‹ TolstoïChapitre 12 sur 28 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

A la Comtesse A. Tolstoï.

Yasnaïa Poliana, 14 mai 1861 .

Je suis bien en faute envers vous, chère amie Alexandrine, de n'avoir pas encore répondu à votre si bonne, si bonne lettre.

A Moscou, j'étais malade, et ici, à la campagne, j'ai été si heureux que je commence seulement à me ressaisir. J'ai été heureux, parce que, mis en défiance par le malheur, je m'approchai avec terreur de la maison, m'imaginant toujours que quelque chagrin m'y attendait, et c'était le contraire. Ma tante et mon frère (1) se portent très bien, surtout mon frère ; il a bien repris, et tout le monde m'aime : mes amis du lycée de Toula, et même mes paysans ont si bien fait semblant d'être heureux de mon retour, que je le croyais, et cela sans parler de la multitude de souvenirs qui m'envahit chaque fois que je rentre chez moi.

Je me suis occupé, premièrement, de mes affaires ; deuxièmement, de l'école (u2) qu'il fallait mettre sur un autre et meilleur pied. Ensuite, on m'a nommé juge de paix, poste que je ne crus pas devoir refuser. C'est ainsi qu'après un an de liberté, j'ai endossé, non sans plaisir, les harnais de propriétaire, maître d'école, écrivain et

(1) Son frère Serge.

(2) L'école de Yasnaïa Poliana, fondée par Tolstoï pour les enfants des paysans et sur une nouvelle base d'enseignement,, imaginée par le fondateur.

juge de paix, harnais sur lesquels je tirerai, bien ou mal, c'est à savoir, mais avec zèle et autant que mes forces me le permettront. De ce fait, j'espère ne ressentir aucune nécessité de me charger d'un cinquième harnais : le harnais matrimonial. A ce propos, le temps que j'ai passé à Moscou m'a été assez favorable. La charmante jeune fille K... T... (1) est trop une plante de serre ; on a trop peu développé chez elle le sens de la responsabilité dans les rapports humains pour qu'elle puisse, non seulement partager mes travaux, mais même y sympathiser. Elle a l'habitude de faire des bonbons moraux, tandis que moi, je travaille la terre et remue le fumier. C'est grossier et étranger pour elle, comme le sont pour moi les bonbons moraux. Et pourquoi voulez-vous qu'un jour je devienne « une miche coupée» (2) pour vous? Je ne puis me l'expliquer. Premièrement, mon secrétaire intérieur me semble desséché, ou ne sait plus parler, faute de pratique ; deuxièmement, je ne puis trouver ma vie agréable sans savoir qu'il y a quelque part, dans ce vilain Pétersbourg, et encore à laTrouba, un être qui, sans doute, m'aime et que j'aime. Et j'avance avec confiance. J'éprouve le même sentiment de sécurité que j'éprouverais en traversantun ruisseau sur une étroite planche, sachant qu'il y a une main sur laquelle je peux m'appuyer. Une seule chose que je voudrais bien sentir, c'est que ma main tendue vous soit aussi nécessaire que la vôtre Testa moi. Pour cela il faut que je vous connaisse de plus en plus, et quand je saurai tout, tout ira mieux, et j'espère qu'il en sera ainsi jusqu'au moment où, tous les deux, nous nous transformerons en azote et en oxygène — comme disent les gens très savants.

(11 Sans doute Mlle K. Tutchev.

(2) Expression russe qui signifie « à jamais séparé ».

Adieu ; j'embrasse votre main et celle d'Elisabeth Andreievna (1).

A Fetl.

Yasnaïa Poliana, 19 mai 1861.

Je vous embrasse de tout mon cœur, mon cher ami, pour la lettre que vous m'avez écrite, pour votre amitié, et parce que vous êtes Felt.

Je désire beaucoup voir Ivan Sergueïevitch (2), mais vous dix fois plus encore. Nous ne nous sommes pas vus depuis si longtemps et il s'est passé depuis tant d'événements pour vous et pour moi ! Je suis très content de votre activité dans le domaine de l'agriculture et j'en suis môme un peu fier parce que j'y ai quelque peu contribué.

Un ami, c'est bon. Mais il peut mourir, il peut s'éloigner, tandis que la nature qu'on épouse à l'aide d'un contrat d'achat ou qu'on possède par héritage est encore préférable, elle est toute à toi. La nature, elle est froide, elle est capricieuse, elle est fière et exigeante. Mais en revanche, c'est une amie qu'on ne perd qu'à la mort, et même après la mort, elle vous reçoit dans son sein.

Toutefois, je m'adonne moins à cette amie en ce moment. J'ai d'autres affaires qui m'absorbent. Mais quand môme,

(1) La sœur de la comtesse Alexandrine, que Tolstoï nomme également sous le diminutif de Lisa.

(2) Tourgueneff, qui invitait Tolstoï à venir à Spasskoïé afin d'aller ensemble chez Fett. Ce dernier transmit l'invitation de Tourgueneff à Tolstoï.

sans cette certitude qu'elle m'entoure, que je pourrais me raccrocher à elle, à la première désillusion, la vie me serait trop pénible. Que Dieu vous donne le succès et que votre Stépanovka (1) vous procure de la joie.

Vous écrivez et vous écrirez encore, je n'en doute pas. Je serre la main à Maria Petrovna et je la prie de ne pas m'oublier.

Ce serait bien malheureux que je ne puisse venir vous voir cet été ; mais quand, je ne le sais.

(I) La nouvelle propriété de Fett.

La lettre du 27 mai et le billet de juin 1861, adressés à Fett, qu'on va lire, demandent à être expliqués dans une note séparée.

Comme l'indique la lettre du 19 mai qui précède, Tolstoï et Tourguéneff allaient rendre visite à Fett, et, de fait, ils réalisèrent leur projet en arrivant à Stepanovka ensemble. Les deux célèbres écrivains, malgré leur sincère désir contraire, étaient loin de s'accorder souvent, — j'en ai donné des exemples dans mon introduction. Mais cette (ois, leur rencontre donna lieu à une discussion plus vive que jamais et qui faillit se terminer par un duel. Le prétexte en fut une œuvre de bienfaisance à laquelle participait la fille naturelle de Tourguéneff.

Au cours d'une conversation engagée sur ce sujet par Mme Fett, Tolstoï émit l'opinion qu'une jeune fille élégamment vêtue ne joue qu'une indigne comédie en confectionnant avec des vieux habits, « sales et puants », des vêtements pour les ma' heureux. La discussion s'envenima assez rapidement, et Tourguéneff s'emporta au point que Fett dut faire reconduire ses hôtes chez eux, l'un après l'autre. Le même jour, Tourguéneff envoyait à Tolstoï la lettre suivante, en réponse à celle de Tolstoï, (elle n'a pas été publiée,) et dans laquelle son auteur demandait à Tourguéneff réparation par les armes :

« Monsieur,

« En réponse à votre lettre, je ne puis que répéter ce- « que j'ai cru de mon devoir de vous déclarer chez Fett. « Entraîné par un sentiment d'hostilité involontaire à votre « égard, dont il serait oiseux d'expliquer ici la cause, je « vous ai offensé sans que vous m'ayez fourni le moindre « motif, et je vous en ai demandé pardon. Ce qui s'est « passé ce matin a nettement prouvé que toute tentative de « rapprochement entre deux natures aussi différentes que « les nôtres ne peut mener à rien de bon. Je vous réitère « mes excuses d'autant plus volontiers que c'est la dernière « occasion que j'ai de me trouver en rapport avec vous. « Je souhaite de tout mon cœur que la présente lettre vous « donne satisfaction et je consens à l'avance à l'usage que « vous croirez devoir en faire.

« Avec mafparfaite estime, j'ai l'honneur d'être, Mon- « sieur,

Votre humble serviteur Iva:n Touguéneff.

27 mai 1861, Spasskoïé.

La lettre de Tolstoï, adressée le même jour à Fett qu'on; va lire, a été expédiée avant la réception de la deuxièmelettre de Tourguéneff qu'on vient de lire.

LETTlifciS DE LÉON TOLSTOÏ 213

A Fett.

27 mai 1861.

Je n'ai pu me retenir et j'ai décacheté la lettre que M. Tourguéneff m'a adressée en réponse à la mienne.

Je vous souhaite de rester avec ce Monsieur dans les ■meilleurs termes possibles. Quant à moi, je le méprise. Je lui ai écrit et, par là, j'ai terminé toutes nos relations, sauf, toutefois, s'il veut me demander satisfaction.

Malgré mon calme extérieur, j'étais profondément bouleversé et je sentais que je devais à M. Tourguéneff des excuses plus sérieuses, ce que j'ai fait dans la première lettre que je lui ai adressée. Voici la réponse qui m'adonne satisfaction, avec cette réserve que je lui ai exprimée ^ueles causes pour lesquelles je lui pardonne ne sont pas dans l'opposition de nos deux natures, mais ailleurs, et il Je sait bien lui-même. En raison du retard qu'il a mis à me répondre, je lui ai envoyé une seconde lettre, plus cruelle, •où je le provoquais et à laquelle je n'ai pas reçu de réponse. Mais si même il me répond, je lui renverrai sa lettre sans la décacheter.

