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Yasnaia Poliana, 20 juin 1860 (2).
Non seulement je ne me suis pas réjoui et enorgueilli de votre lettre, mon cher ami, mais si je l'avais crue, je serais très chagriné. Je vous dis cela bien sincèrement. Vous êtes un véritable écrivain, et je souhaite que l'avenir vous soit aussi favorable que le passé. Outre cela, vous voulez trouver un domaine propre. C'est là une pensée qui devait vous venir et non seulement vous devez la réaliser, mais vous la réaliserez mieux que moi. Vous
(1) Mme Fett.
(2) Fett fait remarquer que cette lettre fut probablement une réponse à une de ses lettres où il parlait avec enthousiasme du talent de Tolstoï.
devez le faire parce que vous êtes un excellent cœur et que vous comprenez bien la vie.
Du reste, ce n'est pas à moi à vous parler d'un ton aussi doctrinal, à vous approuver ou à vous désapprouver : je suis en grand désaccord avec moi-même.
La gérance de mes biens, qui sont très étendus, m'accable. Les affaires de famille, la maladie de Nicolas (1), dont je n'ai pas encore reçu de nouvelles de l'étranger et le départ de ma sœur, d'autre part, me préoccupent beaucoup. La vie de garçon, c'est-à-dire l'absence de femme, et la pensée que je me fais vieux me torturent aussi. En général, je me sens mal à l'aise.
Par suite de l'état peu enviable de ma sœur (2) et de mon désir de voir Nicolas, je prends en tous cas demain un passeport pour l'étranger et je partirai, si je ne reçois pas de nouvelles deNicolas, etsurtout, sij'en reçois de mauvaises. Je donnerais beaucoup pour vous voir avant mon départ. Que de choses je voudrais vous dire et que de choses j'aurais à apprendre de vous ! Mais il est douteux que ce soit possible en ce moment. Toutefois, si ma lettre vous arrive assez tôt, sachez que nous partirons de Yassnaïa jeudi, ou plutôt vendredi.
Parlons maintenant d'économie rurale. Le prix qu'on vous demande n'est pas exagéré et, si l'endroit vous plaît, il faut acheter. Cependant, pourquoi tant de terre ? Par une expérience de trois ans, je suis arrivé à constater qu'avec la plus grande activité, il est impossible de cultiver, avec succès et agrément, plus de soixante ou soixantedix déciatines de terre, c'est-à-dire de dix à quinze déciatines pour chaque champ. Ce n'est que dans ces condi-
(1) Le frère de Tolstoï.
(2) Allusions aux mécomptes conjugaux de la comtesse Marie,,
tions qu'on peut ne pas trembler pour la moindre négligence, pour toute heure qu'un manœuvre a perdue, pour un rouble de trop paye par moi à l'ouvrier, car on peut arriver à faire rapporter à quinze déciatines de trente à quarante pour cent du capital de roulement engagé,, ce qui n'est pas possible avec quatre-vingts ou cent déciatines.
Je vous en prie, ne négligez pas ces conseils, car ce n'est pas là du bavardage inutile, mais une constatation à laquelle je suis arrivé à la sueur de mon front. Qui vous dit le contraire, ment, ou ne sait ce qu'il dit.
Plus encore : même avec quinze déciatines, il faut déployer une activité qui vous absorbe complètement ; mais vous en serez bien récompensé par la plus douce satisfaction qu'il soit possible de trouver dans la vie. Avec quatrevingt-dix déciatines, au contraire, ce n'est qu'un travail de bête de somme et sans aucun succès.
Je ne trouve pas de mots assez durs pour me reprocher de ne pas vous avoir écrit plus tôt. Vous seriez certainement venue. A présent je ne puis que vous dire adieu.
Salut cordial à Maria Petrovna.
Au comte Serge Tolstoï.
Hyères, 24 septembre 1860.
Je pense que tu as déjà reçu la nouvelle de la mort de Nikolenka. Je regrette que tu n'aies pas été ici ; si pénible que cela me fut, je suis satisfait que tout cela se soit passé
devant moi et que cela ait agi sur moi comme il le fallait. L'action ne fut pas la même que lorsque j'appris, sans y penser, la mort de Mitenka (1). Mais ce fut toute autre chose. Avec Mitenka, j'ai été lié par des souvenirs d'enfance et seulement par un sentiment de parenté, tandis qu'il s'agit cette fois d'un homme que toi et moi avons aimé et estimé plus que tous au monde. Tu connais ce sentiment égoïste qui m'a hanté tous ces derniers temps, quand je me disais que le plus tôt cela serait, mieux cela vaudrait, et maintenant je m'effraie à la seule idée que je l'avais pensé.
