LA VIE AUX CHAMPS. L ECOLE DE YASNA1A POLIANA. LA
A la comtesse A. Tolstoï.
Yasnaïa Poliana, 18 août 1857.
Très chère Grand'Mère,
J'envoie cette lettre à Ostende, à tout hasard, craignant qu'elle ne vous trouve plus là. Maintenant que je reste tout seul à la campagne et égrène mes souvenirs, je vois que celui que j'ai gardé de vous est pour moi le plus doux, le plus cher, le plus sérieux de tout le temps que j'ai passé à l'étranger. Et tout mon être a soif de vous écrire et de conserver votre image plus vivante et plus proche.
Après avoir écrit ces lignes, je demeurai longuement à réfléchir, non parce que je ne savais quoi écrire, mais parce que j'ai à vous dire trop de chose qui effaroucheront votre modestie. Vous dites vous-même qu'à la campagne tous les sentiments prennent d'énormes proportions ; aussi mon amitié pour vous s'est étendue en une amitié si démesurée que j'en parle ; vous allez dire de nouveau que je vis de paradoxes. Au fait, n'en parlons pas ! Vous êtes précisément adorable, Grand'Mère, parce que vous ne voulez rien en savoir, tandis que vous voyez dans la charmante Alexandra Alexandrovna (1) un génie
(1) M'ie Voïeïkov, demoiselle d'honneur de la grande duchesse Maria, fille de Nicolas Ier.
LETTRES DE LEON TOLSTOÏ 17i
et ud puits de science, et chez moi la bonté et toutes lesautres vertus. Ce qui est plus étonnant encore, c'est que cette incompréhensible modestie se rencontre où ? dans la Trouba(l). Je vous assure que c'est plus étonnant que de voir un cornichon salé pousser sur la branche d'un rosier.
A Dresde, j'ai rencontré, à mon grand plaisir et étonnement, le charmant Filimon en perruque grise, et la Bavkid sortie du couvent de Smolny (2 , j'ai achevé ma route vers Saint-Péterbourg avec eux. Il va sans dire que plus d'une fois nous avons parlé de vous avec ces charmants amis. Filimon, en frottant son ongle sur l'autre, répétait : « Oui, elle est étonnante ! » et soudain, sous ses sourcils gris, dans ses honnêtes yeux arrondis, j'aperçus quelque chose qui ressemblait fort à une larme.
A Dresde, j'ai rencontré d'une façon aussi inattendue Mm6 K. Lvov. C'était pour moi le moment le plus favorable de tomber amoureux. Je perdais aux cartes; j'étais mécontent de moi ; j'étais inoccupé (selon ma théorie, l'amour vient comme une nécessité quand l'homme veut s'oublier, c'est pourquoi il apparaît la plupart du temps comme le sommeil, quand l'homme n'est pas content de lui-même ou qu'il est malheureux). Mme Lvov est une belle, intelligente, honnête et charmante nature. Je voulais de toutes mes forces tomber amoureux d'elle ; je la voyais souvent, et pourtant, rien! Pour l'amour de Dieu, dites, suis-je un monstre ou quelque chose me manque-t-il ? Je crois qu'il me manque un grain de fatuité. 11 me semble que pour la plupart des gens amoureux, les choses vont ainsi : on se voit souvent, tous deux flirtent et finalement ils se persuadent qu'ils sont amoureux l'un de l'autre ; puis, comme en récompense de cet amour imaginaire, ils se mettent à aimer
(1) Terme sous lequel Tolstoï désignait la Cour de Russie.
(2) Le couple Poustchine, des amis communs.
véritablement. Mais moi qui observe attentivement la femme avec laquelle je commence à flirter, comment puisje, en voyant le dégoût que je lui inspire par toute ma personne, comment puis -je me laisser prendre à ses charmants mensonges?
Mais à quoi bon tout cela ? Il est peut-être temps de ne plus penser au dessert, de ne plus penser à des petits plats sucrés quand on a déjà des cheveux gris. Je remercie Dieu de ce qu'il m'a donné le principal, c'est-à-dire la capacité d'aimer, bien que, selon votre opinion, ce soit là paradoxes ; mais c'est l'opinion que je me suis faite.
A Saint-Pétersbourg, j'ai été retenu toute une semaine par ma santé et des affaires littéraires, et malgré cela, je ne suis pas allé chez K. N... parce que je l'ai complètement oublié. En Russie, tout va mal, mal, mal. A Saint-Pétersbourg et à Moscou, tout le monde crie, s'indigne, attend quelque chose, et dans le fin fond de la Russie s'accomplissent des actes de barbarie, des vols et des arbitraires.
Croirez-vous qu'en arrivant en Russie j'ai lutté longtemps avec un sentiment de dégoût pour la patrie et que je ne commence que maintenant à m'habituer à toutes ces horreurs dont notre vie se compose ?
Je sais que vous n'approuverezpas cela, mais que faire? Un proverbe dit : « Platon est un grand ami ; mais la vérité est un ami plus grand encore ». Si vous aviez vu, comme moi, dans un délai de huit jours seulement, une dame frapper avec un bâton sa femme de chambre en pleine rue ; le commissaire de mon district me faisant dire de lui envoyer un chariot de foin pour prix de délivrance d'un passe-port à mon domestique ; un fonctionnaire frapper, .assommer devant moi un septuagénaire malade parce qu'il l'avait accroché par mégarde ; ou le bailli du village qui, voulant me rendre service, punit le jardinier, qui s'était
enivré, en l'envoyant pieds-nus garder le troupeau, sans compter les coups de bâton, et se réjouit ensuite, en voyant ses pieds tout en sang ; si vous aviez vu tout cela et bien d'autres choses, vous croiriez quand je dis que la vie en Russie est un combat éternel avec nos sentiments.
