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CHAPITRE V

Deux Congrès internationaux qui représentent deux internationales rivales, deux conceptions, deux tactiques opposées du socialisme, se réunissent ce mois-ci : l'un vient de siéger à Moscou au Kremlin, l'autre va s'assembler à Genève dans les derniers jours de juillet. Ils poursuivent le même but : mettre (în à la domination capitaliste, à la guerre entre les nations, effacer les frontières, supprimer les privilèges liérités, le droit de propriété privée, transformer le monde en une République coopérative, où régneront un jour le travail et le bien-être universels, la fraternité et la liberté humaines.

Ils différent du tout au tout quant à la méthode ( l aux moyens les plus propres à réaliser ce monde idéal.

Les uns et les autres en appellent à Karl Marx, à la doctrine marxiste qui semble contenir une justi-

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fication anticipée de ces deux conceptions tunii aires. Marx a prétendu substituer au socialisme utopique français d'avant 1848, édifié sur des théories a priori, un socialisme prétendu scientifique, fondé sur l'observation des faits, du développement historique. Il a prétendu prouver que les changements sociaux s'accomplissent fatalement par la force des choses : la volonté des honimes n'y a qu'une part subordonnée De même que la découverte de la vapeur a substitué la société capitaliste à la société féodale, de même la société capitaliste, qui enrégimente et discipline les classes ouvrières dans la grande industrie, conduit nécessairement à une société collectiviste et communiste qu'elle contient en genne. L'œuvre des partis socialistes groupés dans l'internationale consiste à en hâter l'avènement fatal.

Mais Marx et Engels s'abusèrent du tout au tout dans leurs prévisions et durent reconnaître leur erreur. Dés 1845, ils croyaient la société mûre pour cette transformation radicale en Angleterre, en France, en Allemagne, alors que l'ère de la grande industrie s'ouvrait à peine. Ils imaginaient le moment venu de hâter cet accouchement laborieux de la société nouvelle par une opération césarienne. Le résultat fut le misérable avortement de la Révolution française et allemande de 1848. Marx partageait la même illusion lors de la Commune parisienne de 1871, qui aboutissait au même échec et qui eut pour

; conséquence la dissolution de la l'^ InUnKiUuuale. L Cette double expérience finit par ramener Marx et > Engels à la conception exclusivement évolulion- I niste. Témoin des progrès de l'éducation et de l'or- P ganisation ouvrières dans les Syndicats et de la crois- •^Muce des partis socialistes dans les Parlements mocra tiques, Engels finit par considérer que l'esprit légalitaire et réformiste était la voie la plus sûre (le combattre et de vaincre la bourgeoisie, et d'arriver à la révolution suprême. Cette tactique tendait à prévaloir dans la 11^ Internationale à partir (le 1900 : telle est encore aujourd'hui l'idée directrice de ceux qui veulent la reconstituer à Genève, • l qui forment la majorité des partis ouvriers en Angleterre, en Amérique, en Belgique et dans d'autres jiays.

Lénine partageait les idées d'Engels lorsque, au Kndemain de la guerre sino-japonaise, le tsarisme i lait ébranlé par la première tentative de révolution eu Russie. Il croyait à la nécessité des étapes, pour un pays où les classes ouvrières conmiençaient à peine à se grou^jer, où le peuple ne disposait d'aucune liberté : il s'agissait d'instaurer tout d'abord une République bourgeoise, démocratique et parlementaire. I.a guerre de 1914, l'occasion olîerte aux bolcheviks

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de s'emparer du pouvoir, le ramenait aux vieilles anticipations marxistes de 1848 et de 1871, au blanquisme, héritier des traditions terroristes de 1793, à la possibilité, pour une minorité infime, de s'emparer du pouvoir et d'accomplir à la fois une révolution politique et une révolution sociale, de construire une société comnmniste sur table rase.

Rien n'est plus contraire à la thèse évolution niste du socialisme scientifique, telle que l'enseigne Karl Marx. Mais les biologistes les plus récents, tels que de Vrics, n'exposent-ils pas que la nature, en dépit de l'adage, procède aussi par sauts, par variations brusques : Georges Sorel, s'appuyant sur la philosophie antidéterministe de M. Bergson, u'aflirmet-il pas que tout est imprévisible et spontané dans l'évolution créatrice des sociétés et de l'homme, capable, quoi qu'en dise Descartes, de changer, selon ses désirs et sa libre volonté, l'ordre du monde ?