Voici donc le dénouement de cette triste histoire qui, si elle franchit le seuil de votre maison, doit être complétée par la présente.

Inclus la lettre de Tourguénieff :

« Votre envoyé me dit que vous voulez une réponse à votre lettre. Mais je ne vois pas ce que je puis ajouter à ce que je vous ai écrit, si ce n'est peut-être que je vous recon-

nais le droit d'exiger de ma part une satisfaction par les armes. Vous avez préféré vous en tenir aux excuses que je vous ai faites par deux fois. Vous êtes libre.

« Je vous dirai sans phraser que j'aurai très volontiers essuyé votre feu pour effacer ainsi mes paroles, réellement insensées. 11 est si loin de mes habitudes d'en dire de semblables que je ne puis l'attribuer à rien autre qu'à l'irritation extrême provoquée par l'antagonisme constant de nos opinions. Ce n'est pas une excuse, je veux dire que ce n'est pas une justification, mais une explication. C'est pourquoi, en nous séparant pour toujours — de tels événements sont inoubliables — je considère comme un devoir de vous répéter une fois de plus que dans cette affaire, c'est vous qui aviez raison et moi qui avais tort. J'ajouterai qu'il n'est pas question ici de la bravoure dont il me plairait ou non de faire montre, mais de la reconnaissance de votre droit de me demander satisfaction par les armes et dans les formes d'usage, de même que celui de me pardonner. Vous avez choisi ce que vous avez voulu, il ne me reste qu'à me soumettre à votre décision.

« Je vous prie encore d'agréer l'assurance de ma parfaite considération. »

a [VAN TOURGUÉNEFF. »

XL1X A Fttt.

Juin 18.).! (I). Tourguéneffest un ce que je vous prie de lui rap-

(t) Ce petit billet est le dernier ayant japporl à cette affaire, la deuxième lettre de Tourguéneff ayant décidé Tolstoï de s'en tenir là.

ter aussi fidèlement que vous me rapportez à moi ses charmantes expressions à mon égard, malgré mes prières plusieurs fois renouvelées de ne me plus parler de lui.

Comte Léon Tostoï.

P.-S. — Et je vous prie aussi de ne plus m'écrire, car je ne décachèterai pas plus vos lellres que je n'ouvre celles de Tourguéneff.

A. N. G. Tckerriysc'Iiemky (V)

Yasnaïa Poliana, 3 février 1862.

Monsieur,

Hier a paru le premier numéro de ma revue (2). Je vous serais très obligé de la lire attentivement et de dire votre appréciation sincère dans le Contemporain. J'ai eu le malheur d'écrire des récits des nouvelles, et, par suite, le public, sans vouloir lire ma revue, dira : « Ah, oui ! Y Enfance, c'est charmant ! Mais pourquoi la revue?... » Or, la revue et toute cette œuvre (3) m'importe plus que tout. Répondez-moi à Toula.

Léon Tolstoï

(1) Le grand critique, d'opinion avancée et l'auteur du fameux roman Que foire ?

(2) l.a Revue de Yasnaïa Poliana.

(1) Les écoles de Yasnaïa Poliana.

DENONCIATION CONTRE TOLSTOl ET PERQUISITION A YASNAIA POL1ANA

Les lettres adressées par Léon Tolstoï à la comtesse A. Tolstoï en août 1862furenten partie publiées, en partie analysées par M. Zakharyine dans le Messager de l'Europe de juin 1904. Elles se rapportent à la perquisition opérée chez Tolstoï en juillet 1862, à la suite d'une dénonciation contre lui. Depuis cet événement et jusqu'à la publication du Messager de f Europe, Tolstoï a ignoré les motifs exacts de « l'offense » qui lui a été portée suivant son expression. Je ne sais s'il les a connus durant les six dernières années de sa vie. Il est certain, en tous cas, que le dossier de celte affaire fut retrouvé en 1906, dans les archives du Département de la police auxquelles il passa de celles de la 3e section de la Chancellerie privée de Sa Majesté,et fut publié en supplément à la livraison de juin 1906 de la revue le Messager Universel, paraissant à Saint- Pétersbourg.

Après le manifeste du 30 octobre 1905, la liberté de la presse s'était élargie au point de rendre possible une pareille exhumation publique. Mais bientôt les anciennes restrictions furent rétablies, le Messager Universel fut supprimé et la brochure contenant le dossier de l'affaire Tolstoï devint introuvable. Lors d'un récent voyage en Russie, j'ai eu la chance d'en découvrir un exemplaire, et

LETTRES DE LEOiN TOLSTOÏ 217

je puis, grâce à lui, indiquer à la suite de quelle dénonciation des perquisitions furent opérées à Yasnaïa Poliana et reproduire, par la même occasion, les documents essentiels du dossier : rapport du colonel de gendarmerie Dournovo, chargé de la perquisition ; lettre de Léon Tolstoï à l'empereur Alexandre llet, enfin, lettre du prince V. Dolgoroukov, chef de la 3e section de la Chancellerie impériale et du •corps de la gendarmerie, lettre écrite au gouverneur de Toula sur l'ordre de l'Empereur. Outre leur intérêt propre, ■ces documents éclairent d'un jour singulier l'arbitraire bureaucratique auquel fut soumis, dès cette lointaine •époque, le romancier russe et le rôle décisif qu'a joué depuis sa tante quand il s'agissait de le soustraire à l'arbitraire des autorités.

Le titre sous lequel fut inscrite l'affaire Tolstoï est à lui .seul signilicatif : « De l'esprit révolutionnaire du peuple ^n Russie et de la propagation à cette occasion d'appels de révolte. — Partie 39 : Du Comte Léon Tolstoï ». Et à ■quel propos cette affaire fut-elle comprise sous celte grave rubrique? Un certain Schipov, <• simple agent préposéà la surveillance des pick-pockets », suivant les propres termes de l'un de ses chefs, a rédigé un rapport dans lequel il affirmait que s'étant rendu à Toula et à Yasnaïa Poliana, il y a appris l'existence chez Tolstoï d'une imprimerie ■clandestine avec laquelle les vingt étudiants séjournant à Yasnaïa Poliana imprimaient « des proclamations subversives » devant être répandues dans le peuple à l'occasion des fêles du millénaire delà fondation de l'Etat russe. Le zélé agent découvrit également « des portes et des escaliers secrets menant au cabinet de Sa Sénérité Tolstoï), et ■en général la maison est toujours gardée de nuit par une forte garde. »

C'est à la suite de celle fantastique dénonciation d'un

2 1 iJ TOLSTOÏ PAR TOLSTOÏ

agent allesté par l'un des fonctionnaires qui ont instruit l'affaire comme « un individu à qui on ne saurait accorder la moindre confiance », que gouverneurs, chef de la gendarmerie, ministre de l'Intérieur se sont mis d'accord pour impliquer Tolstoï dans un complot contre la sûreté de l'Etat et ont donné à un colonel de gendarmerie mission de perquisitionner à cet effet dans la demeure de l'inculpé. Voici le rapport du colonel sur le résultat de ses recherches :

(Extrait, du rapport du colonel de gendarmerie Downovo adressé au chef du corps de la gendarmerie cl de la troisième section de la Chancellerie particulière de Sa Majesté Impériale, aide de camp général Prince Dolgoroukov.)

« En accomplissement de l'ordre secret de Votre Excellence, je me suis rendu, sans retard, à Toula, où j'ai remis les instructions de Votre Excellence au chef du gouvernement de Toula. Immédiatement après, un exprès fut envoyé au chef de la police du district de Krapivna et au chef de la police rurale pour venir me joindre à Toula, afin de nous rendre à Yasnaïa Poliana, propriété du Comte Tolstoï...

« A notre arrivée à Yasnaïa Poliana, nous avons constaté que dans la propriété du Comte Tolstoï séjournent neuf jeunes gens dont certains sont étudiants, et d'autres qui ont fini leurs études de lycée. Ils avaient tous des permis de séjour; mais comme ces permis étaient, à mon avis, incomplets, je les ai soumis à l'appréciation de M. le gouverneur de Toula. Tous ces jeunes gens s'occupent d'enseignement dans les écoles de Yasnaïa Poliana et de rédaction d'articles dans la revue de Yasnaïa Poliana. En outre, l'un d'eux, von Bol, gère la propriété du Comte- Tolstoï.

« Ayant ensuite examiné les papiers et la correspondance des personnes indiquées, je n'ai trouvé chez aucun, sauf chez von Bol, rien de répréhensible. Chez von Bol a été trouvée une citation du Kolokol [Tocsin) du 4 5 mars 1858, intitulée : « Les Russes à Paris », copie écrite non de sa main ; la Vérité, n° 1, et une autre citalion du Kolokol dont le numéro m'est inconnu... Von Bol expliqua que ces documents lui ont été laissés, avec d'autres papiers, par un de ses camarades qui s'était suicidé en juin passé...