Jusqu'au dernier moment, avec sa force de caractère extraordinaire, il faisait tout pour ne m'ôtre pas à la charge. Le jour même de sa mort, il s'habilla lui-même, fit sa toilette et, lorsque j'entrai dans sa chambre le matin, je le trouvai vêtu, assis dans un fauteuil. Environ neuf heures avant sa mort, il parut vouloir se résigner et il me demanda de le mettre au lit. Je sortis et, quand je fus en bas, j'entendis sa porte s'ouvrir ; je revins, mais je ne le vis nulle part: finalement, je le trouvais dans l'endroit retiré. Jusqu'ici, il n'avait jamais aimé que l'on vienne l'aider, tandis que cette fois, il le demanda de lui-même. Depuis ce moment, il se soumit et devint tout autre : doux, bon, ne gémissait pas, disait du bien de tout le monde et ne cessait de me dire : « Merci, mon ami ». Tu comprends ce que cela signifiait dans nos relations. Je lui dis que je l'avais entendu tousser le matin, mais que je n'étais pas entré par fausse honte (2). « Tu as eu tort ; cela m'aurait fait plaisir », fit-il.
Il souffrait certes beaucoup, et pourtant, il ne me dit
(1) L'autre frère de Léon Tolstoï.
(2) En français dans le texte.
qu'une fois, deux jours avant sa mort: « Que les nuits sans sommeil sont horribles ! Voici tout un mois que la toux m'oppresse le matin, et quels cauchemars, mon Dieu ! Encore deux nuits comme ça, et je ne sais ce que je deviendrai ». Pas une fois, il ne me dit nettement qu'il sentait l'approche de la mort. 11 le faisait seulement comprendre. Le jour de sa mort, il demanda ses vêtements de chambre, et, en même temps, lorsque je lui dis qu'au cas où il ne se sentirait pas mieux, je ne partirais pas en Suisse avec Maschenka, il observa : « Tu crois donc que j'irai mieux? » Il le dit d'une voix qui montrait bien qu'il sentait la mort, mais ne voulait pas le faire voir, ni à moi, ni à lui-même. Pourtant, j'avais une sorte de pressentiment depuis le matin, et je ne quittai pas mon frère de toute la journée. Il mourut sans souffrance, du moins en apparence. La respiration devint de plus en plus rare, puis ce fut la fin..
Le lendemain, je descendis dans sa chambre, mais j'eus peur de découvrir son visage. Il me sembaitque ses traits m'apparaîtraient plus marqués par la souffrance que pendant la maladie ; en réalité, tu ne pourrais t'imaginer quel charmant visage il avait, avec sa meilleure expression de calme rayonnant.
On l'enterra hier ici. J'avais un moment pensé de le transporter en Russie, de télégraphier, puis j'ai réfléchi. A quoi bon aviver la blessure ? Je regrette que cette nouvelle vienne te surprendre au moment où tu seras sans doute à la chasse ou distrait par d'autres choses et qu'elle ne te frappe pas suffisamment, autant que nous. Je sens maintenant ce que j'avais souvent entendu auparavant : •quand on perd un homme égal à celui qu'il fut pour nous, on pense bien plus facilement à sa propre mort.
Ta lettre est arrivée au moment même où l'on disait
l'office des morts... Oui, tu ne courras plus à travers champs avec lui. Deux jours avant sa mort, il me lisait ses notes sur la chasse et me parlait beaucoup de toi. Il me disait que Dieu t'avait fait le plus heureux des hommes, ■et que tu te rendais malheureux toi-même.
C'est seulement le deuxième jour que j'eus l'idée de faire son portrait et son masque. Il était trop tard pour reproduire sa merveilleuse expression dans le portrait ; mais le masque est parfait.
A Fett.
Hyères, 17 octobre 1860.
Je crois que vous savez déjà ce qui est arrivé. Il est mort le 20 septembre, dans mes bras, littéralement. Aucun autre événement de ma vie n'a produit sur moi une telle impression. 11 disait, il est vrai, qu'il n'y a rien de pire que la mort. Mais lorsqu'on réfléchit bien que c'est la fin de tout, alors on peut dire qu'il n'y a rien de pire que la vie. A quoi bon tous ces soucis, tous ces désirs, puisque de ce qui était Nicolas Nicolaévitch Tolstoï, rien n'est resté?
Il ne disait pas qu'il sentait l'approche de la mort. Mais je sais qu'il observait chacun de ses pas et il savait parfaitement ce qui lui restait à vivre.
Quelques moments avant sa mort, il s'est assoupi, et soudain, il s'est réveillé en murmurant avec terreur : « Mais qu'est-ce donc ? » C'est elle qu'il avait aperçue : l'enfoncement dans le néant. Et si lui n'a rien trouvé à quoi se raccrocher, que trouverais-je, moi? Encore moins. Et certes, ni moi ni personne ne luttera ainsi avec elle jusqu'au dernier moment.