Heureusement, il y a un salut dans le domaine moral, clans le domaine de l'art, de la poésie, et dans les affections. Dans ces domaines, ni le commissaire, ni le bailli, ni personne ne sauraient mettre un obstacle. Je suis seul ; le vent siffle; au dehors, de la boue ; il fait froid, et moi j'exécute, aussi mal que je peux, avec des doigts inhabiles, l' Andante de Beethoven. Je verse des larmes de joie quand je lis Y Iliade ou quand je crée moi-même des personnages, hommes et femmes ; je vis avec eux, ou je barbouille du papier, quand je pense, comme en ce moment, aux gens que j'aime.
Vous n'y pensezpas, et pourtant, je vous vois maintenant mieux et plus nettement que ne le ferait quelque prince de Wurtemberg, vous fixant de ses grands yeux de cheval.
Ma sœur se sent mieux, est plus gaie qu'auparavant. Si je me mets à parler d'elle, je ne terminerai pas cette lettre.
J'embrasse de tout cœur vos mains et celles de la Grand'Mère Lisa (1) ; et au brave Rebinder (2), je souhaite beaucoup de chance, beaucoup de force morale, et je lui serre amicalement la main. J'enverrai l'argent à Saint- Pétersbourg (3) ou à l'endroit que vous direz. Voici mon adresse : Toula.
(i) La sœur aînée de la comtesse Alexandrine, également dame de cour, et que Léon Tolstoï surnommait grand-mère pour la même raison qui lui faisait surnommer ainsi la sœur cadette.
(2) Le maître d'études des princes Nicolas et Eugène, fils du prince Masimilien, mari de la grande duchesse Marie Nicolaïevna.
(3) Argent emprunté à la comtesse pendant leur séjour à l'étranger.
Ecrivez-moi un mot, parce que, sans plaisanterie, je me réjouirai de toutes mes forces de le recevoir.
Octobre 1857.
Chère Grand'Mcre,
La paresse, une honteuse paresse, a fait que votre dernière lettre est restée sans réponse.
J'ai continué à habiter la campagne et, du matin au soir, il fallait s'inquiéter du fumier, des chevaux, des paysans ; et toutes ces affaires marchaient tant bien que mal. C'est à vous que je dois cette activité. Vous m'avez écrit que vous n'aimiez point les bavards et que vous craigniez pour votre petit-fils ; alors j'ai pris peur aussi et j'ai tâché d'acquérir le droit de me vanter auprès de vous. Je dois avouer aussi que votre lettre d'Ostende m'a procuré non seulement de la joie, mais de la fierté; car, si futile que Je paraisse aux yeux de ma tante (1) et du staroste de mon village, tout de même voilà qui m'écrit des lettres comme les vôtres, des lettres amicales, intelligentes, nobles et instructives 1
À la date même où vous m'écriviez de Saint-Pétersbourg, je partais pour les champs. La journée fut très heureuse. Tout marcha à souhait. Les paysans étaient devenus soudainement bons et intelligents ; et, revenant à cheval à la maison, par une claire soirée d'automne, j'éprouvais d'abord un sentiment de joie de ce que Lev
(1; T. Yergolskaïa.
Tvicolaïevitch (1) vit et respire, puis celui de reconnaissance pour Celui qui permet à Lev Nicolaïevitch de respirer. C'est là un sentiment très agréable que j'éprouve rarement et que vous devez probablement connaître. Une foule de bonnes pensées et de souvenirs me vinrent tout à coup à l'esprit, de sorte que le couloir de mon cerveau pensant en fut encombré et que les tiroirs de mes souvenirs et pensées désagréables ne pouvaient plus s'ouvrir. Le crâne, « vue à vol d'oiseau », est, sans aucun doute, construit ainsi :
Ressort
de la
mauvaise "g
disposition S
d'esprit.
Ressort
de la
bonne
disposition
d'esprit.
Tous les tiroirs se tirent à l'intérieur du couloir. Ils peuvent sortir plusieurs à la fois, de côté et d'autre, en laissant entre eux un passage dans le couloir. Mais quand, par suite du beau temps, de bonnes dispositions, d'une bonne digestion, d'une parole louangeuse, etc., le ressort
(1) Les prénoms de Tolstoï.
de droite est mis en jeu, tous les tiroirs de ce même côté sortent à la fois, et le couloir tout entier est occupé par les casiers de droite ; voici le schéma :
Lorsque, au contraire, il pleut, que la digestion est mauvaise, qu'une dure vérité a heurté le côté gauche, tout le couloir s'encombre à nouveau. Voici le dessin d'une situation normale quand les tiroirs se meuvent régulièrement l'un après l'autre :
11 faut savoir également que chaque tiroir a une grande quantité de compartiments qui diffèrent selon l'individu; chez les uns ils se subdivisent en cases « de Cour » , et celles qui ne le sont pas, en belles ou laides, en intelligentes ou bêtes et ainsi de suite. Chez moi, elles se subdivisent en souvenirs sur des bonnes, des très bonnes et des sérieusement bonnes personnes, et sur des gens passables.
En coupe grossissante, voici ce qu'on obtient :
Bons
Très Bons
Sérieusement Bons
Passables
Donc, tandis que j'étais à cheval, le ressort des bonnes dispositions fut mis en jeu ; tous les tiroirs sortirent et le vôtre en même temps. Puis ils commencèrent à rentrer. Dieu sait par quelle loi, le vôtre s'est entièrement ouvert, s'est mis en travers, a barré tout le passage. Aussi, pendant longtemps, je ne fus occupé que de ce tiroir, et tout en chevauchant, je vous écrivais en pensée une longue lettre. Mais en arrivant à la maison, il fallait faire passer d'autres tiroirs dans le couloir : par exemple, la question «de savoir comment mettre d'accord un paysan et sa femme -qui s'étaient battus ; une question d'achat de bois, etc. Toutes ces questions se sont précipitées de la façon la plus rude dans le couloir. Si je n'avais eu le temps de remettre à sa place votre tiroir, les autres l'auraient brisé. Pour .tout dire, je me mis ce jour-là même à vous écrire, mais
cela n'allait pas ; je dus le laisser. Je ne répondis pas à voire lettre parce que j'espérais aller bientôt à Saint-Pétersbourg, et je crois encore que j'irai; mais toutes sortes d'empêchements retardent ce voyage et je commence à en avoir honte.
