‹ TolstoïChapitre 18 sur 28 · LXX · texte numérisé non relu

LXX

AFetl

27 juin 1867.

Si je vous écrivais, mon cher ami, chaque fois que je pense à vous, vous recevriez de moi deux lettres par jour. Et cependant, il est impossible de tout dire, puis c'est tantôt la paresse, tantôt le travail, comme maintenant, qui m'empêchent de vous écrire.

Je suis arrivé de Moscou ces jours-ci et j'ai commencé une cure sévère sous la direction du docteur Zakharine et surtout je fais imprimer mon roman, je prépare et j'envoie le manuscrit et les épreuves et je suis obligé de continuer ainsi chaque jour sous la menace d'une amende et d'un retard dans la publication. C'est tout à la fois agréable et pénible, comme vous savez.

Je voulais vous écrire depuis longtemps sur Fumée (1) et, cela va sans dire, dans le même sens que vous m'en parlez. Nous nous aimons précisément parce que nous pensons également par l'intelligence du cœur, comme vous dites (je vous remercie encore pour cette lettre, parce que l'intelligence de l'intelligence et l'intelligence du cœur cela m'explique bien des choses).

Je pense de Fumée que la force de la poésie est aussi dans l'amour; la direction de cette force dépend du caractère. Sans la force de l'amour, il n'y a pas de poésie.

(1) Uoman de Tourguéneff.

La force mal dirigée est le caractère faible et désagréable du poète qui nous dégoûte. Il n'y a presque pas d'amour dans Fumée, et il n'y a presque pas de poésie. Il n'y a que l'amour adultère, léger et folâtre. C'est pourquoi la poésie de ce roman répugne. Comme vous le voyez, je suis du même avis que vous. Je crains seulement d'exprimer cette opinion parce que je ne puis juger l'auteur, dont je n'aime pas la personnalité, sans parti pris. Mais il me semble que mon impression est partagée par tout le monde. En voilà encore un qui est fini. Je souhaite et j'espère que mon tour ne vienne jamais et je crois la même chose en ce qui vous concerne. J'attends autant de vous que d'un poète de vingt ans et je ne crois pas que vous finissiez jamais. Je ne connais pas un homme plus frais et plus fort que vous. Votre source jaillit toujours en donnant la même quantité d'eau-force. La roue sur laquelle elle tombait s'est brisée, s'est dérangée, est enlevée, mais la source coule toujours, et si elle rentre sous terre, elle jaillit ailleurs un jour et fait tourner d'autres roues.

De grâce, ne pensez pas que je vous dis cela pour vous payer de retour et parce que vous me dites constamment des choses encourageantes. J'ai toujours pensé ainsi de vous et de vous seul.

Je voulais vous écrire plus longuement, mais des visites m'en ont empêché.

Au revoir, mon cher ami.

A la comtesse A. Tolstoï.

Je suis bien aise d'avoir reçu votre lettre, chère amie Alexandrine, et j'ai été même content que vous ayez passé de nuit devant notre maison. Sauf le désordre et la gêne, cette entrevue n'aurait donné aucun résultat. Si nous devons nous revoir, nous nous reverrons nécessairement, mais à l'époque et de la façon que cela doit être.

Je ne regrette plus du tout votre lettre perdue ; elle aurait été sans doute inutile ou nuisible. Ce n'est pas par hasard qu'une lettre écrite une fois en quatre ans tombe dans un wagon que l'incendie détruit ; cela arrive une fois sur mille, et si nous ne nous revoyons plus, c'est peut-être ainsi que cela doit être. J'ai gardé de notre dernière entrevue une impression très sérieuse et très agréable. « Tous les chemins mènent à Rome » [(1), mais nousdeux, nous filons par de différents chemins, qui parfois se croisent, et c'est ainsi que nous nous sommes rencontrés dans un de ces croisements. Cependant, et vous, et moi, nous sommes partis déjà loin. « Le but est déjà

(1) Cettre lettre manque dans le recueil de la correspondance échangée entre Tolstoï et sa tante, et qui fut édité par le Musée Tolstoï. Je l'ai traduit d'après la copie des lettres de Tolstoï, qui m'avait été remise par la comtesse A. Tolstoï, je l'ai publiée dans la Grande Revue.

(2) En français dans le texte.

proche », nous disons-nous l'un et l'autre. — « Allons* adieu, la route est longue, peut-être nos chemins se croiseront-ils de nouveau; et s'ils ne croisent plus, nous voyons déjà que nous arriverons là où tous les chemins aboutissent. »

Pendant l'été, je pense toujours beaucoup et sérieusement, mais jamais autant que cet été, et comme le chemin de l'esprit conduit, toujours à ce même but quand on pense sérieusement, je songe alors de plus en plus à la mort, et toujours avec un nouveau plaisir (1). Sérieusement parlant, voici mon sentiment : quand j'étais jeune, je pensais : je puis aller à cheval, nager, lutter, je puis faire tout cela bien et peut-être mieux que. les autres, et c'étaient mes pensées favorites. Maintenant, je commence à sentir que non seulement je pourrais nager et faire de la gymnastique, mais aussi le tour le plus difficile de la. vie : faire le plongeon, là-bas ; je pourrais le faire aussi bien et peut-être mieux que les autres, parce que seul un mauvais soldat ne veut pas être général ; et cela me produit une jouissance grave et douce. C'est à ce point de vue que je considère tout dans la vie. Et voici que tout s'apaise, tous réapparaissent si calmes, si bons, si doux... C'est ainsi que j'envisage tout actuellement, et c'est pourquoi je vous écris ainsi et que nos conversations delà-bas ont gardé la même note.

Hier, j'étais à la chasse et, après une marche de sept heures dans la boue, je suis arrivé à la maison d'un diacre. L'hôte, vieillard de soixante-dix ans, me raconta qu'on avait terminé les travaux des champs, qu'il y avait eu beaucoup d'avoine, que les abeilles avaient donné beaucoup de miel. C'était un vieillard tout cassé, avec, sur la

(1) En français dans- le texte.

nuque, une mèche de cheveux d'un gris jaune, au dosvoûté, sous la soutane de coton.

— Quel âge avez-vous ? lui demandai-je.

— Mais j'ai soixante-douze ans.

— Eh bien, vous vivrez encore une quinzaine d'années.. ».

— Probablement ; mon père a vécu jusqu'à quatrevingt-dix ans.

— Et mourir, vous n'en avez pas encore envie ?

— On a commis tant de péchés et on quitte si difficilement les vanités du monde !

Nous nous sommes tus un instant.

Moi, je songeais : » Quelles sont donc les vanités qui peuvent encore le retenir? »

Nous étions assis sous le perron, tandis que sur le perron était assise une lillette de deux ans. Le diacre s'approcha d'elle ; sa figure ridée s'anima de tendresse, il se mit à chuchoter, puis dit : « Embrasse grand-père. »

La voilà, la vraie vanité du monde, et c'est d'elle qu'il faut s'arracher et s'en arracher sans violence, mais comme un papillon qui sort gaîment de son cocon. C'est ce que j'éprouve et ce que je vous souhaite, à vous aussi.

Adieu, jusqu'à un nouveau carrefour de route.

Page 1