‹ TolstoïChapitre 9 sur 28 · LÉON · texte numérisé non relu

LÉON

Paris, le 22 février 1857. (1)

Je suis arrivé hier à Paris, chère tante, et je m'empresse de vous donner de mes nouvelles, ne serait-ce qu'en quelques mots.

J'ai mis onze jours pour le voyage de Moscou à Paris, presque sans arrêts. Bien que je sois très fatigué, je me porte tout à fait bien. J'ai trouvé ici Nekrassoff (2) et Tourgueniefï, et je compte rester ici un mois pour aller au printemps en Italie. Ni le voyage, ni la vie ici ne sont chers, mais j'ai dépensé beaucoup d'argent à Moscou, où nous avons passé, comme Serge vous le racontera, trois semaines qui, pour moi du moins, ont été très agréables.

D'après votre lettre, chère tante, je vois que nous ne nous comprenons pas du tout au sujet de l'affaire de Soudakovo. Quoique j'avoue que j'ai été fautif d'avoir été inconséquent et que la chose aurait pu se passer tout autrement, je crois avoir agi tout à fait honnêtement. Je n'ai pas cessé de dire que je ne connais pas le sentiment que j'ai pour la jeune personne, mais que cela n'est pas de l'amour et que je tiens à m'éprouver moi-même.

(1) Toute cette lettre et les suivantes, adressées à T. Yergolskaia, sont en français.

(2) Le grand poète et, en même temps, directeur de la revue Le Contemporain dont il est parlé dans l'introduction.

L'épreuve m'a montré que je me trompais et je l'ai écrit à vous, aussi sincèrement que j'ai pu Je faire.

Après cela, mes relations ont été tellement pures que je suis sûr que le souvenir ne lui sera jamais désagréable si elle se mariait, et c'est pour cela que je lui ai écrit que je voudrais qu'elle m'écrive. Je ne vois pas pourquoi un jeune homme doit absolument être amoureux d'une jeune personne et l'épouser, et ne pas avoir des relations d'amitié, car pour de l'amitié et de l'intérêt, j'en conserverai toujours beaucoup pour elle.

Si Mlle Yergani (1), qui m'a écrit une lettre aussi ridicule, voulait se rappeler toute ma conduite vis-à-vis de Valérie, comment je tâchais de venir le plus rarement possible, comment c'est elle qui m'engageait à venir plus souvent et à entrer clans des relations plus proches. Je comprends qu'elle soit fâchée de ce qu'une chose qu'elle a beaucoup désiré ne se soit pas faite (j'en suis fâché peutêtre plus qu'elle), mais ce n'est pas une raison pour dire à un homme qui s'est efforcé d'agir le mieux possible, qui a fait des sacrifices de peur de faire le malheur des autres, de lui dire qu'il est un porc, et de le faire accroire à tous le monde. Je suis sûr que Toula (2) est convaincu que je suis le plus grand des monstres.

Adieu, chère tante, je baise vos mains. Ecrivez-moi ; France, Paris, Rue de Rivoli, Hôtel Meurice, n° 149.

(1) Dame de compagnie (Française) des trois sœurs Arseniev, dont Valérie était l'aînée.

(2) Chef-lieu du gouvernement où sont situées les propriétésde "Yasnaïa Poliania et de Soudakovo.

Genève, le 4 avril 1857.

Chère tante

Si Serge ne m'avait pas donné de vos nouvelles, j'aurais été terriblement inquiet de votre silence. Depuis mon départ, je vous ai écrit deux lettres, l'une en route, l'autre de Paris.

J'ai passé un mois et demi à Paris, et si agréablement, que tous les jours je me suis dit, que j'ai bien fait ■de venir à l'étranger. Je suis très peu allé ni dans la société, ni dans le monde littéraire, ni dans le monde des cafés et des bals publics, mais, malgré cela, j'ai trouvé ici tant de choses nouvelles et intéressantes pour moi, que tous les jours, en mecouchant, je me dis ; quel dommage que la journée soit passée si vite, je n'ai même pas eu le temps de travailler ce que je me proposais défaire.

Imaginez-vous que j'ai rencontré à Paris un tas de parents, et dans toutes les familles il y a des demoiselles qui, paraît-il, sont mes cousines. Mais j'ai été tellement occupé que bien que certaines de ces cousines fussent charmantes, je lésai très peu fréquentées.

Le pauvre TourguenieiFest très malade physiquement et encore plus moralement. Sa malheureuse liaison avec Mme V., ainsi que sa fille (1) le retiennent ici dans un climat qui lui est pernicieux, et il fait pitié à voir. Je n'aurais jamais cru qu'il pût aimer ainsi.

(1) La fille que Tourquéneff eut d'une serve de sa mère.