Ma sœur avait besoin d'aller à Moscou ; je l'y ai accompagnée. Elle ne doit pas se rendre à l'étranger cet hiver, à Saint-Pétersbourg non plus, et voilà pourquoi je resterai aussi en Russie ; mais cet hiver, j'irai certainement à Saint- Pétersbourg. Vous me demandez un conseil qui puisse vous rassurer ; c'est ce que j'irai précisément chercher près cle vous, et ni l'un ni l'autre nous ne trouverons ce que nous souhaitons.
Inquiétude constante, travail, lutte, privations sont les conditions inéluctables auxquelles l'homme ne peut et ne doit pas chercher — même un instant — à se soustraire. Seule l'honnête inquiétude, la lutte, le travail, fondés sur l'amour, constituent ce qu'on appelle le bonheur. Mais le mot bonheur est un mot stupide. Ce n'est pas bonheur qu'il faut dire, mais : le bien. Une inquiétude malhonnête, appuyée sur l'amour de soi-même : voilà le malheur. Vous avez là, sous une forme condensée, le changement qui s'est produit en moi ces temps derniers quant à ma conception de la vie.
Je souris en me rappelant comment nous imaginions,, vous et moi, qu'on pût se ménager un petit monde heureux et honnête, au milieu duquel on pourrait vivre tranquille, sans errements, sans regrets, sans complications, et faire doucement, régulièrement ce qui est bien, seulement ce qui est bien. Que c'est ridicule ! C'est impossible, Grand'Mère. C'est tout aussi impossible que de se bien porter sans exercice, sans mouvement. Pour vivre honnêtement, il faut constamment lutter, s'égarer, se débattre,.
s'arrêter, se lancer, puis s'arrêter encore, et éternellement lutter pour regagner ce qu'on a perdu. La tranquillité est une malhonnêteté de l'âme. C'est pour cela que le mauvais penchant de notre âme aspire à la tranquillité, sans que nous soupçonnions que la réalisation de ce désir serait la perte de tout ce qu'il y a en nous de meilleur, non d'humain, mais de surhumain.
Voilà un sermon, Grand'Mère. Mais non! Ce que j'ai écrit est très sérieux ; et plus je réfléchis, plus je vois que c'est la vérité.
Adieu ; je serre votre main de tout cœur et celles de tous les vôtres que j'espère voir dans deux jours. Dites à Catherine Nicolaïevna que V. Islavine épouse une certaine Kiriakov.
Yasnaïa Poliana, avril 1858.
Grand'Mère, le printemps ! (1)
Comme il fait bon vivre sur terre pour les braves gens, et même pour des gens comme moi ! La nature, l'air, tout est saturé d'espoir, d'avenir, d'un merveilleux avenir. Parfois, on se trompe, et l'on pense que ce n'est pas la nature seule qui a l'avenir, le bonheur, mais que, soi aussi, on attend quelque chose, et l'on est heureux.
C'est ce que j'éprouve en ce moment, et, avec mon égoïsme habituel, je m'empresse de vous parler de choses qui n'intéressent que moi. Je sais très bien, quand je réfléchis sainement, que je suis une vieille pomme de terre gelée et pourrie, et encore accommodée aune sauce ; mais
(1) Lettre parue dans le Messager de l'Europe, en 1904.
le printemps a une telle influence sur moi que parfois je me surprends en train de rêver que je suis une plante qui s'est développée tout à l'heure avec les autres et qui grandira simplement, tranquillement et joyeusement sur la terre de Dieu. A cette occasion, il se passe en moi une telle fermentation intérieure, une purification, une coordination, qu'on ne saurait s'imaginer ce sentiment si on ne l'a pas éprouvé. Tout ce qui est usé disparaît : les convenances du monde, la paresse, l'égoïsme, tous les vices, tous les liens vagues et embrouillés, les regrets, les remords même, tout s'efface !
Place à la plante merveilleuse qui gonfle ses bourgeons et qui s'épanouit avec le printemps !
Il est triste de se rappeler combien de fois j'ai répété vainement la même chose, telle la cuisinière son nettoyage du samedi, et pourtant, je me réjouis toujours de mon illusion, et quelquefois je crois sérieusement en la nouvelle floraison, et je l'attends. Voilà déjà une semaine que je vis seul à la campagne et je m'y sens bien. Les comptes de mon existence à Moscou sont réglés. Je suis quitte envers tous ; l'actif et le passif se compensent.
J'ai éprouvé une étrange sensation en partant pour la campagne dans les conditions où je me trouvais. Mon premier sentiment était joyeux : un sentiment de liberté, la latitude de descendre de voiture et de s'en aller à pied jusqu'à Astrakhan, ou faire faire un tour aux chevaux et partir pour Paris, ou encore, rester toute sa vie à la première station. C'est un excellent sentiment et que les femmes ne connaissent pas. Plus j'approchais de la campagne, plus je devenais triste à l'idée de ma future solitude ; quand j'y suis arrivé il me semblait que j'étais veuf, que je venais de perdre toute ma famille, qui demeurait là il y a peu de temps encore. Réellement, cette famille
habitait dans mon imagination, et quelle admirable famille ! Je regrettais surtout mon fils aîné. Ma femme étaitadmirable, elle aussi, bien qu'étrange.
Voilà, Grand'Mère... Dites ce que je dois faire de moi, quand mes souvenirs et mes rêves se confondent en un idéal de la vie tel que rien n'y répond ? Tout semble différent de ce qu'on désire. On est insatisfait et l'on ne remercie pas Dieu de tous les biens qu'il vous accorde, et l'âme n'est que tristesse et mécontentement.
