MES GRANDS-PARENTS
Ma grand'mère paternelle, Pélagie Nicolaïevena, était la fille du prince Nicolas Ivanovitch Gortchakov, seigneur très riche. Autant que j'ai pu me rendre compte de son caractère, ma grand'mère était d'esprit borné et peu instruite. Comme tous ceux de la haute société de ce temps, elle connaissait le français mieux que le russe et là se limitait toute son instruction. Elle fut choyée, gâtée,, d'abord par son père, puis par son mari, et ensuite, comme j'en ai été témoin, par son fils. De plus, comme fille de l'ainé de la famille des Gortchakov, elle jouissait du respect particulier de tous les membres de cette famille de l'ancien ministre de la guerre, c'est-à-dire de Nicolas Ivanovitch, d'André Ivanovitch, et des fils du voltairien Dimitri Pélrovitch : Pierre, Serge et Michel, ce dernier surnommé le Sébastopolien.
Mon grand-père paternel, Elie Andréiëvitch, le mari de Pélagie Nicolaïevena, était, lui aussi, autant que j'ai pu me rendre compte, un homme borné, très doux, gai, et non seulement généreux, mais prodigue à l'excès et surtout très confiant. Dans son château des Polianas (je dis Polianas et non Yasnaïa Poliana) (1), situé dans le district deBelev, les têtes ne discontinuaient pas: représentations théâtrales,
(I) Yasnaïa Poliana est le domaine où Léon Tolstoï a passé presque toute sa vie.
bals, banquets, feux d'artifices, jeux de cartes qui, en raison du penchant de mon grand-père pour les gros jeux au whist, de son manque d'habileté et de son habitude •de prêter à tout venant, sans songer à se faire rembourser, enfin et surtout, à cause de ses malheureuses spéculations, il finit par grever de dettes l'immense propriété de sa femme, à un tel point qu'il ne lui resta pas de quoi vivre et qu'il dut solliciter et obtenir, grâce à ses relations, le poste de gouverneur de Kasan.
Mon grand-père, m'a-t-on raconté, n'acceptait pas de pots-de-vin, sauf du soumissionnaire du monopole de ï'acool, chose considérée alors comme légitime ; et il se fâchait lorsqu'on lui proposait de tels, cadeaux. Mais, grand'mère, m'a-t-on affirmé, en acceptait en secret.
A Kasan, grand'mère maria sa fille cadette, Pélagie, à M. Youshkov. Sa fille aînée, Alexandra, avait été mariée auparavant à Saint-Pétersbourg au comte Osten-Sacken .
Après la mort de son mari, à Kasan, et le mariage de son fils (mon père), grand'mère alla habiter avec mon père, à Yasnaïa Poliania, et c'est là que je la connus, déjà vieille. Je m'en souviens fort bien.
Elle aimait passionnément mon père et nous, ses petitsenfants. Elle aimait aussi mes tantes, mais peu ma mère, me semble- t-il, parce qu'elle la considérait comme indigne •de mon père et en était jalouse. Elle n'avait pas à être très exigeante envers les domestiques, parce que tout le monde savait qu'elle était le plus important personnage de la maison et chacun faisait tout le possible pour la satisfaire. Mais envers sa femme de chambre, Gâcha (diminutif d'Aagafia Mikhaïlovna), elle se laissait aller à tous les caprices, la tourmentait et réclamait souvent ce qu'elle ne lui avait pas demandé. Et, fait singulier, Gâcha, que j'ai
très bien connue, avait pris les façons capricieuses de sa maîtresse envers sa fille, son chat, et en général emers toutes les personnes à l'égard desquelles elle pouvait se montrer exigeante.