C'est à combattre, non par des raisonnements, mais par l'examen de leurs résultats, ces illusions qu'il juge infiniment dangereuses, que s'attache M. Kautsky, l'interprète le plus qualifié du marxisme orthodoxe, dans son livre : Terrorisme et Communisme, contribution à l'histoire des révolutions, récemment traduit en français.

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L'idée de la dictature du prolétariat remonte à Robespierre. M. Kautsky examine longuement les elTets de ce réginie dictatorial et terroriste, et sa conclusion c'est que la Terreur de 93 n*a fait qu*én:.Tver les énergies révolutionnaires, que ses atrocités n'ont produit dans les masses que relâchement et dégoût, et que la chute de Robespierre au 9 Thermidor a été accueillie comme une libération.

La deuxième Commune de Paris, en 1871, cette vaine et folle insurrection née des souffrances du siège, dont M. Kautsky, après Marx et Engels, se fait l'apologiste, s'est laissée guider, d'après lui, par 1 esprit de démocratie et d'humanité. Elle a fait appel au suffrage universel, elle s'est montrée, pendant son court règne, très prudente en matière de socialisation. Jourde, délégué aux Finances, s'est gardé d'ébranler le crédit (la Banque de France ne fût-elle pas respectée ?). Le massacre des otages n'eut lieu qu'après la dissolution de la Commune et fut l'œuvre des blanquistes.

Mais le progrès croissant des sentiments humanitaires, indispensables à l'émancipation du prolétariat, a été prodigieusement entravé par la guerre de 1914 ; il en est résulté la plus redoutable régression intellectuelle et morale.

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Les bolcheviks se sont emparés du pouvoir par un coup d'État militaire sans se heurter à la moindre résistance de la part d'un jxîuple plongé dans l'ignorance, soumis de tout temps à l'autorité despotique, où la bourgeoisie était sans force et sans cohésion. Ils osent se réclamer de la Commune de 1871, qui voulait la continuation de la guerre, alors qu'ils s'empressèrent de conclure avec les inTpérialistes allemands une paix séparée.

M. Kautsky admet que l'enfer bolchevik est pavé de bonnes intentions. Le péché originel des dictateurs fut de dissoudre l'Assemblée constituante à peine réunie, dès qu'ils s'aperçurent qu'ils ne pouvaient la dominer. Sous l'apparence d'un nouvel ordre, celui des Soviets, ils ont constitué, non la dictature du prolétariat, ce qui est un non-sens, mais leur dictature toute personnelle. Adversaires de la peine de mort, ils ont procédé par exécutions en masse. Ils se proposaient de détruire le militarisme, ils l'ont renforcé : l'armée rouge est leur seul instrument de règne. Par la militarisation, la centralisation à outrance, la tyrannie domestique, ils ont rétrogradé jusqu'aux plus vieilles méthodes politiques.

Quel emploi ont-ils fait d'un pouvoir sans limites? Le peuple voulait la terre. Ce transfert des grandes propriétés aurait pu se réaliser avec ordre, sans toucher à la technique de la grande culture. Il fallait du temps pour cela. Les bolcheviks ont déchaîné l'anar-

chie dans les campagnes et détruit les moyens de production.

En échange, les paysans ont laissé les bolcheviks agir à leur guise dans les villes, où ils ont secoué le joug du capitalisme, l'ont fait voler en éclats.

Rien de plus aisé que de confisquer les propriétés, que d'exproprier banques et usines. Reconstituer est une tout autre entreprise. Par l'émission illimitée du papier-monnaie, les bolcheviks ont retardé la banqueroute : ils ne l'ont pas conjurée. Le commerce clandestin n'a fait que s'accroître. La production des usines, livrées aux ouvriers étrangers à toute discipline, à tout esprit de dévoûment et de sacrifice à la cause commune, a baissé dans des proportions fabuleuses. Trotsky se plaint, dés le début, du désordre, du gaspillage, du vol des matières premières. Le chômage s'est accru. 11 a fallu militariser l'industrie, obliger les ouvriers à consommer moins et à travailler davantage, sous peine d'être fusillés sans merci. 11 a fallu rappeler à la direction des usines les intellectuels et les professionnels instruits, d'abord traités en parias, en leur donnant à choisir entre de hauts traitenients et la famine.