— Mais, abandonnez cet idéal, direz-vous. — Impossible. Cet idéal n'est pas une invention, c'est tout ce qu'il y a de plus cher pour moi dans la vie. Sans lui je ne veux pas vivre. Vous rappelez-vous la Madone dePousehkine? Votre Madone est suspendue chez moi et me réjouit, elle, tandis que les dernières strophes de la poésie me tourmentent. Parfois j'ai l'idée de dire un De Profundis sur tout ça, mais alors il ne me restera dans l'âme aucune prière.
Adieu, chère Grand'Mère, ne vous fâchez pas de ce sot bavardage et répondez-moi par une parole intelligente et remplie de bonté, de bonté chrétienne.
Il y a longtemps que je voulais vous écrire qu'il était plus commode pour nous de correspondre en français et que les idées d'une femme me sont plus compréhensibles exprimées et français (1).
(1) Une allusion, sans doute, à ce que la comtesse préférait le français au russe, parce qu'elle s'exprimait avec plus d'aisance dans la première langue. De fait, la plupart des réponses de la comtesse sont rédigés en français.
Ie1' mai 1858.
Bonjour, chère Grand'Mère. Je vous remercie pour les deux lettres que j'ai reçues de vous et je vous félicite du printemps. Mais je vous en supplie, ne soyez pas triste et n'ayez pas d'idées semblables à celles que j'ai remarquées dans l'une de vos lettres. Vous êtes bien heureuse au printemps ; n'avez-vouspas toujours le printemps dans l'âme ? Toute votre personne respire le printemps, et pourtant, je devine en vous comme un regret ou un mécontentement.
Je vous en prie : ou ne parlez pas du tout de ce qui vous attriste, ou dites-moi tout. Je me crois très sérieusement votre sincère ami, clans mes bons moments — c'est-à-dire quand je ne suis pas trop mauvais — et précisément ce qui me rend heureux et fier, c'est que vous me parlez comme à un égal auquel il n'est pas toujours nécessaire de venir en aide et qui, à son tour, peut vous être bon à quelque chose, ne fût-ce même qu'à vous écouter en silence, avec joie et avec une attention soumise.
Comment vous portez-vous en ce moment et où êtesvous ? Est-il possible que vous soyez en ville ? Le printemps arrive, il se fait bien prier, mais il arrive ; la nuit, des miracles se prod uisent ; chaque jour, c'est un nouveau miracle; la veille, ce n'était qu'une branche sèche; tout d'un coup, elle s'est couverte de feuilles, et l'on ne sait comment. Sur le sol rampent de petites choses jaunes, bleues, vertes, sans que l'on en sache la raison. Toutes sortes d'insectes volent éperdus de branche en branche et sifllent de toutes leurs forces, on ne sait trop pourquoi.
C'est merveilleux ! A cette minute, des rossignols font un train de tous les diables juste au-dessous de ma fenêtre. Je me livre sur eux à des expériences, et, imaginez-vous, j'arrive à les attirer sous ma fenêtre en faisant des roulades sur le piano. J'ai fait cette découverte par hasard. •Ces jours-ci, selon mon habitude, je tapotais la sonate de Haydn où il y a aussi des roulades ; tout à coup, j'entends du dehors et de la chambre de ma tante (elle a un canari) un sifflement, un piaulement, des roulades ; je cesse de jouer, eux cessent aussi ; je recommence, ils (deux rossignols et le canari) recommencent. J'ai passé trois heures ■à cette occupation : le balcon ouvert, la nuit tiède, les grenouilles tout à leurs affaires et le veilleur de nuit aux ■siennes. C'est merveilleux !
Mais excusez-moi si celte lettre vous paraît légèrement désordonnée ; je dois avouer que je suis quelque peu étourdi par le printemps et par la solitude. C'est ce que je vous souhaite de tout mon cœur. 11 y a dans la vie des moments de bonheur plus forts que celui-ci, mais il n'en 'est pas de plus complet ni de plus harmonieux.
Et plonge-toi, indépendant, Dans cet océan vivifiant.
J'oublie toujours, en hiver, le « Printemps » de Tutchev, <et je répète ses vers d'un bout à l'autre dès l'arrivée du printemps.
Hier je suis allé dans le bois que j'ai acheté et que je suis en train de faire couper. J'y ai vu les feuilles des bouleaux s'ouvrir et les rossignols voler, sans vouloir se douter que ces arbres n'appartiennent plus à l'Etat, mais à moi, et qu'on va les couper. On les coupera, mais ils repousseront comme par le passé, sans se préoccuper de rien. Je ne sais comment expliquer ce sentiment: on est confus
devant la prétendue dignité de l'homme et de l'omnipotence dont il est si fier, omnipotence qui trace des limites imaginaires et qui cependant n'a pas le pouvoir de transformer le moindre grain de sable, et cela nulle part, pas même en soi ! En toute chose, il y a des lois, lois qu'on necomprend pas, et partout on sent ce frein, partout : Lui.
Nous arrivons ici au point de notre désaccord au sujet de mon récit. Vous avez tort de l'examiner au point de vue chrétien. Mon idée était celle-ci : trois êtres sont morts : • une clame, un paysan, un arbre (1). La dame du monde est piteuse et indigne, parce qu'elle a menti toute sa vie' et ment au moment de sa mort. Le christianisme, tel qu'elle le comprend, ne résoud pas, pour elle, le problème de la vie et de la mort. Pourquoi mourir quand on veut vivre? Elle croit à la promesse d'une vie d'au-delà par l'imagination et par l'esprit, tandis que tout son être se révolte, parce qu'elle ne connaît pas (outre son faux christianisme) aucune autre consolation. C'est pourquoi elle est indigne et piteuse.
Le paysan meurt dans le calme, et cela précisément parce qu'il n'est pas chrétien. Sa religion est autre, bien que par habitude il observe le culte chrétien ; mais sa religion est la nature au milieu de laquelle il vit. C'est de ses propres mains qu'il coupe les arbres, fauche les épis et l'herbe, tue les moutons et en élève d'autres, de même que les enfants viennent au monde et les vieillardsmeurent ; il connaît cette loi de la nature et ne s'en est jamais détourné comme l'a fait la dame ; lui, il la regarde simplement en face. « Une brute » (2), dites-vous, et'
(1) Il s'agit de Trois morts, récit que Tolstoï écrivit à cetteépoque et qui fut publié en 1839.