Mes plus anciens souvenirs sur grand'mère, avant d'aile habiter Moscou, se rapportent à trois impressions ineffaçables. La première est la façon dont grand'mère avait l'habitude de se laver en faisant mousser le savon, de telle sorte qu'il produisait entre ses mains de merveilleuses bulles. J'étais convaincu qu'elle seule pouvait en faire de pareilles. On nous conduisait exprès chez elle à ce moment, sans doute parce que notre étonnement à la vue de ces bulles de savon l'amusait. Je vois encore sa camisole et •son jupon blancs, les grandes bulles qui sortaient de ses vieilles mains blanches et son blanc visage souriant de contentement. \
La deuxième impression se rapporte au fait suivant: les valets de chambre de mon père, faisantoffice de chevaux et traînant ma'grand'mère dans le cabriolet jaune à ressorts qui servait à nous promeneravec notre précepteur. Le but •decette excursion extraordinaire était la cueillette des noisettes, très abondantes cette année-là dans le bois voisin. Je me souviens de l'épais fourré de noisetiers, au fond •duquel les valets de pieds, Pétroucha et Matucha, conduisaient le cabriolet jaune, en écartant ou en cassant les branches et en inclinant vers ma grand'mère les rameaux chargés de noisettes ; comment grand'mère les cueillait et les mettait dans un sac ; comment nous aussi, nous penchions les branches, soit seuls, soit aidés de notre précepteur, Fedor Ivanovitch, qui nous faisait admirer sa force en faisant pencher vers nous de gros rameaux ; et bien que nousarrachions sans cesse les fruits, nous nous apercevions qu'il en restait toujours lorsque les branches,
lâchées par Fedorlvanovitch, se redressaient lentement en s'accrochant l'une à l'autre. Je me souviens encore de la chaleur accablante dans les clairières, de l'agréable fraîcheur à l'ombre, de l'odeur pénétrante des noisetiers, du craquement des noisettes broyées entre les dents des servantes qui étaient avec nous et du plaisir que nous avions à manger le fruit blanc et frais. Nous entassions la cueillette dans nos poches, dans nos jupes relevées ou dans le fond du cabriolet pendant que grand'mère nous félicitait. Comment sommes-nous rentrés?que s'est-il passé ensuite ? je ne m'en souviens plus. Je me rappelle seulement que grand'mère, le bois de noisetiers, les fortes senteurs, les valets de pieds, He cabriolet jaune, le soleil, tout cela s'est confondu dans une seule impression joyeuse. De même que grand'mère était seule pour moi à pouvoir produire des bulles de savon, il me semblait que la forêt, les noisettes, le soleil, ne pouvaient exister qu'avec grand'mère, assise dans son cabriolet jaune et traînée par Pétroucha et Matucha.
Mais l'impression la plus forte, évoquant grand'mère, a été le souvenir d'une nuit passée dans sa chambre à coucher en compagnie de Lev Stepanitch.
Lev Stepanitch était un aveugle diseur de contes, vestige des anciens temps seigneuriaux, du temps de mon grandpère. Je l'ai connu déjà vieillard. Serf, il fut acheté uniquement pour conter des histoires. Grâce à sa mémoire extraordinaire, propre aux aveugles, il savait répéter par cœur, mot à mot, ce qu'on lui lisait une ou deux fois. Il était relégué dans un coin de la maison et on ne le voyait pas durant toute la journée. Le soir seulement il montait dans la chambre de grand'mère, une pièce basse où l'on pénétrait après avoir franchi deux degrés. Le conteur s'asseyait sur l'appui bas de la fenêtre et on
lai apportait le souper composé des mêmes mets qu'on servait aux maîtres. 11 attendait grand'mèrequi, devant cet aveugle, pouvait sans inconvénient faire sa toilette de nuit.
Quand mon tour vint dépasser la nuit chez grand'mère, Lev Stepanitch, vêtu de sa longue redingote bleue, froncée aux épaules, était déjà assis sur l'appui de la fenêtre, roulait ses yeux blancs et soupait.
Je ne me souviens plus comment grand'mère se déshabillait, si c'était dans la même chambre ou dans la voisine; je me rappelle seulement l'instant où l'on éteignait la bougie et où la chambre était éclairée d'une veilleuse suspendue devant des icônes dorées. Pendant que grand'mère, cette étonnante grand'mère qui faisait des bulles de savon si extraordinaires, vêtue de blanc, étendue sur du blanc, couverte de blanc, son bonnet blanc sur la tête était surélevée sur des coussins, la voix calme et égale de l'aveugle demandait : « Ordonnez vous de continuer ? »
— Oui, continuez.
« Ma sœur bien aimée, dit-elle, commençait son récit Lev Stepanitch d'une voix douce et monotone de vieillard : Racontez-nous l'un de ces contes si intéressant que vous savez si bien raconter. — Volontiers, répondit Schéhérazade, je vous raconterais bien une remarquable histoire du prince Kamaralzaman, si mon souverain et maître y consent. Ayant reçu le consentement du sultan, Schéhérazade commença ainsi : « Un roi avait un (ils unique... »
Et c'est sans doute mot à mot, d'après le livre, que Lev Stepanovitch se mita conter l'histoire de Kamaralzaman.
Je n'écoutais ni ne comprenais ce qu'il disait, étant tout absorbé par le spectacle mystérieux de la blanche grand'mère, de son ombre vacillante sur le mur et du vieillard aux yeux laiteux que je ne voyais plus, mais qui se dessinait dans mon imagination, assis sur l'appui de
la fenêtre, dans sa posture immobile et proférant d'une voix lente des mots étranges, qui me semblaient solennels, raisonnant solitairement dans l'obscurité de la chambre éclairée par la lueur tremblottante de la veilleuse.