« La perquisition dans le cabinet de travail et dans la maison du Comte Tolstoï n'a révélé aucun document répréhensible. On pouvait seulement présumer d'après certaines lettres privées, reçues de Tourguenieffpar le Comte Tolstoï en 1858, que celui-ci se trouvait en relations suivies avec Hertzen et que cette correspondance était très volumineuse dans les années passées. Dans une des lettres autographes du Comte Tolstoï, écrite le 25 janvier 1862 à M. Serdobolsky, habitant chez lui, le Comte Tolstoï se plaint de l'étudiant Sokolov, également maître d'école à Yasnaïa Poliana, et lui reproche de s'occuper de lithographie, ainsi que d'écouter les divagations d'Hertzen, au lieu de s'occuper de son affaire, et il ajoute que, par conséquent, il ne s'adressera plus aux étudiants. Pourtant, la plupart de ces jeunes gens sont entrés à son service après cette lettre. Au cours de la conversation que j'ai eue avec les étudiants, beaucoup parmi eux m'ont déclaré que pour rien au monde ils ne veulent être étudiants, et M. Serdobolsky a ajouté qu'un tel stigmate indélébile marque les étudiants que jamais il ne voudra se faire étudiant, car on a peur même de prononcer ce nom à cause de l'horreur qu'en ont le peuple et toute la société.

« Dans la maison du Comte Tolstoï, meublée très simple-

ment, je n'ai constaté la présence d'aucune porte secrète, ni d'aucun escalier secret, ni de pierre d'impression, ni de télégraphe, bien que le vice-gouverneur, dans l'entretien qu'il avait eu avec moi, avait émis la supposition que le €omte pouvait posséder une imprimerie pour sa revue. Il possède un appareil de photographie et un laboratoire de chimie.

« Le Comte Tolstoï a une attitude très fière avec les étrangers et, en général, a soulevé contre lui tous les propriétaires fonciers, car ayant été juge médiateur, il montrait du parti-pris en faveur des paysans, de sorte que le gouverneur avait reçu des requêtes demandant de faire révoquer le Comte Tolstoï"; mais il démissionna de luimême. Au contraire, son attitude est très simple envers les paysans et même amicale envers les élèves de ses écoles. »

« 14 juillet 1862 ».

Tolstoï apprit à Samara, où il faisait une cure de Koumvss, cette visite de la police à Yasnaïa Poliana ; il partit aussitôt et écrivit, à son passage à Moscou, celle lettre à la comtesse A. Tolstoï :

A la Comtesse A. Tolstoï.

Août 1862.

J'ai reçu votre lettre avant mon départ de Samara, ma «hère amie, etj'ai décidé de vous répondre de Moscou. Merci de votre affection ; je ne suis pas aussi malade que vous le croyez, pas du tout malade en ce moment. Et que sont

ces craintes que vous aviez à mon sujet ? J'en ai été fort intrigué et ce n'est qu'après avoir reçu des nouvelles de Yasnaïa que j'ai tout compris.

Ils sont bien, vos amis ! Tous ces Polapov, Dolgorouky, Àraktcheiev, ce sont vos amis, tout ça !

On m'écrit de Yasnaïa que, le i" juillet, trois voitures attelées de trois chevaux sont arrivées à la maison. On a défendu à tout le monde de sortir, même à ma tante, et on a commencé des perquisitions. Qu'ont-ils cherché ? Je n'en sais rien. Un de vos sales colonels a lu toutes mes lettres et mon journal intime que,seulementau momentde mourir, j'avais l'intention de laisser à celui qui sera alors mon meilleur ami. Il a lu deux paquets de correspondance pour le secret desquelles j'aurais donné tout au monde, et il est parti en disant qu'il n'avait rien trouvé de suspect.

Par bonheur pour moi et pour votre ami, je n'étais pas là, car je l'aurais tué... C'est charmant, c'est admirable ! C'est ainsi que le Gouvernement se fait des amis ! Si vous vous souvenez de mes opinions politiques, vous savez que toujours, et surtout depuis ma passion pour mon école, j'ai été tout à fait indifférent pour le Gouvernement et encore plus pour les libéraux actuels que je méprise de toute mon âme.

Maintenant, je ne puis plus dire cela ; j'éprouve de la colère, du mépris, presque de la haine envers ce charmant gouvernement qui perquisitionne chez moi pour y chercher des presses lithographiques et typographiques qui servent à imprimer des proclamations de Hertzen que, d'ennui, je n'ai pas la patience de lire jusqu'au bout. Il est de fait que pendant une semaine tous ces charmes défendus : proclamations et le Kolokol (1) sont restés chez

(1) Journal révolutionnaire imprimé à Londres par Hertzen et interdit en Russie.

moi, mais je les ai rendus sans même les avoir lus. Je connais tout cela et le méprise ; ce n'est pas une parole en l'air ; je le méprise de toute mon âme. Et voilà qu'on perquisitionne chez moi ! C'est comme si l'on avait perquisitionné chez vous pour cause d'assassinat d'un enfant, et cela n'aurait pas encore été aussi offensant. S'ils voulaient connaître ma façon de vivre, il auraient pu l'apprendre autrement. Ah, oui ! ils sont charmants, vos amis! Je n'ai pas encore vu ma tante, mais je m'imagine son état.

Je vous écrivais jadis qu'on ne devait pas chercher dans la vie un abri tranquille ; qu'il faut travailler, peiner, souffrir. Tout cela, on le peut, mais à condition de s'enfuir quelque part à l'abri de ces brigands bien pommadés et dont les joues et les mains sont lavées avec du savon parfumé et qui sourient aimablement. Je vous assure que je m'en irai. Si je reste encore longtemps en vie, je me sauverai dans un couvent, pas pour prier, — je ne crois pas qu'on ait besoin de cela, — mais pour ne pas voir toutes ces turpitudes humaines : la débauche solennelle, l'outrecuidance en épauleltes et en crinolines.

Pouah ! Comment vous, « un brave homme », comment pouvez-vous vivre a Pétersbourg ! Je ne pourrai jamais le comprendre ; ou vous avez peut-être déjà la cataracte et vous ne voyez plus rien...

LTl

Yasnaïa Poliana, 7 août 1862.

Je vous ai écrit de Moscou. J'ai tout appris par une lettre seulement. Maintenant, plus je reste à Yasnaïa, plus l'offense qu'on m'a faite m'est douloureuse et plus ma vie

me paraît gâtée. J'ai réfléchi en vous écrivant pour ne rien oublier, ne rien ajouter, afin que vous puissiez montrer ma lettre à ces brigands, les Potapov et les Dolgorouky, qui sèment à l'envi la haine contre le gouvernement et abaissent l'Empereur clans l'opinion de ses sujets.

Je n'abandonnerai pas cette affaire ; je ne le veux ni ne le peux.

Tout mon travail dans lequel je cherchais le calme, tout a été annulé. Ma tante a été tellement effrayée qu'elle est malade et ne se relèvera probablement plus. Tout le monde me regarde déjà, non comme un honnête homme (opinion que j'ai gagnée après tant d'années), mais comme un criminel, un incendiaire, un faussaire qui n'a échappé que par la roublardise.

« Eh bien, mon bon, on te tient donc. Trêve de paroles sur l'honnêteté, sur la vérité, et tout le reste. On a failli t'enchaîner. »

Quant aux propriétaires, inutile d'insister ; c'est un seul cri de triomphe.

Ecrivez-moi, je vous prie, le plus vite possible en consultant Pérovsky, ou Alexis Tolstoï (1), ou celui qui vous plaira le mieux. Demandez-leur comment je dois écrire et transmettre ma lettre à l'Empereur. Je ne vois pas d'autre moyen que de recevoir une satisfaction aussi publique qu'à été l'offense. Remettre les choses dans leur ancien état est certes impossible... Ou bien je m'expatrierai, et j'y suis fermement décidé. Je n'irai pas rejoindre Hertzen ; Herlzen est ce qu'il est ; moi, je suis ce que je suis. Et je ne me cacherai pas. Je déclarerai hautement que je vends mes

(I) Le comte B.-A. Pérovsky, directeur cTétudes des grandsducs dont j'ai parlé dans une note précédente. Le comte Alexis Tolstoï, neveu de Pérovsky et poète bien connu,

biens dans l'intention de quitter la Russie où on ne sait jamais un instant auparavant ce qui vous attend.

Seulement, il y a autre chose, et cela m'indigne et me fait rire tout à la fois. Vous savez ce qu'a été pour moi cette école depuis que je l'ai ouverte. C'était toute ma vie, le sanctuaire, le temple dans lequel je cherchais le salut contre toutes les inquiétudes, tous les doutes et toutes les tentations de la vie. Je me suis arraché d'elle pour aller auprès de mon frère malade, et j'y suis revenu plus fatigué encore, cherchant plus de travail et plus d'amour. Je suis rentré, et j'ai trouvé chez moi ma nomination inattendue déjuge de paix. J'avais une revue, j'avais une école, mais ma conscience m'empêchait de refuser le poste en présence de la brutalité et la cruauté de la noblesse, qu1 avait promis de m'avaler vivant si j'acceptais cette fonction.