(2) En français dans le texte.
pourquoi pas ? Qu'y a-t-il de mauvais ? Une brute, c'est la beauté et le bonheur, l'harmonie avec tout l'univers, et non unedissonnance comme chez la dame.
L'arbre meurt avec calme, franchise et beauté ; avec beauté parce qu'il ne ment pas, ne grimace pas, ne craint pas, ne regrette pas.
Voilà ma pensée avec laquelle vous n'êtes certainement pas d'accord, mais qu'on ne saurait discuter : elle est dans votre âme comme dans la mienne.
Que cette idée soit mal exprimée dans mon récit, je vous l'accorde; car autrement, avec la finesse de votre sentiment, vous m'auriez certainement compris et je n'aurais pas écrit cette explication qui, je le crains, vous fâchera et vous portera à désespérer de moi. Ne désespérez pas, Grand'Mère. Je sens en moi le sentiment chrétien au plus haut degré ; je le sens, et cela m'est très cher. C'est le sentiment de la vérité et de la beauté, tandis que l'autre est un sentiment personnel, celui de l'amour et de la paix.
Je ne saurais vous expliquer comment tout cela s'unit ; mais ce qui est sûr, c'est que le chien et le chat habitent le même réduit.
Adieu, chère Grand'Mère ; donnez-moi de vos nouvelles. Dites bien des choses aux vôtres de ma part et ne leur dites pas que je suis un si grand mécréant. Vous, c'est autre chose : il me semble que vous comprendrez tout, qu'il se trouvera en vous une corde qui vibrera à l'unisson de la mienne. Allons, advienne que pourra ! J'attends de vous une lettre orageuse ou, ce qui est pis encore, une lettre douce et compatissante. Mon, fâchez-vous plutôt. J'attends ces jours-ci Machenka et ma tante (1). Adieu, chère Grand'Mère, je vous serre la main de tout cœur.
(1) Sa sœur Marie et sa tante Yerçolskaïa.
TOr.STOl PAR TOLSTOl
XXXVII bis
Extrait de la réponse de la comtesse A. Tolstoï. 4 juin 1858. Serghieffskoïé (1).
Je garde votre dernière lettre, mon cher Léon, pour l'analyser un jour avec vous dans un moment de loisir : il y a là quelques phrases que mon intelligence n'a pas tout à fait saisies, quoique j'avais bien envie de comprendre votre idée à fond. — Quant à votre profession de foi religieuse, elle ne m'a nullement épouvantée, et je n'ai pas à faire un geste désespéré du côté de mon petit-fils. Je sais ce que je sais. Il y a longtemps que je me suis fait, sous ce rapport, à votre sujet une opinion que je maintiendrai toujours. Et partant de ce point de départ, je suis tranquille, quoi que vous fassiez et disiez. La semence est levée et Dieu l'a mise dans une trop bonne terre pour qu'elle puisse être étouffée. Tout ce qui obstrue le passage à la vraie vérité, sera écarté un jour. Je n'y vois pour ma part que le travail (pour ainsi dire) mécanique de votre àme. C'est le vaisseau qui se construit et qui n'est pas encore lancé à flot. Quand je le verrai voguer majestueusement, du fond de la mare où je barbotte.je m'écrierai : « Saint Léon, priez pour nous ! »
Et sur ce, adieu, moncherami — je vous serre la main, surtout si cette main prend la plume pour m'écrire.
(1) Nous ne reproduisons ici que cette partie finale d'une très longue lettre, écrite en français.
XXXVTII
Lettre à Fett.
Yasnaïa Poliana, 24 octobre 1858.
Mon cher petit oncle Fetinka.
Par Dieu î Mon cher petit ami, je vous aime beaucoup, beaucoup! Et c'est tout. Quant à écrire des romans, c'est bête et j'en ai honte. Ecrire des vers... soit, écrivez-en. Il est très agréable d'aimer un bon garçon. Mais peut-être que, en dehors de ma volonté et ma conscience, la disposition dans laquelle je me trouve d'écrire un certain roman me fait vous aimer. II me semble bien qu'il en est ainsi. Quoique je fasse, de temps à autre, entre le labourage et la fumure, il me vient l'envie d'écrire. Heureusement que je ne me le permets pas et que je ne me le permettrai pas dans l'avenir.
Je vous remercie de toutes mes forces pour les démarches que vous avez faites afin de me trouver un vétérinaire. J'ai pris celui de Toula et j'ai fait commencer le traitement. Que s'en suivra-t-il ? Je l'ignore. D'ailleurs que le diable les emporte tous !
Droujinine (1) me prie en ami d'écrire une nouvelle pour lui et, ma foi, je vais le faire et j'en ferai une après laquelle il faudra tirer l'échelle. Le Shah de Perse fume du tabac et moi je t'aime. Non, sans plaisanterie, que fait votre Hafiz (2) ! Car, que je le veuille ou non, ce qui est
(1) Ecrivain fort connu à l'époque, l'un des principaux collaborateurs de la revue le Contemporain dont il a été parlé.
(2) Le célèbre poète persan dont Fett avait traduit plusieurs poésies en vers russes d'après une fidèle traduction allemande.
sage pour moi est de me réjouir de la poésie des autres «t de ne pas laisser la mienne propre sortir dans un vêtement mal taillé. Quant à moi, je dois m'occuper à gagner mon pain.
Et cependant, parfois j'éprouve un si violent désir de devenir un grand homme et un si grand dépit de ne l'être pas encore devenu jusqu'ici ! Je me hâte même parfoisd'achever de dîner pour commencer le plus vite possible.
Enfin, je ne saurais vous raconter toutes les bêtises qui me passent par la tête. Mais il m'est agréable d'en confier au moins une à un petit oncle comme vous qui ne vit que par ce qu'on appelle les bêtises.
