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CHAPITRE VI

Il est toujours téméraire de se livrer à des prévisions. Nous ne pouvons imaginer ce qu'il adviendra de la Révolution bolchevike. On annonçait la chute presque immédiate de ce Gouvernement qui semblait condamné dés sa naissance, et il dure depuis trois ans, il paraît se consolider, il refoule ses ennemis à l'Est et à l'Ouest, il menace de ses conquêtes l'Orient et l'Occident. Il n'est pas sorti d'une agitation populaire, mais d'un audacieux coup d'État contre le vœu de la majorité. A l'opposé de la Révolution française qui fut œuvre civile, c'est une tyrannie militaire imposée par un usurpateur. Aurait-elle pu vivre si elle n'avait trouvé en Lénine un chef ? Tout semble reposer sur sa tête. D'après ses admirateurs (1), il ne serait pas inférieur à Pierre le Grand. De même que le tsar Pierre, il a européanisé la Russie

(1) M. Georges Sorcl.

asiatique ; mieux encore, il a devancé l'Europe, inventé une nouvelle forme d'État populaire, brisé les institutions du passé, préparé avec les Soviets les cadres de la société de l'avenir. Sa volonté de fer a réduit à néant toutes les résistances. M. Labriola, à la Chambre italienne, a célébré son effort titanique, la puissance de son esprit ; il place ce surhomme au rang des grands législateurs. L'Auanti a fait frapper une médaille à sa double elTigie de face et de profil, avec cette devise : Ex Oriente lux. Des brochures répandues en France à des milliers d'exemplaires exaltent de même l'œuvre de Lénine.

Le gouvernement de Lénine se juge à ses fruits. Quand les journaux nous apportent chaque jour le récit des horreurs et des atrocités que le régime léniniste déchaîne sur la malheureuse Russie, les socialistes bolchevisants récusent le témoignage de la presse bourgeoise, rédigée par les mercenaires de la ploutocratie, comme aussi celui des socialistes mtibolcheviks. Nous possédons toutefois, dans les ccrits de Lénine, des documents indiscutables, en partie épars dans d'autres ouvrages, en partie réunis dans l'intéressant volume que vient de lui consacrer M. Landau Aldanov (1). Ils laissent du dictateur une impression de vulgarité. Lénine est un médiocre orateur, étranger à toute rhétorique, mais abusant des répétitions, un écrivain également médiocre et

(l) Lénine,l vol., Paris.

âpre. Il exerce, paraît-il, un pouvoir de fascination persoimellc. Tel de ses auditeurs s'écriait : « H nous faudrait un tsar comme lui. ■ Tel autre, un lettré, l< comparaît, pour l'ardeur des convictions, à Savonarole. Il est doué d'une sagacité politique qui lui a donné aussitôt l'intuition de la faiblesse de Kerensky. Il sait manier les hommes, ou du moins les dominer par la peur. L'histoire de sa pensée, c'est l'histoir d'une idée fixe, d'un sentiment unique, d'une seul jïassion — celle du révolutionnaire fanatique devenu chef d'État.

Est-il besoin de rappeler ses origines, que tout le monde connaît ? Il est né en 1870, d'une famille de petite noblesse. A peine sorti de l'Université de Kazan, avec son diplôme d'avocat, il s'enrôle, à l'exemple de son frère qui avait i^éri sur l'échafaud, parmi cette poignée de conspirateurs engagés, dans un duel à mort contre l'absolutisme tsariste. Il subit la prison, l'exil, sans jamais perdre la foi qui soulève les montagnes. Au moment de la guerre, on l'expulsait d'Autriche ; il gagnait la Suisse, puis rentrait en Russie, grâce aux soins de l'Allemagne, dans le fameux wagon plombé. Il allait conquérir un immense Royaume, le pétrir à son gré.

Il s'était d'abord joint à la secte des populistes.

uniquement attachée aux intérêts agraires et à l'émancipation des paysans. Mais, une fois initié au marxisme, il se tournait vers les questions ouvrières. Le seul de ses livres auquel on puisse attribuer quelque valeur scientifique est une étude du dévelop|)ement capitaliste en Russie.