Les protestations contre ma nomination de juge sont arrivées jusqu'à vous... Alors, à deux reprises, j'ai réclamé un jugement, et deux fois de suite le Tribunal a déclaré que non seulement j'avais raison, mais qu'il n'y avait même aucun motif de méjuger. Au reste, je dois dire en toute conscience que j'atténuais les rigueurs de la loi au profit des nobles, et je l'ai fait trop souvent.

J'ai fait venir des étudiants pour professer dans mon école et je leur donnais beaucoup de mon temps, malgré toutes mes autres occupations. Ils étaient au nombre de douze et, sauf un, ils se sont montrés d'excellents garçons. Je fus assez heureux de les voir tous se soumettre, moins à mon influence qu'à celle du milieu dans lequel ils professaient. Chacun d'eux était venu avec un manuscrit de Hertzen dans sa valise et des pensées révolutionnaires dans la tête, et chacun, sans une seule exception, brûlait, huit jours après, ce manuscrit, rejetait ses pensées révolution-

naires, et enseignait aux enfants des paysans l'histoire sainte et les prières, leur donnait à lire l'Evangile. Ce sont des faits. Tous les onze étudiants, sans exception, agissaient ainsi, non par ordre, mais par conviction. Je •donnerai ma tète à couper si on trouve dans toute la Russie, en 186*2, un douzième étudiant semblable.

Tout cela a duré un an : ma justice de paix, mon école, ma revue, mes étudiants, leurs écoles à eux, sans parler de mes affaires de famille, tout marchait non seulement bien, mais très bien. Je m'étonnais souvent de mon bonheur et je remerciais Dieu d'avoir trouvé une occupation si tranquille, tant souhaitée et si absorbante*

Vers le printemps, ma santé commençait à s'affaiblir, le médecin me prescrivit de faire une cure de koumys (1).

J'avais donné ma démisssion de juge et je ne voulais «qu'une chose : c'était de consacrer toutes mes forces à mon école et à ma revue qui en était le reflet. Pendant mon absence, les étudiants se conduisaient aussi bien que lorsque j'étais là ; au moment des récoltes, ils fermaient les écoles et habitaient ensemble à Yasnaïa Poliana, avec ma tante. Ma sœur était venue de l'étranger pour nous voir et s'était installée dans mon cabinet de travail. On m'attendait de jour en jour. Le G juillet, trois troïkas avec clochettes, portant des gendarmes armés, se sont arrêtées devant le perron de la maison de Yasnaïa. Mes juges et souverains, desquels dépendaient mon destin, celui de ma tante de soixante-quinze ans, de ma sœur et de dix jeunes gens, se composaient d'un certain colonel de gendarmerie Dournovo, du commissaire de police du district de Krpiavinsk et d'un commissaire de police rural Kabeliatsky, qui a été chassé du service militaire parce qu'il avait reçu des

(t) Lait de chèvre fermenté que fabriquent les kirghizes.

gifles et qui passait à Toula pour être le courtier du Gouverneur. C'est cet individu qui a lu toutes les lettres que moi seul et ceux qui les ont écrites avons lues ; lui qui a lu mon journal intime, que personne au monde n'a lu.

Ils ont arrêté immédiatement tous les étudiants. Ma tante, qui croyait que c'était moi qui arrivais, courait à ma rencontre, et la frayeur qu'elle a éprouvée lui a causé la maladie dont elle souffre encore. On a perquisitionné chez les étudiants et on n'a rien trouvé. Ce qui semblait le plus amusant, c'est que, sous les yeux des gendarmes, les étudiants brûlaient et cachaient dans l'herbe les papiers insigniliants qui leur semblaient compromettants. Tout paraît compromettant lorsqu'on vous punit sans jugement et sans permettre aucune explication. Alors même qu'il y aurait eu quelque chose de dangereux, on aurait donc pu tout cacher et tout détruire. A mon avis, il en résulte que ces expéditions n'ont d'autre "but que de nous offenser et de nous prouver que l'épée de Damoclès de l'arbitraire et de l'injustice est toujours suspendue sur chacun de nous.

Le commissaire de police et les gendarmes n'ont pas manqué de le faire sentir a tous dans la maison. Ils ont fait des remontrances, menacé d'arrestation, exigé qu'on leur servit à manger, ainsi qu'aux chevaux. Ces gendarmes armés couraient, criaient, juraient sous les fenêtres de ma sœur comme dans un pays conquis. On n'a pas permis aux étudiants d'aller d'une maison à l'autre pour dîner. Les policiers sont allés dans les sous-sols, dans les waterclosets, dans le cabinet de photographie, dans les hangars, dans les écoles, dans le cabinet de physique. Ils ont réclamé tous les livres, ils ont voulu briser les portes, et cela sans montrer aucun ordre les autorisant à agir ainsi. Bien plus, ils sont allés dans mon cabinet de travail qui était en ce moment la chambre à coucher de ma sœur, et

ont tout fouillé. Le commissaire de police a lu tout ce qu'on m'a écrit et tout ce que j'ai écrit depuis l'âge de seize ans. Je ne sais jusqu'à quel point il a trouvé cela intéressant, mais il a permis à ma sœur d'aller au salon et lui a permis de se coucher ; el cela déjà à la tombée du jour, et après avoir obtenu la permission du commissaire.

C'est alors que des scènes révoltantes se sont passées. Il lisait et mettait de côté lettres et papiers suspects ; ma sœur et ma tante, dans leur terreur, se hâtaient de cacher lettres et papiers les plus innocents. La lettre du vieux prince Doundoukov-Korsakov leursemblant suspecte, mon secrétaire l'a cachée dans sa casquette. 11 va sans dire que personne ne l'a trouvée. Je suis certain que le "plus suspect était qu'on n'a rien trouvé de suspect, et je suis fermement convaincu que pas un des palais de Pé'ersbourg n'est aussi peu suspect que Yasnaïa Poliana.

Ils sont ensuite allés à Tcherny, autre propriété m'appartenant, ont lu toutes les lettres de mon défunt frère que je conserve comme une relique, el sont partis en nous tranquillisant complètement, nous disant n'avoir rien trouvé de suspect, en nous faisant des remontrances, puis nous demandant à dîner.

Je me suis dit souvent qu'il était bien heureux que je ne me sois pas trouvé là. Si j'avais été là, il est certain que j'aurais été jugé comme assassin. Vous pouvez vous imaginer les bruits qui se mirent à circuler dans tout le district, dans tout le gouvernement parmi les paysans et les seigneurs.

Depuis ce moment, ma tante est de plus en plus mal. Quand je suis arrivé, elle a commencé à sangloter, est tombée et ne peut plus se tenir debout.

On disait que j'étais dans une forteresse ou que je m'étais sauvé à l'étranger. Même les gens qui connaissaient

bien mes opinions et mon mépris pour toutes les occupations secrètes, complots, fuites, etc., commençaient déjà à le croire.

Maintenant les gendarmes sont partis, après nous avoir permis d'aller d'une maison à l'autre. Pourtant, il sont emporté les certificats des étudiants et ne les rendent pas.

Notre situation, la mienne surtout, est entièrement bouleversée. Plus d'école ; les paysans rient entre eux, les nobles triomphent, et nous, à chaque coup de clochette, il nous semble qu'on vient pour nous arrêter. J'ai dans ma chambre un revolver chargé et je me demande comment tout cela finira.

M. le gendarme, en parlant, nous a tranquillisés en nous disant qu'au cas où nous aurions caché quelque chose, il reviendrait peut-être demain, et il arrivera de nouveau comme notre juge et maître avec M. le Commissaire de police.

Je ne sais qu'une chose : si tout cela se fait sans que l'Empereur le sache, il faut nous révolter, et avec tout le reste de nos forces se débattre contre cet état de choses, car il est impossible de vivre ainsi. Mais si cela doit être et que l'Empereur croie que c'est indispensable, il faut nous en aller là où l'on peut savoir que, si on n'est pas un malfaiteur, on peut porter la tête haute. Ou bien, il faut employer tous ses efforts pour prouver à l'Empereur qu'on ne saurait continuer à vivre ainsi.

Excusez-moi, je vous prie. Je crains de vous compromettre avec celte lettre ; mais j'espère que votre amitié sera plus forte que toutes ces considérations et qu'en tout cas, vous me direz franchement votre opinion, et ce que vous me conseillerez. Si vous n'êtes pas de mon avis, peut-être que je me soumettrai à vos raisons, ou, du moins, je vous laisserai tranquille.

Adieu, je vous serre la main, j'envoie mes salutations à tous les vôtres qui me paraissent, je l'avoue, sous un jour peu favorable ; il me semble que la faute en est à vous tous.

