Pologne, au Caucase, l'autocratie était entourée d'un cercle de malédictions. Les persécutés sympathisaient avec les tendances extrêmes. De nombreux groupes socialistes s'organisèrent chez les Arméniens, les Mnlandais, les Lithuaniens, les Polonais, dès 1894, deux ans après la grève de Lodz. Le Bound juif qui ne voulait consentir à rester dans le parti que sous forme fédérative, en gardant son autonomie, se mit, ;iu Congrès de 1903, à la tête des dissidents

Les Juifs, si actifs et si répandus dans le socialisme international, fournissent, en Russie, au mouvement lévolutionnaire un appoint considérable. Le tsarisme ne compte pas de plus dangereux ennemis, et on ne peut méconnaître que le Gouvernement doit être rendu, en une grande mesure, responsable de cette haine sauvage des masses juives confinées et resserrées d:ins les provinces du Sud et de l'Ouest. Les Juifs possèdent, en Russie, toute liberté pour leur religion et pour leurs écoles. Depuis les troubles de 1881, ils ont été soumis à des vexations sans nombre, voire à des massacres périodiques, dont le plus atroce fut celui de Kichinef (1903), sous l'œil bienveillant de la police. Les prolétaires juifs qui peuplent par centaines de mille les fabriques de Pologne et de la Russie du Sud, parias entre les parias, voués au double sup})lic.' de la niisèiv et de

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rabjcclion qui cojmnence à leur naissana* et finit leur mort, n'ont rien à perdre et ont tout à ga^n« au renversement de l'ordre établi. Les intellectuels marxistes, fixés dans la zone, n'éprouvèrent aucun peine à les enrôler sous le drajx;au de la révoluti<iii sociale.

Vilna, la Jénisalem russe, fut le premier foyer <! cette propagande qui gagna bientôt Ilomel, Minsk Lodz. A la fin de 1897 était fondée l'Union des ou vriers juifs de Pologne et de Lilhuanie, connue sou^ le nom de Bound. Formé d'éléments qui, par la racla langue spéciale (le jargon parlé par les Juifs en i Russie), l'éducation, la situation économique teident à la plus étroite solidarité, le Bound a surpasse en peu de temps toutes les autres organi.sations. Il comptait, en 1904, 36.900 membres. Il possède di correspondants dans les grandes capitales de l'Europe ; ses ressources financières sont importantes. Ses imprimeries secrètes réijandenl des journaux et des brochures à un nombre considérable d'exemplaires.

Le Bound n'a rien de commun avec les Associations cultuelles Israélites formées dans tous les pays. Les 6 millions de Juifs établis en Russie ne forment pas un seul bloc. Le Bound combat la haute société juive qui, en Russie comme ailleurs, est assimilée ouassimilable ; il fait une guerre acharnée au sionisme de la moyenne et de la petite bourgeoisie juive. Par-

tant de cette conviction que l'anlisémitisme des Slaves est indéracinable, les sionistes se considèrent en Russie comme des étrangers ; ils aspirent à fonder ailleurs un nouveau Royaume de Palestine ; ils déclaraient donc se désintéresser de la politique et ne manifestaient point d'hostilité au -Gouvernement. Les social-démocrates du Bound envahirent, en 1900, la synagogue d'Odessa au moment des prières pour le tsar et huèrent les assistants. Ils revendiquent les droits de citoyens russes et visent, comme les autres socialistes, à une République fondée sur le suffrage universel. Ils sont acquis à tous les genres d'action révolutionnaire. Cependant, leur quatrième Congrès, on 1901, se prononçait pour l'éducation des masses contre l'action terroriste où quelques juifs, tels que (loldenberg qui se tua dans sa prison, après avoir ilénoncé ses complices, Jessa Helfmann la régicide, se signalèrent jadis. Des Juifs se rencontrent d'ailleurs dans toutes les organisations socialistes en qualité de princii)aux théoriciens ou de militanls.

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