M. Aldanov confronte les théories de Lénine avec celles de Marx, de Bakounine, de George» Sorel. Il nous semble que tout le léninisme est contenu dans les fonuules de la Bible marxiste : lulte de classe comprise selon le sens d'une extermination générale de la bourgeoisie, dictature du prolétariat, révolution internationale, abolition de la propriété privée, règne universel du communisme. Tout en variant sur la lactique et les modes d'application, Lénine n'est pas sorti du cercle enchanté de ces formules magiques. Sa gloii"e immortelle, aux yeux des masses ouvrières, lorsqu'elles voient les choses de Russie à distance, c'est de les avoir appliquées.

Il ne cessait de combattre, dans de violentes polémiques, les hérésiarques qui insinuaient, dans le marxime, des tendances modérées, des tempéraments, des accommodements. Ules transperçait de sa plume, en attendant qu'il pût les poursuivre par le fer et le feu. Les sectes socialistes russes ont toujours mis un acharnement incroyable à s'entre-déchircr.

Au Congrès des bolcheviks convoqués à Londres

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pendant le premier mouvcim ni révolutionnaire (1905-190G), Lénine jugeait que l'heure catastrophique n'avait pas encore sonné pour la Hussie* puisque, selon Karl Marx, il fallait que le capitalisme y eût atteint son plein dévelopix'jncnt. Donc l'idée d'un bouleversement immédiat était une utopie anarchiste. L'étape d'un régime démocratique lui semblait indispensable. Mais la secousse imprimée à l'Empire russe pousserait, comme en 1848, à des soulèvements dans les autres États de l'Europe, et les prolétaires du socialisme occidental, après avoir brisé le joug de leur bourgeoisie, aideraient les Russes à accomplir la révolution sociale. Aujourd'hui, tout à l'inverse, c'est de Russie que vient l'impulsion.

Il ébauchait le plan d'une dictature révolutionnaire et démocratique des ouvriers et des paysans mais il prévoyait qu'il y aurait entre eux conflit d'intérêts. La dictature s'exercerait, par des sortes d'arbitres, sur le prolétariat et à son profit.

Une brochure de 1905 traitait de la Terreur. « Si la Révolution, écrivait-il, remporte une victoire décisive, le règlement de l'absolutisme, monarchique et aristocratique, se fera à la jacobine. Lénine s'autorise d'un passage de Marx où le même procédé est recommandé pour « annihiler complètement les ennemis de la liberté ». Robespierre disait à peu près dans les mêmes termes : « Le gouvernement révolutionnaire, c'est le despotisme de la liberté contre la

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tyrannie, » La police laissait circuler cette brochure sans doute à titre d'épouvantail. Elle brûlait les écrits de Tolstoï, en qui Lénine reconnaît un apôtre de la lutte de classe, mais non au sens meurtrier où

il l'entend.

Après l'avortement de la révolution de 1905, sans rien perdre de ses espérances, Lénine, au milieu des misères de Texil, se dévorait « comme un lion en cage ». Il se plongeait pendant deux ans, à notre Bibliothèque nationale, dans l'étude de la philosophie. Marx et Bakounine avaient jadis commenté la philosophie de Hegel. Marx professait le matérialisme historique. Sa {pensée est étrangère à toute éthique. Il avait une aptitude particulière à découvrir les mauvais côtés de la nature humaine. Le mal lui apparaissait comme le levier de l'Histoire. Telle est aussi la philosophie de Lénine, essentiellement amorale. Ses amis vantent ses vertus privées, de fils, de mari, la simplicité de ses goûts, son désintéressement personnol au milieu de son entourage d'aventuriers, de pêcheurs en eau trouble, de criminels et de sadiques, qu'attire toute révolution rapide et profonde. Mais en fait de morale sociale, il pratique le plus pur machiavélisme, étranger à tout sentiment de justice et d'humanité. La vie des individus ne compte pour rien. Il n'y a qu'un moyeu de se

BOURDEAU. Tolstoï 8

débarrasser de ses ennemis : les faire disjKirallr' (ÀTlaiiis socialistes inclinent au modéranlisme. Lénine foudroie ces hérétiques ; ils ont absorbé le poison de la philosophie bourgeoise. M. Aldanov résume en ce* termes les jugements de Lénine sur les philosoph» épars dans un gros volume paru en 1908 : « Berkele; Hume, Kant, Mach, Poincaré et tutti quanti oni développé des doctrines qui n'ont pas le sens commun, et cela pour maintenir le prolétariat dans l'esclavage. » Telle est la puissance d'invention philosophique que Vllumanité célébrait un jour chez Lénine.