L\IJ)is

Réponse de la comtesse A. Tolstoï (i).

Libau, 18 août 1862,

Votre première lettre m'avait déjà bouleversée, mon cher Léon, mais celle d'hier m'a l'ait verser des larmes amères, et j'éprouve une angoisse dont il me serait difficile de vous donner la mesure.

Nous avons lu et relu votre lettre ensemble, Lise, Boris (2) et moi, nous nous sommes concertés longtemps sur ce qu'il y a à faire et toutes nos conclusions sont restées peu consolantes. Boris dit qu'il faut tenter une réparation, mais il n'espère pas que nous arrivions à un résultat. Le gouvernement ne comprendra pas votre exigence, parce qu'il a fait à votre égard ce qu'il a fait à l'égard de milliers de personnes. D'ici, il nous serait difficile de vous donner un bon conseil et je ne vous écris que pour ne pas vous laisser longtemps en suspension dans la disposition d'esprit où vous êtes ; mais dans quelques jours, nous serons rentrés à Pétersbourg et de là je tacherai de vous

(1) Ecrite en français et citée d'après le recueil de la correspondance enlre Léon Tolstoï et la comtesse A. Tolstoï, éditée par le Musée Tolstoï.

(2) La sœur de la Comtesse Alexandrine, et le général comte Boris Alexeïevitch Perovsky, directeur d'études du grand duc héritier, plus tard Alexandre HT.

écrire ce que j'aurai fait el à quoi nous nous serons arrêtés. Cependant, Boris pense qu'il n'y a pas de temps à perdre et vous engage d'écrire immédiatement à l'empereur — de nous envoyer cette lettre ouverte, nous donnant le droit de disposer d'elle comme bon vous semblera. Boris regrette extrêmement qu'il y ait quelques expressions trop crues dans votre lettre, car autrement on aurait pu presque la montrer en original à l'Empereur. Dans tous les cas, je m'en vais la copier, et après en avoir retranché quelques paroles je la montrerai à Dolgoroukoff (1) sans lui cacher certainement toute la profondeur de mon indignation et de mon dégoût. Mais je doute qu'il se décide, lui, à porter des plaintes contre lui-même. Je n'hésiterais pas à remettre votre lettre à lE'mpereur moi-même, — mais je ne le ferais que dans le cas où je ne risquerais pas de gâter l'affaire, car l'opinion personnelle d'une femme, d'une parente, aura, je le crois, bien peu d'influence ; il faut qu'elle soit soutenue par un plus fort, d'autant plus que je sais que, grâce^à la malheureuse chanson (2) on a gardé une mauvaise impression sur votre compte, et c'est peut-être à elle que vous devez toute cette abominable injustice. Boris et Alexis (3) vous soutiendront sans aucun doute, mais excepté eux, ne pourriez-vous pas me nommer encore quelqu'un à Pétersbourg qui vous connaisse beaucoup et soit de ces parages. Du reste, ceci en tous cas, pour avoir plus d'une corde à son arc. Je prie Dieu de m'inspirer chaque mouvement qui peut vous ti-

(1) V. A. Dolgoroukoff, chef de la fameuse 3e section de la chancellerie privée de l'Empereur, et dont il était déjà question.

(2) Chanson satirique contre le haut commandement, composée par Tolstoï, pendant le siège de Sébastopol.

3) Le comte Alexis Tolstoï.

rer de cette impasse et que la vérité de vos paroles puisse convaincre les autres, comme elle nous a convaincus ici. Qu'y a-t-il d'étonnant que moi j'aie pleuré en lisant ces atroces détails qui ont bouleversé votre existence? Mais si vous aviez vu la colère de Boris et les grosses larmes qu'il avait de la peine à retenir, vous auriez compris que même dans ce cercle qui vous inspire tant de dégoût, il y a des cœurs que l'injustice et l'arbitraire révoltent profondément.

Et maintenant que vous me croyez ou non, je vous dirai que ma conviction la plus profonde c'est que non seulement l'empereur, mais même D. (1) ignore parfaitement le mode de procéder de leurs délégués. Ce dernier n'en est pas moins inexcusable, si toutefois on ne peut admettre l'excessive difficulté des temps où la trahison est partout, ainsi que le complot et le débordement démocratique. De là cette investigation générale et partant cette injustice, — laissez-moi dire involontaire, — qui retombe souvent sur les gens innocents et honnêtes. Comprenez-moi bien : ce n'est pas une défense en faveur de l'arbitraire, mais je vous expose ce qui est, pour que vous ne pensiez pas que c'est une mesure spécialement dirigée contre vous ; — non, vous avez seulement eu le malheur de tomber innocemment dans la masse des suspects qui remplissent la Russie. Ce n'est pas une consolation, car personne ne vous rendra ce qu'on vous a enlevé, pour ainsi dire, d'un coup de main, en bonheur et en quiétude, mais je le répète, l'état des choses actuelles rend cette offense moins significative.

D'un autre côté, ils sont inexcusables de leur ignorance et de leur brutalité — je n'ai point de paroles pour quali-

(1) Dolgoronkoff.

TOLSTOl PAR TOLSTOÏ

fier cette action-là. Le sang me bouillonnait dans les veines pendant que je les voyais Touiller dons votre sanctuaire. Seulement, ce qui est sûr, c'est que ces êtres-là n'auront gardé ni impression, ni souvenir de celle lecture-là. 11 leur faut une nourriture plus salée. J'ai beaucoup, beaucoup de peine pour vous — mais combien il faut remercier Dieu de ce que vous ne vous trouviez pas là. Vous auriez commis une action que tous les honnêtes gens auraient comprise et excusée, mais que vous ne vous seriez: jamais pardonnée dès que votre colère serait tombée.

Mon cher Léon, au nom de ce que vous avez eu de sacré dans la vie, je vous supplie de ne pas vous laisser aller à un parti extrême, quoi qu'il arrive, surtout avant que le calme ne soit revenu complètement, et dans ce calme il y aura, j'en suis sûre, un autre ordre de choses qui surgira dans votre âme. N'écoutez aucun conseil de l'orgueil, de l'amour-propre blessé et même de l'honneur attaqué. Pesez ces choses devant ce même Dieu qui vous a donné des jours de paix et de bonheur. Ne donnez pas gain de cause à ces êtres méprisables qui triomphent pour le moment de ce qu'ils appellent votre défaite. En restant tranquillement là où vous êtes, en continuant vos travaux vous les ferez enrager bien plus. N'avez-vous pas assez d'estime de vous-même pour être convaincu que tout peut se regagner, et même avec usure. Je ne veux pas que vous quittiez Yasnaïa Poliana. Nulle part, vous ne pourrez être aussi heureux et, ce qui plus est, aussi utile. Ne sacrifiez pas cette réalité-là à votre colère, si juste qu'elle soit. Et, s'il est possible, pardonnez. Personne ne le comprendra peut-être en ce moment, mais on le reconnaîtra un jour à des fruits bénis. Vous êtes arrivé à un carrefour. Il faut choisir entre les hommes et Dieu : entre la haine qui est néfaste à soi et aux autres, et Ta-

mour, le pardon qui vivent éternellement. Ne transgressez pas cette loi même en n'ayant en vue que vos souffrances et vos désagréments personnels. C'est peut-être la minute décisive de votre vie. Il faut y réfléchir profondément, autant qu'on peut sans parti pris, et de tous côtés, et ceuxci sont nombreux. Dans le feu d'une nervosité fort compréhensible,l'argument le plus juste peut vous échapper. Rien dans le fait n'est plus impitoyable qu'un homme injustement maltraité et qui se sent fort de son innocence. Humainement parlant, on n'a rien à lui reprocher, et c'est bien là voire position, mais il y a quelque chose de mille fois plus grand que cette innocence, et vous le comprendrez dès que vous descendrez scrupuleusement dans votre conscience. Chose singulière, — nous ne craignons pasde commettre mille iniquités et injustices envers le Seigneur — et la première qui nous frappe, nous parait une chosemonstrueuse et impossible à supporter. Je l'ai éprouvé bien des fois personnellement. — Au nom du Ciel, ne prenez pas cela pour de la morale importune et hors de propos. J'ai le cœur déchiré, je suis malade de votre chagrin, mais votre mal est si grand, votre position si douloureuse que les petits remèdes me dégoûteraient et je ne saurais en parler — Votre pauvre tante, elle me fait une affreuse peine, — ce ne serait pas le moment de la quitter, et votre sœur aussi. L'idée de craindre d'être compromise par vos lettres ne m'est jamais venue et je m'étonne que vous l'ayez eue. Je suis ce que je suis, ouvertement et je ne comprendrai même jamais les considérations.

J'attends votre réponse avec impatience et je vous bénis de loin avec la tendresse d'une mère. Que Dieu vous inspire.