Cependant, malgré le plaisir que j'ai eu de vivre à Paris, . j'ai été pris, sans aucune raison, d'une tristesse indicible, et bien que j'avais l'intention de ne quitter Paris qu'au mois de mai, je me suis décidé d'aller pour quelque temps en Suisse, à Genève. Je suis ici depuis trois jours, mais le beau pays et la vie de campagne charmante aux environs de Genève m'ont tellement plu que je pense rester assez longtemps.

Je ne connais personne ici, excepté les Tolstoï (1) et Stroganoff — le mari de la grande duchesse, — mais jetâcherai d'aller les voir le plus rarement possible et de ne pas faire de nouvelles connaissances. Je suis très bien ici, très tranquille, au milieu d'une nature merveilleuse, et je jouis d'une solitude presque complète. Je compte beaucoup travailler ici, et, en attendant, je ne lais pas d'autres projets de voyages.

Dites, s'il vous plaît, chère tante, à Vassili de m'écrire tous les mois, sans faute, et de me dire en détails combien d'âmes et de maisons il y a à Iasnaïa et à Gretsovka, combien de ménages de serfs, combien de terre de labourage appartient aux paysans et combien aux maîtres,, combien de prés, combien de terrain occupe la propriété et combien il y a déterre en tout. J'ai besoin de cela pour combiner. Mon adresse est la suivante : Suisse.. Genève, Comte Léon Tolstoï.

(1) La famille de la comtesse Alexandrine, évidemment..

Genève, le 17 avril 1857.

Chère tante,

Aujourd'hui j'ai commencé à faire mes dévotions ici, à 'Genève, et hier j'ai reçu votre lettre adressée à Paris.

Je n'ai pas besoin de vous dire combien vos lettres me ■sont toujours agréables et quel plaisir m'a fait cette lettre, reçue le soir même où je devais aller à la confesse.

J'espère que vous me pardonnez tous mes péchés envers vous.

Vous dites, chère tante, que vous avez depuis longtemps cessé de me comprendre. Ce n'est pas ma faute, je vous assure. Dans cette aflaire (1), je ne me suis compris moimême que plus tard, mais je vous jure que je vous aime trop pour jamais vous cacher quelque chose, et j'espère toujours vivre de façon à ne jamais avoir de secrets pour vous.

Pour ce qui concerne V., je ne l'ai jamais aimée d'un amour véritable, mais je me suis laissé entraîné au méchant plaisir d'inspirer l'amour, ce qui me procurait une jouissance que je n'avais jamais éprouvée.

Mais le temps que j'ai passé loin d'elle m'a prouvé que je ne sentais aucun désir non seulement de me marier avec elle, mais même de la revoir. J'avais peur à l'idée seule •des devoirs que je serais obligé de remplir envers elle sans

(1) Dernière allusion au mariage manqué de Tolstoï.

l'aimer, et c'est pour cela que je me suis décidé à partirplus tôt que je ne le pensais. J'ai très mal agi, j'en ai demandé pardon à Dieu, et j'en demande à tous ceux auxquels j'ai fait du chagrin ; mais réparer la chose est impossible, et à présent rien au monde ne pourrait faire que la chose se renouvelle.

Je désire beaucoup de bonheur à Olga (1), je suis enchanté de son mariage, mais je vous avoue, chère tante,, que la chose au monde qui me ferait le plus de plaisir, ce serait d'apprendre que V. se marie à un homme qu'elle aime et q'ui la vaille, parce que, quoique je n'aie au fond du cœur pas un petit brin d'amour pour elle, je trouve toujours qu'elle est très bonne et honnête demoiselle.

Je vous félicite, ma tante, d'avoir communié et à l'occasion des fêtes de Pâques. Christ est ressuscité !

C'est la seconde lettre que je vous écris de Genève.

Le pays est merveilleux ; je m'y sens si bien sous tousles rapports, que je ne sais si je ne resterai pas ici jusqu'au mois de septembre, c'est-à-dire jusqu'à mon retour en Russie. J'ai commencé à prendre des bains sulfureux et je me sens admirablement. Je travaille, je lis, j'admire la nature, j'observe le peuple, libre et bon, et j'espère que tout cela ne m'ennuiera pas de longtemps et me sera utile.

Si Serge est arrivé, dites-lui de tuer, à ma place, deux renards à courre, et en automne je le ferai moi-même. Si Nicolas vient, ordonnez-lui, je vous prie, de m'écrire, ne serait-ce qu'une ligne.

Adieu, chère tante, je baise vos mains et je vous souhaite tout le bonheur que vous avez bien mérité et que

vous désirez vous-même.

Mon adresse est : Suisse, Genève, Hôtel de Bergues.

(1) Sœur cadette de Mlle Valérie et qui venait de se marier.

lilarens, le 18 mai 1857.

