CHAPITRE VII
Malgré les échecs d'une tentative de révolution européenne qu'ils ont essuyés en Allemagne avec les spartakistes, en Hongrie avec Bêla Kun, en France avec les meneurs de grèves au l*' mai, les chefs bolcheviks se montrent pleins de confiance dans l'efficacité de leur propagande. A la suite du parti socialiste italien, les socialistes espagnols se sont ralliés récemment à la III® Internationale, et attendent désormais le mot d'ordre de Lénine. MM. Cachin et Frossard viennent d'arriver en Russie'dans le but de sceller l'alliance étroite des Moscovites et des unifiés. L'expansion de l'esprit bolchevik n'est nullement entravée par l'état de misère, de servitude et de désolation auquel son règne a réduit le peuple russe. A quoi tient donc la fascination de cette doctrine dont on ne saurait étudier d'assez près les origines et les conséquences ?
M. Ch. Rist en donne l'analyse la plus exacte et la plus claire dans le chapitre qu'il vient d'ajouter à la troisième édition du livre classique de M. Gide, Clli' toire des Doctrines économit/ues depuis les Plujsi< craies jusqu'à nos jours (1), en prenant pour texi authentique un petit livre dp Lénine paru en langu allemande à Berne en 1917, iEtat et la Révolution, exposé précis et complet de ses idées, écrit à la veille de son coup d'État.
La doctrine de Lénine, nous dit M. Rist, est une interprétation, est un amalgame des doctrines révolutionnaires de Marx, de Bakounine, de Kropotkine et de Georges Sorel, mises au service d'une conception politique.
Karl Marx, prétendant s'appuyer sur la simple observation des faits, affirme que l'évolution de la société capitaliste conduit fatalement au communisme, que le communisme est le but final de l'histoire humaine. Mais il a eu la prudence de s'en tenir à cette affirmation sommaire ; il s'est gardé d'expliquer le fonctionnement du communisme dans la société de l'avenir. Lénine se montre plus explicite.
(1) Paris, 1920. Revue d'Économie politique. Septembre-octobre 1»19.
L'utopie communiste dérive de la philosophie du dix-huitième siècle, du dogme rousseauiste de la bonté naturelle de l'homme. Lénine l'admet non sans quelques restrictions : on ne verra jamais les hommes parfaits, mais ils deviendront capables de se gouverner eux-mêmes et, par conséquent, de se passer de gouvernement. Des écarts individuels ne manqueront pas de se produire, mais il ne sera pas nécessaire, pour les réprimer, de recourir à une force organisée, à une poHce, à des tribunaux. Même aujourd'hui les passants protègent spontanément dans la rue une femme sans défense. La propriété privée une fois abolie, les hommes comprendront qu'en travaillant pour tous, selon leui-s facultés, ils travaillent pour eux-mêmes ; ils dévelopjK'ront à l'inlini les richesses sociales. Pas plus pour la répartition que pour la production il ne sera nécessaire de recourir à la contrainte. L'État mourra de sa belle mort.
En cela, remarque M. Rist, Lénine ne fait que copier les anarchistes purs : Bakounine et Kropotkine. Il s'en sépare du tout au tout, et n'a pour eux que sarcasmes, quand ils s'imaginent qu'on peut sauter à pieds joints de la société capitaliste dans la ociété communiste. Lénine prophétise l'avènement (lu communisme. Mais il le recule dans un lointain indéterminé, il l'ajourne aux calendes grecques, car une société sans gouvernement et sans lois suppose
« une production du travail et un type bien difl- ' u de l'hoiunie d'aujourd'hui, cet hoiiune hàtif, caj. ; tt en un inxtant de détériorer des magaBiiis public^ « et d'exiger qu'on lui donne le bleu du ciel ». Quand donc le type humain perfectionné verra-t-il le jour ' « Nous ne le savons pas et nous ne pouvons pas 1 savoir. » Les transformations de la nature huniaiii' sont infiniment lentes et incertaines. Aussi Léoin' fait-il miroiter cette société de l'avenir aux yeux des classes prolétaires comme un « paradis de Mahomet >' ; il les fanatise parles es[>érances messianiques.
Avant d'entrer dans ce paradis communiste, il faut nécessairement passer par la longue, infiniment longue étape du socialisme, phase préparatoire indispensable, où la socialisation se borne aux instruments de production et ne s'étend pas encore aux biens de consommation.
Le socialisme a besoin pour s'établir de la dictature du prolétariat, conséquence immédiate de la révolution, formule que Marx et Engels se sont bornés à indiquer, que Lénine a commentée longuement avant de pouvoir l'appliquer.