Lin

A l'Empereur Alexandre II

Majesté,

Lé 6 juin, un officier supérier de la gendarmerie, en •compagnie des autorités du district, arriva dans ma propriété pendant mon absence. Durant les mois de vacances, habitaientdansma maisondesétudiants,desmaitres d'école du district dont j'étais juge de paix, ma tante et ma sœur. L'officier de gendarmerie annonça aux maîtres d'école leur arrestation et exigea la remise de leurs effets et papiers. La perquisition dura deux jours. On perquisitionna à l'école, dans les sous-sols et les chambres de débarras. D'après les dires de l'officier de gendarmerie lui-même, •on n'y trouva rien de suspect.

Outre l'offense portée à mes hôtes, on a estimé nécessaire de porter la même offense à moi, à ma tante et à ma sœur. L'officier de gendarmerie a perquisitionné dans mon cabinet de travail qui servait à ce moment de chambre à coucher à ma sœur. A la question qui lui était adressée pour savoir en vertu de quel ordre il agissait ainsi, l'officier déclara qu'il agissait en vertu d'un ordre impérial. La présence des gendarmes et des fonctionnaires qui accompagnaient l'officier confirmait ses paroles. Les fonctionnaires se sont présentés dans la chambre à coucher de ma sœur, n'y ont laissé sans examen minutieux aucune lettre, pas une page de nos notes intimes, et ont déclaré en partant à mes hôtes et à ma famille que tout le monde était libre et que rien de suspect n'avait été trouvé. Il s'ensuit qu'ils étaient en même temps nos

juges et qu'il dépendait d'eux de nous déclarer comme suspects et privés de liberté. L'officier de gendarmerie ajouta, toutefois, que son départ ne devait pas encore être considéré comme définitif et il ajouta : « Chaque jour nous pouvons revenir. »

Je considère au-dessous de ma dignité d'assurer Votre Majesté que je ne mérite pas l'offense qui m'a été portée. Tout mon passé, mes relations, mes services d'Etat et l'œuvre d'instruction publique connus de tous ; enfin, la Revue dans laquelle sont exprimées mes convictions les plus intimes auraient pu, sans qu'on ait eu besoin de recourir à des mesures ruinant le bonheur et la tranquillité des gens, prouver à quiconque s'intéresse à moi que je ne pouvais pas être un conspirateur, un auteur de proclamations, un assassin ou un incendiaire. Outre l'offense de suspicion criminelle, outre ma déconsidération aux yeux de la société et le sentiment de la menace constante sous laquelle je suis obligé de vivre et d'agir, celte visite des gendarmes, tout cela m'a rabaissé dans l'opinion du peuple, opinion que j'ai mis des années à conquérir et qui m'était nécessaire en raison de l'activité que j'avais choisie : l'organisation des écoles populaires.

En vertu du sentiment propre à l'homme, je cherche à qui attribuer la faute de tout ce qui m'est arrivé. Ce n'est certes pas moi le coupable : je me sens plus innocent que jamais ; je ne connais pas le faux dénonciateur ; je ne puis pas accuser non plus les fonctionnaires qui m'ont jugé et offensé : ils ont assez répété qu'ils agissaient non par leur volonté, mais sur l'ordre impérial.

Pour être toujours aussi juste envers mon Gouvernement et envers la personne de Votre Majesté, je ne puis et ne veux y croire. J'estime qu'il est impossible que la volonté de Votre Majesté puisse être que des innocents soient

punis, et que ceux qui n'ont commis aucune faute vivent constamment sous la menace de l'offense et du châtiment. Afin de savoir à qui je dois attribuer tout ce qui m'est arrivé, je me permets de m'adresser directement à Votre Majesté ; je demande seulement que nul ne puisse reprocher à Votre Majesté un acte d'injustice et que les coupables d'abus de votre nom soient, sinon punis, du moins dénoncés.

De Votre Majesté le féal sujet

Comte Léon Tolsloï.

Moscou, 22 août 1862.

Au Gouverneur de Toula

7 septembre 1862.

Son Excellence P. M. Daragan,

L'Empereur a daigné recevoir du propriétaire foncier du gouvernement de Toula, Comte Toistoï, une lettre féale, concernant la perquisition opérée dans sa propriété de Yasnaia Poliana, en juillet dernier.

Celte mesure avait été provoquée [par divers renseignements défavorables concernant les personnes séjournant chez lui, ses relations suivies avec eux, et par d'autres circonstances ayant provoqué la suspicion. Bien que certaines de ces personnes furent, en effet, trouvées en possession des permis irréguliers de séjour et que chez

l'une d'elles on découvrit des ouvrages défendus, Sa Majesté a daigné décider que la mesure sus-dite n'entraîne aucune conséquence pour le Comte Tolstoï personnellement.

En portant à Votre Excellence celte volonté impériale pour qu'elle reçoive l'exécution conforme et en vous laissant le soin de la communiquer au Comte Tolstoï, au cours d'un entretien personnel, je vous prie en même temps de faire savoir au Comte que s'il s'était trouvé à Yasnaïa Poliana lors du séjour qu'y a fait le colonel Dournovo, il se serait certainement convaincu que les oiliciers supérieurs du corps de la gendarmerie, malgré les difficultés inhérentes à leur mission, s'appliquent à l'accomplir avec la circonspection qui est la qualité absolue de leurs fonctions.

[Signe) Prince V. Dolgoroukov.

Moscou, 7 septembre 1862.

Chère amie Alexandrine.

Que je suis heureux d'avoir une amie comme vous ? Votre lettre m'a fait tant de plaisir et m'a si bien consolé ! J'en avais bien besoin, car j'ai eu tous les malheurs ces temps derniers : les gendarmes, la censure qui est si sévère pour ma revue, que ce n'est que demain qu'elle paraît, et encore sans mon article qui, je nesais trop pourquoi, est allé jusqu'à Pétersbourg. Mais ce qui est mon principal malheur, ou bonheur — à votre choix — c'est que moi ,

\ieux sot édenté, je suis tombé amoureux (I). Oui, j'ai dit le mot, et je ne sais pas si je dis l'exacte vérité. Il ne fallait peut-être pas vous l'écrire, mais j'ai envie de vous expliquer pourquoi je suis, non pas indifférent à tout ce qui m'était arrivé, mais j'en suis loin. On dirait qu'il s'est passé déjà beaucoup de temps.

Il ne fallait peut-être pas vous l'écrire, parce que pro. bablement ces jours-ci, je sortirai de cet état d'âme confus et en même temps heureux dans lequel je me trouve. Vous savez vous-même que cela ne se passe jamais comme on l'écrit et comme on le raconte ; c'est toujours si compliqué, si embrouillé ; il y a tant de choses impossibles à dire !... Un jour, je vous dirai tout cela avec joie ou avec un triste souvenir.

Une seule chose m'effraie : c'est de me sentir coupable envers moi-même ; mais pour cela il n'y a et ne peut y avoir aucune règle ; il y a seulement le sentiment, et c'est précisément de lui qu'on a peur.

J'ai fait remettre ici ma lettre à l'Empereur par son aide de camp, Cheremetiev, je crois, et j'ai prié Kryjanovsky de veiller au sort de celte lettre. Je me trouve dans la situation d'un homme à qui l'on a marché sur les pieds, qui ne peut se débarrasser de cette impression d'avoir été délibérément offensé et qui tient absolument à savoir si c'est exprès ou non qu'on l'a fait, qui en désire satisfaction ou qu'on lui dise simplement : « Pardon ».

Je remarque en moi en cet instant tous les mauvais instincts qui me répugnaient tant chez les autres. Quand la censure estropie mes articles, que la poste égare mes

(1) De sa future femme, MUe Sophie Andreïevna Bers. On verra par le récit de Mme Tolstoï, qu'à cette date, Tolstoï avait déjà avoué son amour à la jeune fille.

lettres ou que les paysans viennent se plaindre qu'on leur a pris un morceau de terre, ce n'est pas avec la même ardeur que je fais mon possible pour que mes articles ne soient pas estropiés, que la poste n'égare pas mes lettres, que les paysans ne se plaignent plus, mais je pense simplement : « Bah ! il ne peut pas en être autrement chez nous. Que le diable les emporte ! Il faut fuir un pareil pays, il faut tout envoyer promener », etc. C'est stupide, c'est vilain, c'est un signe de faiblesse. Je le sais maintenant plus que jamais et je voudrais envisager tout le monde avec affection, avec calme, surtout.

Je ne voulais écrire que deux lignes en réponse à votre lettre. Je pensais et pense vous écrire quand je seraisdéjà sur l'un ou l'autre bord. Adieu, chère amie ; que Dieu vous protège et vous donne la paix que je cherche pour moi en ce moment de toute mon âme.

Je vous prie de bien serrer la main à l'excellent Boris Alexeievitch et de le remercier pour l'intérêt qu'il me porte.

LES FIANÇAILLES ET LE MARIAGE DE TOLSTOÏ Récit de la comtesse Sophie Tolstoï.