Cette dictature de fer a déjwuillé les citoyens de la liberté promise. La contrainte qu'elle exerce n'est pas celle de la majorité sur une minorité rebelle. Elle atteint chacun dans la vie de chaque jour : elle est imposée par quiconque dispose de la force.

armée. Lénine constate que des scélérats, de» fanfarons, des criaillt'urs, s'atlachcnt à des novateurs inexj)érimentés. Mais, la liberté de la presse étant abolie, nulle critique ne peut signaler ni enrayer les abus.

Le papier-monnaie a facilité l'agiotage. I>es p<;t.sde-vin fleurissent dans la nouvelle bureaucratie : ils permettent d'échapper à la prison et aux supplice> Des criminels se glissent dans les Commissions destinées à pourchasser les contre-révolutionnaires. A travers ce délire d'une sanglante terreur, les quelques militants honnêtes se trouvent submergés sous une marée montante de corruption et de désespoir.

Telle est, très abrégée, la sombre esquisse qu» M. Kautsky trace de la dictature du prolétariat. D en signale d'autres conséquences imprévues.

Le communisme prétend abolir les classes. En Russie, la République communiste a anéanti la bourgeoisie, l'ancienne classe capitaliste, mais pour créer de nouvelles classes, parmi lesquelles règne la plus criante inégalité politique et économique.

A la campagne, subsiste une classe paysanne à base de propriété illimitée. Le partage des terres s'est accompli d'une façon chaotique et anarchique. Il y a des paysans riches et des paysans pauvres ; les Soviets ont donné le pouvoir dans les villages à ces derniers. Dépossédés, non des bonnes terres qu'ils

détiennent, mais de ce qu'ils peuvent produire au delà de leurs besoins, les paysans riches laissent des champs en friche. Ils ont la huine des ouvriers des villes dont ils ne reçoivent pas les instruments de travail qui leur sont nécessaires, et auxquels ils sont obligés de fournir des subsistances réquisitionnées, ù la merci de soldats voleurs, pillards. Une fois maîtres des grandes propriétés morcelées par eux, les paysans n'ont phis rien à attendre du régime. Lénine s'est plaint de ce que soixante millions de moujiks refusent leur collaboration au grand œuvre.

Dans les villes, trois classes sociales se superposent. Au plus bas degrés les ci-devant bourgeois sont devenus des sous-prolétaires, privés de tous droits politiques. La note infamante d'ex-bourgeois reste indélébile, ineffaçable comme la couleur du nègre. Soumis au travail forcé, ces misérables Ilotes reçoivent les plus faibles rations réduites d'un quart, juste de quoi ne pas mourir de faim.

Les ouvriers salariés, disposant du droit électoral, forment la classe moyenne, iiais les libertés ouvrières, le pouvoir absolu dont les ouvriers et les paysans sont investis théoriquement, sont rendus illusoires par la classe supérieure et dominante, celle des fonctionnaires, de la nouvelle bureaucratie issue des Soviets, en partie nonmiés, en partie imposés.

La bureaucratie soviétique jouit du même absolutisme sans con'roK', aussi vénal, aussi corrompu.

si ce n'est plus. Elle détient tuute la richesse mobilière.

La Russie, d'après M. Kautsky, était mûre pour la suppression de la grande propriété, pour son transfert aux cultivateurs du sol. Elle n'était nullement prête pour la confiscation du capital privé, transformé en capitalisme d'État concentré entre les mains des Soviets qui en disposent souverainement. Bureaucratie et capital ne font plus qu'un. La concurrence commerciale n'existe plus, le commerce est nationalisé, mais le commerce clandestin ne cesse de se développer, en même temps que la spéculation, sur une grande échelle. « Le régime des Soviets, écrit Serrati, directeur de VAvanli, cité par V Humanité, tout en voulant abolir la sjx'culation, a dû fermer les yeux sur elle. » Des fortunes s'édifient pour ces néo-capitalistes bolcheviks. Beali possidentes I Félix culpa I Affranchi de tout contrôle démocratique, le communisme est devenu la terre promise, le paradis des fonctionnaires.