Deux jours avant sa mort, je lui disais : « 11 faudrait arranger ta chambre avec plus de commodité. »
— Non, me répondit-il, je suis faible, mais pas tout à fait. Nous lutterons encore.
Et il ne lui céda pas jusqu'au dernier moment. Il faisait tout lui-même, il cherchait à s'occuper, écrivait, me questionnait sur mes travaux littéraires, me consultait. Mais il me semblait qu'il faisait tout cela, non pas poussé par un besoin d'activité, mais par principe.
Seule, la nature, elle, est restée jusqu'au bout.
La veille de sa mort, il alla dans sa chambre à coucher et tomba de faiblesse, sur son lit, auprès de la fenêtre ouverte. Je le rejoignis et il me dit avec des larmes dans lesyeux : « Comme j'ai eu du plaisir à rester là pendant toute une heure ! »
Tu.es sorti de la terre et tu retourneras dans la terre. 11 ne reste donc qu'un vague espoir que là, dans la nature, dont tu deviendras une partie; il reste et se retrouve quelque chose de toi.
Tous ceux qui le connaissent et qui l'ont vu dans ses1 derniers moments disent : « avec quel calme surprenant il est mort ! » Et moi, à qui n'échappait aucune de ses sensations, je sais quelles souffrances morales il endurait.
Mille fois je me suis dit : « Laissez aux morts enterrer les morts ». Et cependant, il faut bien dépenser les forcesqui vous restent. On ne peut persuader à une pierre de remonter en haut, quand elle tombe vers le bas où elle est attirée. On ne peut rire d'une plaisanterie qui vous ennuie, on ne peut manger lorsqu'on n'a pas faim. A quoi bon tout cela ? quand demain commenceront les souffrances de la mort, accompagnées de tous les dégoûts du mensonge, des illusions qu'on se forge soi-même, et cela se terminera par le néant.
Quelle triste plaisanterie !
Sois utile, vertueux, heureux, tant que tu vis, se disent les hommes. Et toi-même, et le bonheur, et la vertu, et l'utilité ne consistent que dans la vérité. Et j'ai appris par trente-deux ans d'expérience qu'à la vérité, notre situation est épouvantable.
« Prenez la vie comme elle est ; vous vous êtes mis vous même dans cette situation. »
Vraiment? Eh bien, je prends la vie comme elle est. Mais aussitôt arrivé à son plus haut degré de développement, l'homme s'aperçoit très nettement que tout n'est que mensonge, stupidité, et que la vérité qu'il aime quand même plus que tout au monde, est terrible. Et dès qu'on s'en est bien rendu compte, on revient à soi et on se demande avec terreur comme mon frère : « Mais qu'est-ce donc enfin? »
Certes, tant qu'il y a le désir de savoir et de dire la vérité, on cherche à savoir et à le dire. C'est la seule chose qui me soit restée dans le monde moral et au-dessus de quoi je ne puis plus m'élever. Et c'est à cette vérité que je me consacrerai désormais, mais pas dans la même force d'art que vous.
L'art est un'mensonge, et moi je ne puis plus aimer un beau mensonge...
Je passerai l'hiver ici tout simplement pour cette raison qu'il faut vivre quelque part, que ce soit ici ou ailleurs.
Ecrivez-moi, je vous prie ; je vous aime comme mon frère vous a aimée. Il s'est souvenu de vous jusqu'au dernier moment (1).
(1) Tolstoï a^écrit le même jour sur la mort de son frère à sa tante Alexandrine. J'ai publié cette lettre dans la Grande Revue
A. T. Yergalskaïa.
Dresde, avril 1861.
Chère tante,
Je me porte bien et brûle d'envie de retourner en Russie. Mais une fois en Europe et ne sachant quand j'y retournerai, vous comprendrez que j'aie voulu profiter autant que possible de mon voyage. Et je crois l'avoir fait. Je rapporte une si grande quantité d'impressions, de connaissances,que jedevrais travailler longtemps, avant depouvoir mettre tout cela en ordre dans ma tête. Je compte rester à Dresde jusqu'au 10/22, et pour Pâques, dans tous les cas, je me propose d'être à Iasnaïa. D'ici, si vers le 25 la navigation n'as pas commencé, j'irai par Varsovie à Pétersbourg, où il faut que je sois pour obtenir la permission pour la revue que je compte rédiger a l'école de Iasnaïa. J'amène avec moi un Allemand de l'université — maître et commis, un homme charmant et instruit, mais très jeune encore et peu pratique.
du 10 octobre 1911, et il aurait été intéressant de la reproduire ici, avec les deux autres sur le même sujet qu'on vient de lire. Mais je préfère, pour la raison que j'ai dite, réserver mes emprunts aux lettres adressées à la comtesse Alexandrine, traitant d'autres sujets.