A YASN'AIA POLIANA

Au commencement du mois d'août 1862, mes deux sœurs et moi fûmes très heureuses d'apprendre que notre mère avait l'intention de nous emmener en diligence, ainsi que mon petit frère Yolodia, voir notre grand-père, Alexandre Mikhoïlovitch Isleniev.

Grand-père Isleniev (que Lev Nicolaïevitch a dépeint dans l'Enfance sous les traits du père), habitait à cette époque sa propriété d'Ivitsi, la seule qui lui restait, et encore était-elle achetée sous le nom de sa première femme, Sophie Alexandrovna, née Jdanov. Cette même Jdanova est décrite par Lev Nicolaïevitch dans Y Enfance, sous le nom de « La Belle Flamande » .

Les trois filles de mon grand-père du deuxième lit n'étaient pas encore mariées, et la seconde était ma grande amie.

La propriété de mon grand-père se trouvait à cinquante verstes de Yasnaïa Poliana.

La sœur de Lev Nicolaïevitch, Maria Nicolaievna, venait d'arriver d'Algérie à Yasnaïa Poliana. Ma mère, qui était sa meilleure amie, la sachant à Y^asnaïa Poliana, a

t J= U B ' IC)

Mademoiselle Sophie Bers en 1860.

Elle épousa, deux ans après, le comte Léon Tolstoï.

(Photographie communiquée par la comtesse Sophie Tolstoï).

tenu à s'arrêter en passant. Ce fut pour nous une grande joie, comme on en ressent, quand on est jeune, à la perspective d'un changement.

Les préparatifs furent très bruyants. Nous cousions de belles robes, nous nous occupions des malles et nous attendions avec impatience le jour du départ. Je ne me rapelle pas du reste comment nous sommes partis, et mes souvenirs du voyage même sont restés assez confus : arrêts, changements de chevaux, repas rapides, fatigue causée par le déplacement dont nous n'avions pas l'habitude, puis arrivée à Toula, chez la sœur de ma mère, tante Nadejda Alexandrovna Karnovitch, mariée au maréchal de la noblesse de Toula.

Nous allâmes visiter la ville qui me parut ennuyeuse, très sale et peu intéressante, mais nous ne voulions rien passer et nous tenions à tout étudier consciencieusement pendant notre voyage. Après le dîner, nous partîmes pour Yasnaïa Poliana.

Il taisait un temps merveilleux. Le soir était tombé, la route était si pittoresque, le spectacle si nouveau pour nos yeux de fillettes habitant la ville, que ce fut pour nous comme une révélation de la nature sauvage.

Nous rencontrâmes Maria Nicolaievna et Lev Nicolaîevitch qui nous témoignèrent une joie bruyante. L'aimable et réservée tante Tatiana Alexandrovna Yergolskaïa nous souhaita la bienvenue en français et la vieille Natalia Petrovna (1) me caressa l'épaule et sourit à ma petite sœur Tania, qui avait alors quinze ans (2).

On mit à notre disposition une grande chambre au rezde-chaussée qui était meublée simplement, même pau-

(1) Darne de compagnie de Tatiana Yergolskaïa.

(2) MIle Tatiana Bers.

vrement. Autour de la table se trouvaient des canapés en bois blanc avec des coussins durs, faisant office de dossier, les sièges de même, et le tout était recouvert d'une petite cotonnade à raies bleues et blanches. Il y avait également un grand fauteuil, peint en blanc et garni de coussins aussi durs que les autres. La table était simple, en bouleau, faite par un menuisier de campagne. Aux poutres du plafond étaient vissés des anneaux en fer auxquels on accrochait autrefois des selles, des jambons et quantité d'autres choses. Du temps du grand-père de Lev Nicolaïevitch, cette pièce était réservée aux provisions.

Les journées commençaient à se raccourcir, — on était au commencement d'août, — et nous eûmes à peine le temps de faire le tour du jardin que Natalia Petrovna nous proposa d'aller faire la cueillette des framboises. C'est la première fois de ma vie que j'en mangeai cueillies ainsi à l'arbrisseau, au lieu de les prendre dans les grands paniers qu'on apportait chez nous pour en faire de la confiture.

Il n'en restait presque plus sur les arbustes, mais j'ai beaucoup admiré les jolis petits fruits rouges dans la verdure et j'ai goûté avec délices leur frais parfum.

A la tombée de la nuit, maman m'envoya au rez-dechaussée pour défaire nos malles et préparer nos lits. Aidée de Douniacha, femme de chambre de petite tante (4), je me suis mise à tout préparer pour la nuit, quand soudain Lev Nicolaïevitch entra. Douniacha lui dit qu'il n'y avait place que pour trois, et non pour quatre.

— Tenez, là, sur ce grand fauteuil, dit Lev Nicolaïevitch, en le tirant et en y ajustant un tabouret large et

carré.

(1) T. Yergolskaïa.

LETTRES DE LEO?s TOLSTOÏ 243

— C'est moi qui veux dormir sur le fauteuil, dis-je.

— Eh bien, moi, je vais vous préparer votre lit, dit Lev Nicolaïevitch, et il se mit gauchement à dérouler les draps.

J'avais un peu honte, mais il y avait quelque chose de doux et d'intime dans ces préparatifs en commun.

Quand tout fut prêt et que nous remontâmes, nous trouvâmes Taniaqui, fatiguée du voyage, s'était endormie sur un canapé dans la chambre de petite tante. On coucha aussi Volodia. Maman conversait avec petite tante et Maria Nicolaïevna du bon vieux temps, et ma sœur Lisa me reçut avec un legard interrogateur. Chaque minute de cette soirée m'est restée profondément gravée dans la mémoire.

Dans la salle à manger à grande baie italienne, le valet de chambre, Alexey Stépanovitch, préparait la table pour le souper. Il était de petite taille et louchait un peu. L'imposante et assez belle Douniacha (décrite clans Y Enfance) l'aidait à dresser la table. La porte du milieu donnait accès sur un petit salon dans lequel se trouvait un vieux clavecin en bois de rose. Le petit salon possédait aussi une fenêtre à l'italienne, qui s'ouvrait sur un petit balcon d'où l'on avait une vue si belle qu'elle attirait toujours mon attention, et maintenant encore je l'admire.

Je pris une chaise et sortis seule sur le balcon pour admirer la vue. L'état d'âme dans lequel je me trouvais à ce moment resta gravé dans mon cœur tout le reste de ma vie, bien qu'il me serait impossible de l'exprimer. Etait-ce l'impression de la vraie campagne, de la nature, de l'espace, était-ce le pressentiment de ce qui arriva six semaines après, quand j'entrai ici en maîtresse de maison ; était-ce l'adieu à la vie libre de jeune fille, ou tous ces sentiments réunis ? Je n'en sais rien. — Mais ma disposi-

tion d'esprit était très significative, très sérieuse, heureuse,, comme nouvelle et infinie. Tout le monde descendit pour souper ; Lev Nicolaïevitch vint me chercher.

— Non, merci, je n'ai pas faim, il fait si bon ici ! dis-je. De la salle à manger arrivait la voix capricieuse de ma

sœur Tania, la petite gâtée de la famille. Lev Nicolaïevitch s'en retourna, mais bientôt revint me trouver, sans avoir achevé son souper. De quoi parlâmes-nous alors ? Je ne m'en souviens plus ; je me rappelle seulement qu'il me dit :

— Comme vous êtes claire, simple !

Et j'avais plaisir à l'entendre me dire ces choses.

Comme je dormis bien, dans ce fauteuil, que Lev Nicolaïevitch m'avait préparé ! En me couchant, je me sentistout d'abord un peu gênée par les bras du fauteuil ; mais je ris en moi-même en songeant comment Lev Nicolaïevitch m'avait arrangé cette couche. Je m'endormis avec unsentiment nouveau, celui d'une grande joie en tout mon jeune être.

Le matin, mon réveil fut également joyeux ; j'avais envie de courir, voir tout, bavarder avec tout le monde. Quel air de gaieté régnait en ce temps à Yasnaïa Poliana ! Lev Nicolaïevitch faisait tout son possible pour nous distraire et Maria Nicolaevna s'y employait autant.

On attela un long char-à-bancs, ainsi qu'un très beau cheval blanc pour Lev Nicolaïevitch.

Il y eut aussi plusieurs visiteurs : la femme de l'architecte de Toula, Mme Gromova et Sonia Berholtz, la nièc& de la directrice du lycée de Toula. Maria Nicolaevna, heureuse d'avoir auprès d'elle ses deux meilleures amies, ma mère et Mme Gromova, était bien disposée et égayait tout le monde. Lev Nicolaïevitch me proposa de monter à cheval sur Belogoubka, ce que j'avais ardemment désiré-

— Mais comment pourrais-je, je n'ai pas mon amazone, lui dis-je en regardant ma robe crème garnie, de petits boutons de velours noir.

— Cela ne fait rien, me répondit-il : il n'y a pas ici des villas, et le bois seul vous verra ; et il m'aida à monter Belogoubka.