J'ai du m'endormir aussitôt, car il ne m'est resté à l'esprit que mon étonnement et mon enthousiasme du matin devant les bulles de savon qui s'échappaient des mains mousseuses de grand'mère.
Quant à mon grand-père maternel (1), je sais qu'après avoir atteint le haut grade de « général en chef » sous Catherine II, il perdit du coup sa situation pour avoir refusé de se marier avec Varegnka Engelhardt, nièce et favorite de Potemkine. A cette proposition venant de Potemkine, il répondit catégoriquement : « Comment a-t-il pu supposer que j'épouserais sa g... ? »
Cette réponse eut pour conséquence, non seulement l'arrêt dans sa carrière militaire, mais encore son envoi en disgrâce comme voyevode à Arkhangel. Il y resta jusqu'à l'avènement de Paul Ier, je crois, quand il demanda sa retraite et épousa la princesse Catherine Demitrievna Troubetzkoï. Alors il s'installa à Yasnaïa Poliana, propriété venant de son père, Serge Fédorovitch.
La princesse Catherine est morte jeune en laissant à mon grand-père une fille unique, Marie. N'ayant auprès de lui que sa fille, aimée passionnément, et une dame de compagnie française, le prince vécut ainsi jusqu'à sa mort, survenue en 1821.
(1) Le prince Nicolas Sergueievitch Volkonsky. Il est décrit, sous le nom de prince Bolkonsky, père du prince André, dans le roman : La Guerre et la Paix.
Mon grand-père était connu comme un maître trèssévère, mais je n'ai jamais entendu dire qu'il se soitlivréà des cruautés, si communes à son époque. Peut-être n'en fut-il pas exempt, mais le respect et l'idolâtrie dont il était l'objet, sans doute en raison de son air imposant et de son bon sens, de la part de sa nombreuse domesticité et de ses serfs, furent si grands que, malgré mes questions, je n'ai entendu des paysans de son temps que des louanges sur son intelligence, sa façon de gérer ses biens, le souci qu'il avait des paysans et surtout du nombre incalculable de ses domestiques, tandis qu'ils jugeaient mon père bien moins favorablement. 11 fit construire des logements fort convenables pour les domestiques et se préoccupait constamment de leur fournir une bonne nourriture, de bons vêtements et veillait à ce qu'ils soient de bonne humeur. Pendant les fêtes, il organisait à leur intention des distractions de toutes sortes.
Comme tout sage seigneur de ce temps, il prenait encore plus de soucis du bien-être de ses paysans, et ces derniers pouvaient d'autant plus prospérer que la haute situation de mon grand-père, inspirant du respect aux autorités locales à tous les degrés, les mettait à l'abri des vexations.
Il était sans doute pourvu d'un sens esthétique trèsfin, car toutes les constructions qu'il fit élever étaient non seulement solides et confortables, mais encore fort élégantes. Tel était ausssi le parc qu'il fit planter devant la maison. Il n'appréciait pas moins la musique, car il entretenait un excellent petit orchestre pour sa seule satisfaction et celle de sa mère. Dans mon enfance, ilexistait encore, au milieu de l'allée des tilleuls, un gros orme de trois brassées autour duquel étaient enfoncés des bancs et des pupitres pour les musiciens. Le matin, il se promenait dans l'allée
i)& TOLSTOÏ PAR TOLSTOÏ
et écoutait la musique. Il détestait la chasse et aimait les fleurs et les plantes de serre.
Un étrange concours de circonstances le mit un jour en présence de cette même Varegnka Engelhardt qui fut la cause de sa disgrâce. Elle avait épousé le prince Serge Fédorovitch Golitzyne qui avait été gratifié en échange de grades, de décorations et autres récompenses. Mon grand-père s'était lié à tel point avec le prince Serge Fédorovitch, avec sa famille et, par suite, avec sa femme que ma mère fut, paraît-il, fiancée, étant encore enfant, à l'un des dix fils de Golitzyne. Les deux vieux princes échangèrent même la galerie des portraits de leurs ancêtres, en copies, il va s'en dire, exécutées par leurs serfs, peintres. Tous ces portraits de la famille Golitzyne, parmi lesquels le prince Serge en grand cordon de Saint- André et la rousse et grosse Varegnka en dame de cour, sont encore chez nous. Toutefois, l'alliance projetée entre les deux familles n'eut pas lieu : le fiancé de ma mère, Léon Golitzyne, mourut, à la veille du mariage, des suites d'une fièvre typhoïde. C'est du moins ce que m'a raconté ma tante. Mais comme je sais que le prince Serge n'avait pas de fils nommé Léon, je crois que les fiançailles de ma mère avec lui sont aussi vraies que la mort du fiancé.