Envoyez-moi la plus grande des pièces de Hafiz que vousavez traduites pour me faire venir £ eau à la bouche (1) et moi je vous enverrai un échantillon de froment.
Et la chasse ? Elle m'ennuie déjà à mourir. Le temps est magnifique. Mais je n'aime pas aller seul. Nos lévriers, Ivan Pétrovitch (2), se portent très bien, de même que Prokophi et le cheval gris. Je vous remercie beaucoup de me les avoir prêtés. J'en profiterai à la première occasion. J'ai chassé depuis notre dernière entrevue et j'ai tué un renard.
Envoyez-moi l'Encyclopédie. Ma tante vous remercie de votre bon souvenir ; et ce n'est pas seulement une simple formule de politesse, car chaque fois que je lui lis ce qui se rapporte à elle dans vos lettres, elle sourit, penche la tête et dit :
« Tout de même (pourquoi tout de même?) ce M. Fett
est un brave homme. ». Moi je sais pourquoi c'est un brave
homme, c'est parce qu'elle pense qu'il m'aime beaucoup.
Allons, adieu.
(1) En français dans le texte.
(2) I.-P. Botkine, le frère de Mme Fett.
XXXÏX
AT. A. Yergoslkaïa
Moscou, 25 décembre 1858.
Chère tante.
En premier lieu, je vous félicite (1), en second lieu je crains que mon aventure ne parvienne jusqu'à vous avec quelques commentaires, c'est pourquoi je m'empresse de vous en informer.
Nous avons été avec Nicolas à la chasse à l'ours ; le 21 j'ai tué un ours, le 22 nous y sommes allés de nouveau, et il m'est arrivé une chose des plus extraordinaires. L'ours, sans me voir, s'est jeté sur moi, j'ai tiré sur lui à six pas, je l'ai manqué du premier coup, du deuxième coup, à deux pas, je l'ai blessé à mort, mais il s'est jeté sur moi, il m'a renversé par terre et, pendant qu'on accourait, il m'a mordu deux fois au front au-dessus et au-dessous de l'œil. Par bonheur, cela n'a duré que dix ou quinze secondes, l'ours s'est enfui et je me suis relevé avec une petite blessure qui ne me défigure ni ne me fait souffrir. Ni l'os du crâne ni l'œil ne sont endommagés, de sorte que j'en suis quitte pour une petite cicatrice qui me restera au front.
A présent je suis à Moscou et je me porte parfaitement bien. Je vous écris la pure vérité sans rien cacher, pour que vous ne vous inquiétiez pas. A présent tout est passé et il n'y a qu'à remercier Dieu qui m'a sauvé d'une manière si extraordinaire.
(1) De la fête de Noël.
Adieu, chère tante, je baise vos petites mains ; Machàr mes frères et les enfants font de même. Tout le monde se porte bien. Serge, Dieu merci, n'a pas encore perdu ce qu'il a gagné, et il faut espérer qu'il ne jouera plus parce qu'il n'a plus d'argent.
Léo».
A la comtesse A. Tolstoï
3 mai 18o9.
Oh ! mes petits pères ! comme vous m'avez arrangé ! Par Dieu, je ne puis en revenir ! Sans plaisanterie, chère Grand'Mère, je suis un mauvais, un vilain, et je vous ai fait mal ; mais faut-il vraiment me punir aussi sévèrement ? Tout ce que vous dites est vrai et faux. Les convictionsd'un homme ne sont pas celles qu'il affiche, mais celles qu'il a déduites de l'expérience de sa vie, et qu'il est difficile à un autre de comprendre ; vous ne connaissez pas les miennes, et si vous les aviez connues, vous ne m'auriez pas accablé de la sorte.
Je vais essayer de faire ma profession de foi.
Etant enfant, je croyais ardemment, sentimentalement et sans réflexion. Ensuite, vers l'âge de 14 ans, j'ai commencé à réfléchir sur la vie en général ; je me suis heurté à la religion qui ne s'est pas prêtée à mes théories,, et, il va sans dire, j'ai regardé comme un mérite de la détruire. J'ai vécu sans elle fort tranquillement une dizaine d'années. Tout était clair à mes yeux, tout était logique, tout était classé, et il n'y avait pas de place pour la religion. Le moment était venu où tout s'est ouvert à mes yeux, où il n'y avait plus de mystère, tandis que la»
vie en elle-même commençait pour moi à perdre son sens.
Je vivais alors au Caucase, seul et malheureux. J'ai commencé à réfléchir, de toute la force dont un homme peut réfléchir une seule fois dans la vie. J'ai conservé mon journal intime de cette époque, et, en le relisant, je ne puis encore comprendre comment un homme peut arriver à ce degré d'exaltation intellectuelle dans lequel je me trouvais alors. Ce me fut à la fois bon et douloureux. Jamais, ni avant ni après, je ne suis arrivé à une telle intensité de pensée, et je n'ai jamais cherché à pénétrer l'au-delà comme pendant ces deux années. Tout ce que j'ai découvert à ce moment restera la conviction de toute ma vie. Je ne puis faire autrement. Dans ces deux années de travail intellectuel, j'ai trouvé une vieille et simple chose que je connais comme personne ; j'ai trouvé qu'il y a l'immortalité, qu'il y a l'amour, qu'il faut vivre pour les autres afin d'être heureux éternellement.
Ces découvertes m'ont étonné par leur ressemblance avec la religion chrétienne, et alors, au lieu de trouver moi-même, j'ai commencé à chercher dans l'Evangile, mais j'y ai peu trouvé. Je n'y ai trouvé ni Dieu, ni le rédempteur, ni rien de tout cela ; j'ai cherché de toutes, de toutes, de toutes les forces de mon âme. J'ai pleuré, j'ai souffert, et je ne désirais rien, sauf la vérité.
