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CHAPITRE IV

On ne saurait imaginer le zèle des bolchevisants à créer à l'étranger une légende autour de la barbarie bolcheviste, à la faire miroiter, aux yeux des classes ouvrières abusées, comme l'idéal d'une organisation ()ciale d'où toute inégalité, toute ignorance, toute injustice seraient bannies. L'apologie la plus éhontée s'étale dans les journaux italiens. La Criiica sociale a publié récemment, en le faisant précéder de quelques timides réserves, un article dithyrambique sur la philosophie du bolchevisme, présenté coname une renaissance religieuse analogue au christianisme des premiers âges.

Sous la plume fantaisiste et paradoxale de M. Prezzolini dans le Resto del Carlino, la Russie, que ceux qui ont eu la fortune de s'en échapper nous dépeignent comme un mauvais gîte, un coupe-gorge, une geôle, un abattoir et un charnier, se change « en un

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grand monastère, enflammé d'un enthousiasme qua religieux pour la d"tfense de la liberté russe », et qui range autour de lui, non seulement les masses populaires désormais afTranchies et émancipées, mais encore toutes les forces intellectuelles de la nation.

En France même ne nous a-t-on pas présenté la Russie bolchevike comme un vaste Institut, un»' École des beaux-arts, un immense laboratoire, o . les artistes créent un nouvel art, où les savants, dotés comme ils ne l'ont jamais été, poursuivent assidûment leurs travaux pour le bien de l'humanité.

Les bolcheviks et leurs sectateurs s'efforcent de jeter la poudre aux yeux. A les juger d'après leurs déclarations, nous ne saurions assez admirer en eux des zélateurs ardents à répandre les lumières : à lire leurs décrets, il n'est pas de gouvernement plus préoccupé que la République prolétarienne de faire participer le peuple aux bénédictions de la littérature et de l'art, réservés dans d'autres pays à une élite privilégiée. Ils prétendent s'annexer les grands écrivains nationaux, morts ou vivants. Une somme considérable est inscrite à leur budget, affectée à la publication des œuvres de Tolstoï et de Tourguénef. Il est vrai qu'en Russie les éditeurs chôment, comme tous les autres métiers ; soixante millions de roubles, d'après le correspondant d'un journal anglais avaient été mis à la disposition de Maxime

Gorki à cette seule fin d'encourager les belles-lettres, de créer un art populaire, et sans autre résultat apparent que la conversion de Gorki au bolchevisme. Le taux bruit s'est répandu, depuis, qu'il avait été fusillé. Les bolcheviks ont fait une brillante recrue dans la j)ersonne de Wladimir Korolenko, disciple de Tourguénef, jadis très populaire parmi les étudiants, adversaire éloquent de la peine de mort, (luelque peu dépaysé parmi ces meurtriers. Leurs moyens de recruter des adhérents de marque sont très simples : ils leur offrent de gros traitements et ne leur laissent d'autre alternative que de les accepter ou de mourir de faim. Quant aux écrivains qui ont pu échapper à l'enfer bolchevik, si l'on veut connaître leurs sentiments à l'égard du gouvernement de Lénine, il suflit de lire l'appel désespéré que Leonide Andréief, l'un des meilleurs romanciers de la pléiade russe, l'émule de Gorki, adresse aux Alliés pour qu'ils se hâtent de délivrer la Russie, martyre de ses bourreaux et de se sauver eux-mêmes de la contagion (1). Le cœur débordant de pitié pour les aiïamés, les écrasés, les mutilés, les suppliciés, dont le nombre est devenu légion, Andréief flétrit les bolcheviks qui souillent et ensanglantent le beau mot de socialisme. Son sort serait vite réglé, s'il avait le malheur de passer la frontière.

(1) Russia's eall to humanity. Londres.

92 TOLSTOÏ, I.KNI.Nli ET LA ni.VOl.UTIO.N RUSSE

Afin d'éviter d'être externunés, lisons-nous danx le Livre blanc anglais, un grand nombre d'intellectuels se mettent au service du bolchevLsnie. Quand ils ont peu de notoriété, leurs salaires sont insignifiants, même ai on les compare à ceux des ribaudes qui suivent les gardes-rouges, et qui du moins sont régiiliërement nourries.

Le même Livre blanc contient (1), à la date de janvier 1919, le rapport d'un professeur à l'Académie pratique « de Potrograd », sur les innovations qu'y ont apportées les bolcheviks. Garçons et filles sont réunis ensemble, et il n'y a aucune apparence de moralité. Toute discipline est abolie. Les notes, les punitions sont supprimées, les enfants font ce qu'ils veulent, l'attention est nulle. La classe ressemble « à une fosse aux ours >k Quand le maître commence à déplaire, les élèves le mettent dehors... Et cela rappelle l'école anarchique que Tolstoï essayait de fonder à Yasnaïa Poliana, vers 1860. En revanche, le réseau scolaire Voltzchank, qui fonctionnait de la façon la plus satisfaisante, a été fermé, parce que les professeurs se sont déclarés socialistes révolutionnaires de droite. ^

La jeunesse universitaire opï)osante est châtiée avec la dernière cruauté ; de sauvages répressions ont été exercées contre les étudiants bourgeois de

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l'Institut des voies et communications et de l'École jjolytechnique de Petrograd.

Les Universités sont ouvertes à tout venant, à partir de la seizième année, sans qu'on ait besoin de présenter un certificat d'études, ce qui n'est pas de nature à en élever le niveau. La cherté de la vie porte les étudiants à se faire rémunérer comme agents de propagande ou fonctionnaires des Soviets. Le nombre des bureaucrates dépasse de beaucoup celui de l'ancien régime.

Tandis que des professeur du haut enseignement, d'éminents juristes, peuplent les prisons de Petrograd et de Moscou, un grand nombre de savants, moins réfractaires, travaillent dans les établissements bolcheviks. Par là, ils se sauvent de la faim, eux et leur famille, mais ils sont toujours à la merci d'une ( alonmie, de la dénonciation d'un portier ivre, exposés à comparaître devant la Commission extraordinaire et à subir la prison pour un temps illimité. Les hommes de science, les artistes poussent à la création de nouveaux instituts, de nouvelles chaires, pour se protéger contre l'arbitraire et pouvoir vivi^e, it les bolcheviks en tirent grande vanité. Par contre, toutes société littéraire et savante qui manifeste quelque velléité d'indépendance est immédiatement dissoute. Toute pensée libre, toute initiative contraire au bon vouloir des commissaires du Peuple peut être punie de mort. Ils s'attribuent la création

d'instituts antérieurs à leur avènement, comme pr exemple le Comité d'études des richesses naturelles d- Russie, ou bien ils établissent de nouveaux laboratoires avec les dépouilles des anciens. Les quelqu» musées qu'ils ont constitués sauvent du moins hœuvres et les obj«>l.s jjRcit'ux du i)illa^e de leurs bandes.

Nous ne finirions pas si nous devions suivre le torrent ininterrompu des proclamations, des décrets, des fondations bolcheviks, destinés à dissiper les ténèbres de l'ignorance, citer les sommes fabuleuses qu'ils y consacrent et qui ne leur coûtent que la fabrication des assignats. La plupart de ces décrets restent lettre morte, et il faut observer comment les autres sont appliqués. En vain les charlatans, les spéculateurs, les illuminés bolcheviks prétendent se poser en Mécènes. Nous les prenons pour ce qu'ils sont : des barbouilleurs de lois et des massacreurs d'honmies.

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