11 me semblait qu'il n'y avait pas au monde de plus heureuse que moi, quand je galopais à côté de Lev Nico- Jaïevitch, sur la route où est maintenant notre station de chemin deïer la plus proche, endroit qui, dans ce temps-là, faisait partie du bois. Plus tard, chaque fois que je refis le même chemin, je ne revis jamais plus ces choses sous la même couleur. Ce jour-là tout était différent, tout était magique et beau !

Nous arrivâmes à une clairière, au milieu de laquelle il y avait une meule de foin ; lorsque je revins par la suite à cette même place, avec mes enfants et ceux de ma sœur Tania, pour y prendre le thé, elle ne me parut plus sous la même couleur, il s'en fallait de beaucoup.

Maria Nicolaevna nous invita tous à grimper au haut de la meule et à se faire rouler jusqu'en bas ; tout le monde accepta avec plaisir. La soirée se passa joyeuse et bruyante.

Le lendemain, nous partîmes à Krasnoïé, qui avait appartenu à mon grand-père Isleniev ; ma grand'mère étant enterrée là-bas, ma mère tenait à aller saluer la tombe de «a mère et à revoir les endroits où elle était née et avait .grandi. On ne nous laissa partir de Yasnaïa Poliana qu'à contre-cœur, et ma mère donna sa parole qu'à notre retour, nous nous y arrêterions, ne serait-ce que pour un jour.

Nous partîmes pour le bourg de Krasnoïé avec des chevaux de louage, Maria Nicolaevna nous ayant prêté une voiture. Nous ne nous arrêtâmes pas longtemps là-bas. Je me souviens de l'église et du monument sur lequel était inscrit- « Princesse SophiaPétrovnaKozlovskaïa, née comtesse Zavadovskaïa. » Ceci me remit en mémoire la malheureuse vie de ma grand'mère. Elle a bien souffert, et par le prince aviné Kozlovsky, qu'elle avait épousé contre son gré ; et par le fait que son second mariage avec mon grand-père Isleniev fut considéré comme illégitime. Je la revois dans ce décor de campagne, ayant chaque année un enfant, et craignant à tout instant de voir mon grand-père, qui était joueur, perdre toute sa fortune et être obligé de quitter sa maison de campagne ; cela, lui arriva^ du reste, à la fin de ses jours. Le vieux prêtre et son chantre Fétis se rappelaient de Sophia Pétrovna et parlaient d'elle avec sympathie.

— J'ai pris sur mon âme un grand péché en la mariant en secret, nous raconta le vieux prêtre, mais: elle m'a tellement supplié ! « Si je ne puis être sa femme devant le monde, je veux au moins l'être devant Dieu », disaitelle.

On racontait sur le compte du chantre Fétis qu'un jour, lecroyant mort, on se disposait à le porter au cimetière, quand tout à coup il en sortit et rentra chez lui. Je revois encore sa pauvre figure maigre et sa petite nalte grise. Je n'ai jamais vu à Moscou de chantre portant une natte ; mais à ce moment rien ne m'étonnait, tout me sembait fantastique et beau.

De Krasnoïé, après avoir donné à manger aux chevaux, nous partîmes pour Ivitsi, chez grand-père. Là aussi nous fûmes reçus chaleureusement. Grand-père, qui avait l'habitude de marcher vite en traînant les pieds dans ses bottes molles, aimait à plaisanter, et il nous appelait <* petites Moscovites » . Son grand plaisir était de nous pincer les joues entre le pouce et l'àaclex en disant un mot drôle et en clignant des yeux. Je revois toujours sa carrure puissante, une calotte noire sur sa tête chauve, et son grand nez busqué, ressortant de son visage glabre et rose.

Sa seconde femme, Sophia Alexandrovna, nous frappa par son habitude de fumer la pipe en laissant tomber sa lèvre inférieure. De sa beauté d'autrefois il ne lui restait que ses yeux noirs et expressifs.

La belle Olga, leur deuxième fille, d'un aspect calme et froid, nous conduisit en haut, dans les chambres préparées pour nous. Derrière une armoire, on m'avait dressé un lit ; une chaise de bois servait de table de nuit.

Le lendemain, on nous emmena chez des voisins où nous fûmes présentés à d'aimables jeunes filles, mais qui nous parurent étranges. C'était des provinciales, ressemblant beaucoup à celles qu'a décrites Tourguenieff dans ses romans. Tout ce milieu rappelait encore le temps de l'esclavage. La vie des propriétaires fonciers était simple, sans chemin de fer, avec des besoins restreints. Tout leur intérêt se concentrait dans la gérance de leurs propriétés, la chasse, les voisins, les travaux d'agré-

ment des femmes, et, de temps- à autres, les fêtes de famille ou d'Eglise.

Le lendemain de notre arrivée à Ivitsi, Lev Nicolaïevitch, qui n'était pas attendu, arriva, monté sur son cheval blanc. Il venait de faire cinquante verstes et, malgré cela, paraissait vaillant, gai, dispos. Mon grand-père qui l'aimait beaucoup, comme toute la famille Tolstoï d'ailleurs, en souvenir de son amitié pour le comte Nicolas Ilyitch Tolstoï (1), le reçut avec une joie affectueuse. Un grand nombre de visiteurs vint chez nous ce jour-là, et le soir, après les promenades de la journée, la jeunesse organisa des danses. Il y avait des officiers, des propriétaires, des jeunes filles et beaucoup de dames. Toutes ces personnes nous étaient étrangères, mais peu nous importait : on s'amusait, et c'était l'essentiel. On jouait à tour de rôle des valses sur le piano.

— Comme vous êtes élégante, me dit Lev Nicolaïevitch en regardant ma robe blanche, garnie aux épaules de nœuds lilas dont partaient de longs rubans qu'on appelait alors des « Suivez-moi ». C'est dommage que vous ne vous soyez pas montrée ainsi devant ma tante, ajoutat-il en souriant.

— Vous ne dansez pas? demandai-je.

— Oh ! non, je suis trop vieux.

Les deux tables sur lesquelles on avait joué aux cartes, étaient restées ouvertes, quand tout le monde fut parti. Les bougies se consumaient, et nous n'allions pas nous coucher, car Lev Nicolaïevitch parlait avec tant de feu qu'il nous retenait. Enfin, maman trouva qu'il était temps de se retirer. Nous n'osâmes pas lui désobéir, et j'étais déjà sur le seuil de la porte, lorsque Lev Nicolaïevitch me rappela :

— Sophia Andrïevna, attendez un instant.

i(l) Le père de Léon Tolstoï.

— Qu'y a-t-il?

— Voyons, essayez de déchiffrer ce que je vais vous ■écrire !

— Bien, dis-je.

— Mais je n'écrirai que les lettres par lesquelles commencent les mots ; à vous de les deviner.

— Comment pourrai-je ? C'est impossible ! Enfin, écrivez toujours.

Lev Nicolaïevitch effaça les chiffres inscrits sur l'ardoise qui avait servi aux joueurs, prit la craie et se mit à écrire. Nous étions tous deux graves et fort émus. Je suivais sa grande main rougeâtre et sentais que toutes mes forces -d'âme, toute mon attention s'étaient portées sur cette craie et sur la main qui la tenait.

V. J. E. V. B. D. B. M. F. T. V. S. M. V. A. E. I. D. B. P. M. écrivit Lev Nicolaïevitch.

« Votre jeunesse et votre besoin de bonheur me font trop vivement sentir mon vieil âge et l'impossibilité du bonheur pour moi », lisai-je.

Mon cœur se mit à battre avec violence, je me sentis la tête en feu et ne me rendis plus compte de rien ; il me sembla qu'à cet instant je pouvais deviner tout, étreindre l'insaisissable, comprendre l'incompréhensible.

— Allons, et ceci, fît Lev Nicolaïevitch, et il traça :

« On se fait une fausse idée, dans votre famille, à mon ■sujet et à celui de votre sœur Lise. Tâchez, avec votre sœur Tania, de corriger l'erreur », lisais-je avec la même facilité.

Lev Nicolaïevitch ne parut nullement étonné de la promptitude avec laquelle je déchiffrais ses lettres, comme •c'eût été une chose toute naturelle.

Notre excitation nerveuse se trouvait à tel point au-dessus de l'ordinaire disposition d'esprit que rien ne nous surprenait plus.

Mais la voix mécontente de ma mère m'interpella à ce moment et nous dûmes nous séparer à la hâte.

Arrivée dans ma chambre, j'allumai une bougie, m'assis pax terre et commençai à écrire mon journal, mon cahier appuyé sur une chaise. En notant les paroles de Lev Nicolaïe^itch, je compris qu'il s'était passé entre nous quelque chose de très sérieux, de significatif, de définitif. Mais, pour bien des raisons, je n'ai pas laissé mes sentiments et mes rêves se développer.

J'enfermais à clef dans mon âme ce qui venait de se passer, afin de cacher au monde ce qu'il ne devait pas encore savoir.

lit

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