Pour l'amour de Dieu, ne pensez pas qu'il vous sera possible de comprendre par mes paroles toute la force et l'intensité de mes recherches. C'est un de ces mystères de l'âme que chacun de nous éprouve. Mais je puis dire que j'ai rarement rencontré chez les autres une telle passion de connaître la vérité comme celle qui m'animait à ce moment. C'est ainsi que je suis resté avec ma religion et j'étais heureux de vivre avec elle. 11 faut dire encore...
192 TOLSTOÏ PxVU TOLSTOÏ
3 mai.
J'ai commencé cette lettre immédiatement après avoir reçu la vôtre. Je me suis arrêté parce que je me suis persuadé que tout cela était du bavardage qui ne vous donne même pas l'idée de la centième partie de ce que je pense, >et je ne vois pas l'utilité de continuer.
Comme je me suis promis de ne jamais corriger les lettres que je vous écris, je vous l'envoie telle que.
Il est certain que j'aime et estime la religion. Je crois que sans elle l'homme ne peut être ni bon, ni heureux ; j'y aspire ardemment, plus qu'à tout au monde. Je sens que sans elle mon cœur se dessèche de plus en plus ; j'espère encore ; par instants, il me semble que je crois, mais sans avoir de religion ; par d'autres, il me semble que je ne crois pas. Et surtout, c'est la vie chez moi qui fait la religion, et non la religion qui fait la vie. Quand je vis d'une bonne vie, je me sens plus près d'elle, et il me semble que je suis déjà prêt à entrer dans ce monde heureux. Mais quand je vis mal, il me semble que je n'ai même pas besoin d'elle. En ce moment, à la campagne, j'éprouve un tel dégoût de moi-même, je sens une telle sécheresse dans mon cœur, tout me fait horreur, me dégoûte, et je sens davantage la nécessité de la religion.
Avec l'aide de Dieu elle arrivera
Vous vous moquez de la nature et des rossignols ; cellelà est pour moi l'intermédiaire de la religion. Chaque àme a son chemin... chemin inconnu et que nous sentons seulement dans le fond de nous-mêmes. C'est peut-être la seule raison pour laquelle je vous aime. Oh! chère Grand'Mère, écrivez-moi plus souvent. Je suis si triste et
si malheureux en ce moment, j'éprouve un tel froid et une telle sécheresse de l'âmé que j'en ai peur. Aucune raison pour vivre.
Hier, ces pensées m'assaillirent avec une telle force que j'ai commencé à me demander : A qui fais-je du bien ? Qui est-ce que j'aime ? Personne. Je n'ai ni larmes, ni tristesse sur moi-même, mais un repentir froid... Simples réflexions. Il me reste le travail. Mais qu'est-ce que le travail ? Un passe-temps : on a l'air de faire quelque chose, •et le cœur se rétrécit, se dessèche et meurt.
Je vous écris tout cela, non pour que vous me disiez ce que c'est, ou ce que je dois faire, ou que vous me cousoliez ; c'est impossible. Je vous écris simplement parce que je vous aime et que vous me comprendrez, que vous m'ouvrirez une petite fenêtre dans votre cœur, que vous y laisserez entrer toutes ces absurdités, ces enfantillages de petit-fils, et vous la refermerez ensuite et... ail right !
Je vous en prie, ne me répondez même pas sur tout cela. L'important est que je ne puis mentir à moi-même. J'ai une sœur malade, j'ai une vieille tante, j'ai des moujiks à qui je peux être utile, auxquels je peux faire des tendresses, mais mon cœur se tait, et me forcer pour faire du bien, j'en ai honte. J'ai éprouvé parfois, assez rarement, le bonheur d'en faire involontairement, par hasard, par une simple impulsion de cœur. Mais tout se •dessèche, se durcit, se rétrécit, et je n'y puis rien.
Vous ne devez pas vous fâcher contre nous autres, ni nous gronder, mais avoir pitié et nous caresser. Vous, vous êtes bien, vous avez toujours un endroit pour réchauffer votre âme, tandis que la nôtre se dessèche ; -on le sent, on s'épouvante, et pas de remède !
Adieu, saluez les vôtres de ma part et ne m'oubliez pas. ■Qu'elle est fâcheuse votre Cour et tout le reste qui vous
empêchent de m'écrire. Je crois qu'un petit-fils qui vousaime tant doit plus vous intéresser que toutes les « troubas » de la terre.
Ma sœur et ma tante vous aiment et se souviennent bien de vous.
Encore un malheur chez moi : Quand je suis arrivé à la campagne et que j'ai relu mon Anna, elle m'a paru une telle honteuse vilenie que je ne puis revenir de ma confusion. Je crois que je n'écrirai jamais plus, mais hélas ! elle est déjà imprimée (1). Là encore, ne me consolez pas, je vous en prie, je sais ce que je sais.
Encore un malheur : Mes occupations agricoles vont très mal ; je persévère quand même et je crois queje^ finirai par me ruiner complètement ; et encore, le blé est perdu cette année.
Voilà que tout à coup j'ai envie de rire et de sauter, uniquement parce que cinq minutes avant, je voulaispleurer, et aussi parce que je vous écris.
Aujourd'hui est le premier beau jour chez nous.
A FetL
Yasnaïa Poliana, 23 février 1860.