La révolution se fera non avec des hommes imaginaires, mais « avec les hommes tels qu'ils sont, les-
quels ne peuvent se passer ni de soumission, ni de contrôle, ni de surveillance ». En période socialiste, il faut, de toute nécessité, non seulement maintenir l'État, mais le renforcer.
Sous ce régime de centralisation et de despotisme à outrance que Lénine établira derrière le paravent des Soviets, « les ouvriers dtms l'atelier ne doivent pas être moins dirigés que sous le régime capitaliste ». Tous les citoyens, employés ou travailleurs, « devront unir le démocratisme orageux des meetings à une discipline de fer pendant le travail, à une soumission sans conteste à la volonté d'une seule personne » le directeur soviétiste assisté d'ouvriers armés.
Lénine le proclame en propres termes : le régime socialiste ne peut être ni libre, ni juste, car on ne peut concilier justice et égalité. Les hommes étant inégaux, le travail l'est pareillement. Or les ouvriers recevront une égale rémunération pour un travail inégal.
Notons en outre que, sous la dictature prolétarienne, l'ouvrier ne jouit d'aucune des garanties que lui confèrent nos démocraties occidentales : ni droit de critique par la liberté de la presse, ni droit d'association, ni droit de grève, ni faculté de choisir son genre de travail.
En revanche, la lutte de classe est poussée à son paroxysme, la minorité bourgeoise est entièrement
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dépouillée au profit de la majorité, décimée par les exécutions en masse. Lénine caractérise d'un mot la dictature du prolétariat : « Un État bourgeois, sans la bourgeoisie. »
Quel en sera le résultat ? « Plus ce programme de bourgeoisie retournée, écrit M. Rist, s'emparera des esprits, plus il y a de chances pour que, de la destruction de l'ancien régime en Russie (où la bourgeoisie était si faible et si jkju organisée), sorte, au lieu du communisme millénaire proposé au mysticisme des croyants, une forme nouvelle de bourgeoisie économique », une bourgeoisie de fonctionnaires et de trafiquants — la corruption, de l'aveu de Lénine, étant inévitable en temps de révolution — et une démocratie de paysans propriétaires. « Par un paradoxe qui est dans la logique des choses, sinon des mots, la conclusion du communisme futuriste sera sans doute la disparition des dernières traces du communisme dans le régime agraire de la Russie. » Et s'il en est ainsi, l'Histoire n'aura jamais donné une preuve aussi ample de l'impossibilité de transformer profondément l'économie par décrets gouvernementaux (1).
(1) L'Avenir, revue du socialisme, avril 1920.
Le léninisme, conclut M. Rist, est moins une doctrine économique qu'une doctrine politique. Les résultats ont été d'une part une diminution prodigieuse de la production industrielle et agricole, un retour aux formes archaïques que la Russie tsariste avait dépassées ; et, d'autre part, un accroissement monstrueux des fonctions et de la puissance de l'État.
La dictature du prolétariat est celle d'une oligar- (hie dont les membres, sortis, comme nombre de jacobins terroristes, de la classe aristocratique et ititellectuelle — le père de Lénine avait le, titre d'Ex- \llence — n'a fait que substituer au personnel tsariste un nouveau personnel dirigeant, animé d'un instinct sauvage de domination et de vengeance, qui a tout détruit et qui n'a rien construit.
On conçoit, après cela, l'attrait de la doctrine léniniste : aux chefs socialistes il ouvre la perspective tl'un pouvoir indéfini, sans limites et sans contrôle, tandis qu'il fait briller aux yeux des classes ouvrières le mirage de la terre promise.
Quelques récents ouvrages confirment l'étude de M. Rist et complètent le dossier bolcheviste : M. Milioukof, l'ancien ministre, des Affaires étrangères dans le Gouvernment provisoire, vient de publier à Londres un remarquable livre intitulé : Le
Bolchevisme, un danger international, il donne avertissement solennel de ne pas le traiter à la l»-,'"'' M. Marc Vichniac, du parti socialiste révolutiouh ancien secrétaire général de l'Assemblée coasti tuante pan-russe qui fut une Constituante mort-née, expose le fonctionnement du Régime soviétiste, il met en saisissant contraste la Constitution et son fonctionnement. Enfin, M. Mathiez, dans sa brochur< le Bolchevisme et le Jacobinisme identifie, non saii exagération, les méthodes jacobines et les procédi bolcheviks ; il voit en Lénine un Robespierre slavt et Lénine a reconnu cette fdiation en élevant un statue à son précurseur. M. Alathiez se demande si Lénine finira, lui aussi, par un 9 Thermidor.