Plus utile à signaler nous paraît le recueil d'articles de Lénine publié par Zinovief, président d»la Commune de Petrpgrad, et réunis sous ce titre Contre le Courant (1) : entendez par là contre le ralliement des socialistes à la défencc nationale, contre l'Union sacrée, combattue avec fureur. La guerre mondiale rt'est, en effet, selon Lénine, qu'un conflit d'impérialismes : « Trois brigands, la bourgeoisie française, anglaise et russe se préparaient à cambrioler l'Allemagne. » Ces bourgeoisies ont prétendu défendre la démocratie, c'est un pur bluff, La cause du prolétariat qu'a-t-elle d'ailleurs de commun avec

(1) On en trouvera des extraits dans le livre de M. Aldanov, et surtout dans une enquête toute récente du Times.

la démocratie ? Le suffrage universel n'exprime pas la volonté de la majorité ouvrière, il l'opprime. Les ouvriers doivent se persuader qu'ils n'ont point de patrie. « Dans une guerre réactionnaire, la classe révolutionnaire ne peut s'emijêcher de souhaiter la défaite de son propre pays. » Et, avec une virulence inlassable, Lénine dénonce tous les social-chauvins, tous les socialistes réformistes, tous les révolutionnaires amateurs. Au début, il comprenait le flottant Trotzky dans ses anallièmes.

L'état pathologique de fièvre et d'excitation que la guerre a généralisé chez les classes ouvrières ne peut aboutir, selon lui, qu'à une Révolution univer- '^-^lle, et cette révolution ne saurait se réaliser que

ar la guerre civile. La Révolution russe ne se maintiendra qu'à condition qu'elle se généralise dans le

onde entier. Or, le principal obstacle vient des >ocialistes, de leur timidité, de l'impuissance de la 11° Internationale, de son éclatante faillite, de

s trahisons pendant la guerre, aussi bien de la part des socialistes bourgeois de droite, les Scheidemann, les Renaudel, les Guesde, les Albert Thomas, les llenderson, que de ceux du centre, les Kautsky, les Ramsay Macdonald, et de ceux de gauche, les Haase, les Longuet, qui n'osent passer du verbe à l'action. C'est afin d'organiser la guerre civile dans tous les pays que Lénine a fondé la III* Internationale, à laquelle se sont ralliés les Italiens, les Norvé-

giens, et d'ardentes minorités dans les autres parti» socialistes. Il noue en même tcmiw d'étroits rapp^^rts avec les nationalistes turcs, égyptiens, hindous, persans, afghans, il renforce son armée rouge, va de succès en succès.

Ce qu'il importe de faire ressortir, c'est l'audace de Lénine lorsque, avec tous ces projets si crûment exprimés, il venait proposer la paix aux Alliés, leur demandant seulement d'ouvrir leurs frontières aux Russes, c'est-à-dire aux profjagandistes bolcheviks, sur la promesse formelle de ne pas intervenir dans leur politique intérieure, — et en même temps l'inconséquence, pour ne pas dire plu des socialistes et des syndicalistes français qui, en invoquant ce même principe de la non-intervention, s'efforcent de créer un vaste mouvement pour imposer la paix avec la Russie.

Dans ses heures de doute sur l'issue de sa colossale entreprise, Lénine parle de la Révolution russe comme « d'une vaste expérience qu'il faudra peutêtre recommencer ». Si elles réussissaient, les hordes de ce nouveau Tanterlan, rangées par lui sous l'étendard de Karl Marx, apporteraient aux ouvriers non la délivrance, comme trop d'aveugles le croient, mais les horreurs de la guerre étrangère et de la guerre civile. Les fils barbelés de M. Clemenceau parviendront-ils à les arrêter ?

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