Je viens de recevoir votre lettre, chère tante, qui m'a trouvé, comme vous devez le savoir d'après ma dernière lettre, aux environs de Clarens, dans ce même village où a demeuré la Julia de Rousseau... Je n'essayerai pas de vous dépeindre la beauté de ce pays, surtout à présent, quand tout est en feuilles et en fleurs ; je vous dirai seulement, qu'à la lettre, il est impossihle de se détacher de ce lac et de ces rivages et que je passe la plus grande partie de mon temps à regarder et à admirer en me promenant, ou bien en me mettant seulement à la fenêtre de ma chambre. Je ne cesse de me féliciter de l'idée que j'ai eue de quitter Paris et de venir passer le printemps ici, quoique cela m'ait mérité de votre part le reproche d'inconstance. Vraiment, je suis heureux et je commence à sentir les avantages d'être né en chemise (1).

11 y a ici une société charmante de Russes : les Poustchine, les Karamzine, les Mestchersky, et, Dieu sait pourquoi, tous se sont mis à m'aimer, je le sens, et j'étais tellement à mon aise et si bien, il faisait si chaud durant tout le mois que j'ai passé ici, que cela me faisait de la peine de penser au départ.

Toutes ces familles partent dans huit jours et si mes

(1) Cette dernière expression est écrite en russe et équivaut à : né coiiïé.

amisBotkine et Droujinine (1) ne viennent pas ici, j'irai chez eux à Florence. J'attends leur réponse.

Adieu, chère tante, je baise vos mains. Il me semble, à en juger par votre lettre, que vous êtes mécontente de moi, et cela me fait de la peine. Si je suis fautif (et je suis fautif de bien des choses envers vous), pardonnez-moi parce que je vous aime toujours, maintenant surtout, de toutes mes forces, comme vous dites.

Léon .

Lucerne, le 8 juillet 1837.

Je crois vous avoir écrit, chère tante, que je suis parti de Clarens avec l'intention d'entreprendre un assez grand voyage par le nord de la Suisse et le Rhin, puis de la Hollande en Angleterre. De là je compte de nouveau passer par la France et Paris, et, au mois d'août, passer quelque temps à Rome et à Naples. Si je supporte les trajets sur mer, ce que je verrai à mon passage de La Haye à Londres, je crois revenir par la Méditerranée, Constantinople et la mer Noire et Odessa. Mais tout cela ne sont que des plans que je ne réaliserai peut-être pas, à cause de mon humeur changeante que vous me reprochez avec raison, chère tante.

(1) Deux écrivains connus, collaborateurs de la revue Le Contemporain. Vassili Botkine, homme d'un #oùt éclairé dans tous les arts, acquit la renommée surtout par ses Lettres d'Espagne. Alexandre Droujinine, critique littéraire et romancier, fut, avec Tourguéneff et Nekrassov, l'un des premiers à deviner le talent de Tolstoï.

Je suis arrivé à Lucerne — c'est une ville au nord de la Suisse, pas loin du Rhin, — et déjà je retarde mon voyage pour pouvoir passer quelques jours clans cette délicieuse petite ville. Je suis de nouveau tout seul et je vous avouerai que très souvent la solitude m'est pénible, car les connaissances qu'on fait dans les hôtels et en chemin de fer ne sont pas des ressources, mais cet isolement a du moins le bon côté de me pousser au travail. Je travaille un peu, mais cela va mal, comme d'ordinaire en été.

Ma santé n'est pas mauvaise, mais pas trop bonne non plus. Par suite des fortes chaleurs et de mes voyages continuels, j'ai des maux de tête et des transports au cerveau, mais depuis que je ne bois plus de vin, de thé et de café, et que je mange moins de viande, je me sens bien.

Il ne me reste qu'une chose très désagréable — c'est une dilatation des veines aux jambes que j'ai fatiguées par les longues marches dans les montagnes pendant les chaleurs.

On est bien chez les autres, mais mieux chez soi (1), surtout à mon âge : je me sens attiré vers la maison, sous votre aile.

Adieu, chère tante, je baise mille fois vos petites mains et j'attends des lettres de vous à Paris, poste restante (2).

(t) Dicton russe.

(2) De Lucerne, Tolstoï ne retourna pas à Paris, mais suivit le Rhin, passa par Baden-Baden, Stutgart, Francfort et Berlin; puis prit le bateau à Stettin et arriva à Saint-Pétersbourg le H août. Après un court séjour dans la capitale russe et après y avoir laissé à Nekrassov son récit Lucerne, il s'arrête en passant à Moscou et de là gagne, par Toula, sa propriété de Yasnaïa Poliana. Il passe l'hiver de 1857-58 à Moscou où il s'adonne aux plaisirs mondains, et s'y rencontre avec la comtesse Alexandrine Tolstoï, après le retour de celle-ci de l'étranger. C'est à cette époque qu il se lie plus intimement avec Aphanassy Felt.

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