Votre lettre m'a fait le plus grand plaisir, mon cher Aphanassy Aphanassiévitch. Nous avons donc une nou-
(1) Il s'agit évidemment du roman Le Bonheur conjugal, paru dans la livraison d'avril 1859 du Messager Russe, bien que le nom de l'héroïne soit Mâcha et non Anna. Ce roman a été lu par Tolstoï chez la comtesse Alexandrine au cours de l'hiver d& 1858-59, ce qui engage d'autant plus à croire que Tolstoï fait allusion au Bonheur conjugal.
velle recrue et nous aurons un excellent cultivateur, j'en suis sûr. Mais la question qui se pose est de savoir quelle propriété vous devez acheter. La ferme de Mtsensk dont je vous ai parlé est loin de ma propriété et, si je me souviens, on en demandait seize mille roubles. C'est tout ce que j'en sais. Mais il y a à côté de chez moi une propriété à vendre de quatre cents déciatines de bonne terre et, malheureusement, avec soixante dix âmes de mauvais serfs. Mais ce n'est pas un mal. Les serfs paieront volontiers la redevance comme chez moi, trente roubles par famille. En somme, en comptant le rapport de la culture et des prairies, vous pourrez avoir en tout deux mille cinq cents roublespar an. On demande vingt-quatre mille roubles pour la propriété, sans compter cinq mille roubles d'hypothèques, dont elle est grevée. Le lieu est pittoresque et sa proximité delà grande route et de Toula lui donne de la valeur ; le fonds est bon. Le château est en ruines, mais il y a une maison et un jardin. Tout cela demandera à être remis à neuf. Quoi qu'il en soit, on ferait un bon marché en l'achetant vingt mille roubles. Ce qui vous serait surtout avantageux, c'est que vous auriez en moi un surveillant à perpétuité. Je ne parle pas du reste. Toutefois, si cela ne vous va pas, je pourrai vous vendre une centaine de déciatines de ma terre, à moi ; ou bien demandez à mon frère Nicolas s'il ne voudrait pas vous vendre Alexandrovka. Mais, en toute sincérité et sans tenir compte de mes propres intérêts, je crois que pour vous le mieux serait d'acheter Teliatinki (c'est tout à côté de ma propriété). Le vendeur est un vieux bonhomme ruiné qui désire vendre le plus vite possible pour se débarrasser de son gendre. Le calcul que j'ai fait tout à l'heure est celui du revenu que donnera cette propriété si on y dépense deux mille roubles et deux ans de travail; mais telle qu'elle est, on peut répondre
d'un revenu de quinze cents roubles, c'est-à-dire plus de sept pour cent.
11 y a encore, à dix verstes d'ici, ma petite propriété de cent vingt déciatines, mais la vie n'y est pas agréable: il n'y a pas d'eau ni de bois.
Répondez-moi le plus vite et avec le plus de détails possible quelle somme vous voulez consacrer à cette acquisition. C'est le point principal.
J'ai lu A la veille (1). Voilà mon opinion : Il est inutile d'écrire des romans, surtout pour ceux qui sont tristes et qui ne savent pas bien ce qu'ils demandent à la vie. Toutefois, A la veille est bien supérieur à La Nichée de gentilshommes (2) et il s'y trouve des personnages négatifs qui sont bien dessinés : le peintre et le père. Quant aux autres, non seulement ce ne sont pas des types, mais même leur conception, leur situation ne sont pas typiques, ou bien ils sont tout à fait banals. D'ailleurs, c'est l'erreur constante deTourguénefï. La jeune fille est une très mauvaise création : « Oh ! comme je l'aime... Elle avait des cils longs ».
En général, ce qui m'étonne toujours dans Tourguéneff, c'est qu'avec toute son intelligence et son flair poétique, il n'a pu se préserver de la banalité, jusque dans ses procédés. Cette banalité est particulièrement apparente dans sa conception des personnages négatifs, qui rappelle Gogol. Il y manque de l'humanité, delà sympathie pour les personnages ; ce ne sont que des monstres que l'auteur injurie au lieu de les plaindre. Cela jure avec le ton et la tendance libérale du reste de l'œuvre. C'était bon au
(1) Roman de Tourguéneff.
(i) Autre roman du même auteur.
temps du tsar Gorokh (1) et de Gogol. Il faut ajouter que si on ne plaint pas les personnages, même les plus insignifiants, alors il faut leur tomber dessus à tout casser, les tourner en ridicule au point d'en rire à se dérater, et non pas, comme le fait Tourguénefï, étant en proie au spleen et â la dyspepsie. Toutefois, je dois dire que personne ne serait capable aujourd'hui d'écrire un roman de cette valeur, bien qu'il n'aura aucun succès.
L'Orale d'Ostrovsky est, selon moi, une œuvre fort médiocre (2). Mais elle aura du succès. Ce n'est pas la faute d'Ostrovsky ni de Tourguéneff, mais celle de l'époque. Il se passera longtemps avant que naisse l'homme qui aurait pu faire aujourd'hui dans le monde poétique ce que fit Boulgarine (3) dans la première moitié de ce siècle. Mais rien n'empêche les amateurs de curiosités dont je fais partie, de lire sérieusement les vers et les romans, et de les juger de même.
On a d'autres besoins, à l'heure présente. Ce n'est plus à nous de nous instruire, mais nous devons instruire Marfoutka et Tarasska (4), leur apprendre un peu de ce que nous savons nous-mêmes.
P. -S. — Un million de demandes: J'ai oublié le nom du libraire allemand qui se trouve sur le Kouznetsky- Moste, à gauche en montant, tout en haut. 11 m'envoie des livres. Entrez chez lui et demandez-lui ce que je lui dois et pourquoi, depuis longtemps, il ne m'envoie plus aucune
(1) Ou dirait en France : « du temps de la reine Berlhe ».
(2) C'est pourtant l'œuvre dramatique qui est classé en Russie parmi les chefs-d'œuvre de littérature russe.
(3) Ecrivain fort médiocre qui eut une popularité aussi étendue que peu méritée.
(4) Personnifications du peuple.
nouveauté. Choisissez chez lui et envoyez-moi ce qu'il y a de mieux comme traité de médecine pour ignorants, traitant des maladies de l'homme et des animaux, — jusqu'à concurrence de dix roubles. Demandez à mon frère Serge s'il a commandé pour moi des charrues. Sinon, entrez chez le marchand de machines Wilson et demandez-lui s'il a dix charrues, ou bien quand elles pourraient être prêtes. Demandez dans le magasin de grains de Meyer, surlaLubianka, quel est le prix des trèfles : je veux en vendre. Puis, que coûte une lancette pour saigner les chevaux, et que coûte une paire de lancettes pour hommes, ainsi que des ventouses.
Je baise la main de Maria Petrovna(l) ; ma tante vous remercie de votre bon souvenir et vous salue.