Ennemis théoriques du militarisme, les bolcheviks ne se maintiennent que par un militarisme renforcé, soumis à une discipline inconnue des pays jadis les plus militarisés. Abolitionnistes de la peine de mort, ils ont fait des tueries en masse l'alpha et l'oméga de leur politique intérieure. Les Commissions extraordinaires ont exécuté six mille victimes selon les uns, douze et dix-huit mille selon les autres.

sans parler de l'emprisonnement et des tortures. La fin justifie les moyens ; ces dictateurs ont été loin d'atteindre les buts proposés. S'ils ont consolidé leur pouvoir, ils ont été infidèles à leurs principes, ils n'ont rempli aucune de leurs promesses. Le socialisme est avant tout une révolution de production dans le sens de l'accroissement ; ils n'ont réussi qu'à en faire une révolution de répartition inégale. Krassine a tenté de relever l'industrie, en supprimant les Conseils ouvriers, en adoptant, pour la direction des usines, les méthodes renforcées du capitalisme, et les socialistes ne sauraient en inventer d'autres (1) ; il s'est heurté à l'inertie des ouvriers affaiblis par la famine. La dictature du prolétariat aboutit à une latastrophe économique de même qu'à une catas-

liphe morale. Ils ont enfin nivelé les classes, mais pour en créer de nouvelles, exproprié le capital, et permis au capital de se reformer en d'autres mains, puis favorisé, en lui accordant des concessions, le capitalisme étranger.

M. Kautsky constate la faillite du système. Ou bien la dictature succombera à un 9 Thermidor, ou elle continuera à se transformer en violant tous les principes socialistes. Les succès militaires ne sauraient nous abuser : les victoires des armées de la Révolution française, bien loin de maintenir la Répu-

(1) Voir l'article 8i démon»tratif de M. Delaisi dans la re>-ue le Producteur, 2- fascicule.

bliquc, ont précipité sa ruine. Denikinc et KIotclialk furent vaincus, parce qu'ils représi-ntijient aux y«iix des paysans un retour à l'ancien régime.

L'exemple de la Révolution russe prouve que la Russie n'est pas mûre pour le socialisme, non plus que le monde où les i^ociallstes ne forment qu'une minorité. Les bolch'-viks enivrent K'S ouvriers de l'espérance d'une réalisation immédiate, de la foi au miracle, alors que le socialisme ue peut être que le résultat d'une longue et laborieuse évolution.

Eu France et en Angleterre, les classes ouvrières ont manifesté des sympathies aux bolcheviks. Elles veulent empêcher les Gouvernments de s'immiscer dans les affaires ru.sses. Le parti socialiste français est en voie de se rallier à l' Internationale de Moscou, entraîné par ses vieilles traditions blanquLstes sur refficacité des insurrections, par l'antiparlementarisme proudhonien bizarrement mêlé au syndicalisme. L'échec des dernières élections a renforcé ces tendances. Mais l'avortcment piteux des grèves du 1er ji^ a témoigné du bon sens et du patriotisme des classes ouvrières. La petite propriété paysanne est un sol ingrat pour la semence bolchevike. La bourgeoisie française et anglaise est habituée à la lutte, elle a devant elle le rempart de l'armée qui protège toute la nation et que la victoire a laissée intacte. Les travaillistes anglais se sentent trop près du pouvoir que leur assure la puissance croissante de

leurs organisations et le jeu des institutions démocratiques, pour être disposés à lâcher la proie pour l'ombre. Les ouvriers allemands, en grande majorité, n'ont aucune alTmité avec le bolchevisme.

Le régime démocratique de la bourgeoisie capitaliste, qui a dû abandonner l'électoral censitaire L lui substituer le suffrage universel, est infmiment j)lus avantageux à l'émancipation du prolérariat que la dictature soviétiste, qui ne se maintient que par la terreur.

Désuni lier et dissoudre dans tous les pays le socialisme international, voilà donc, d'après M. Kautsky, l'œuvre néfaste accomplie par les dictateurs de Moscou. Ils ont créé deux Internationales adverses, alors que, poursuivie dans l'union des forces ouvrières, par l'ordre et la légalité, la lutte socialiste a eu popr conséquence les progrès considérables, accélérés par la guerre, du socialisme d'État, et l'introduction des socialistes dans la forteresse de l'État bourgeois.

Le socialisme ne saurait s'établir par les meurtres, et par les massacres. Les terroristes ont fait de la férocité, du cannibalisme une méthode de gouvernement, alors que la tâche historique du prolétariat est d'instaurer une forme supérieure de société.

Telle est la conclusion de M. Kautsky, flétri de l'épithète infamante de jaune, renié par les indépendants d'Allemagne, dont il avait été l'inspirateur, et frappé d'anathème par les dictateurs de Moscou.

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