‹ TolstoïChapitre 20 sur 28 · LXX1V · texte numérisé non relu

LXX1V

A la comtesse Sophie Tolsloï.

Gouvernement de Penza,. septembre 1869.

Ne t'arrive-t-il pas quelque chose, à toi ou aux enfants? Voici le deuxième jour que je suis en proie aune vive inquiétude. Avant-hier, je passais la nuit à Arzamas (1), et il m'est arrivé une chose extraordinaire. 11 était deux heures de la nuit, j'étais très fatigué, j'avais envie de dormir et rien ne me faisait mal. Soudain, je fus envahi d'une frayeur, d'une anxiété, comme je n'en avais jamais éprouvé. Je te raconterai plus tard en détails les sensations que j'ai vécues, mais jamais je n'en ai ressenti d'aussi douloureuses et ne souhaite à personne de les ressentir. Je me levai d'un bond et je donnai l'ordre d'atteler. Pendant ce temps, je me suis rendormi, et je me suis réveillé le matin tout dispos. Hier, ce sentiment m'est revenu, en moindre degré, pendant le voyage ; mais j'y étais préparé et je pus lutter contre, d'autant plus qu'il avait diminué d'intensité (2). A part cela, je: me sens bien por-

(1) Tolstoï s'y était rendu pour acheter une propriété, maisl'affaire ne fut pas conclue.

(2) Bien des années après, en 1884, Tolstoï a décrit l'étrange-

tant et aussi gai que je puis l'être sans ma famille. Durant ce voyage j'ai ressenti à quel point je ne fais qu'un avec toi et les enfants. Je puis rester seul quand je suis constamment occupé, comme pendant mes séjours à Moscou, mais pas comme ici, sans occupation. Lorsque je n'ai rien à faire, je sens qu'il m'est impossible de rester seul.

A. t'ell.

4 février 1870

J'ai reçu votre lettre le 1er février, mon cher Afanassy Afanassiévitch, mais même si je l'avais reçue avant, je n'aurais pas pu partir. Vous m'écrivez : je suis seul, je suis seul. Et moi qui pense : qu'il est heureux ! il est seul ! Moi, j'ai ma femme, j'ai trois grands enfants et un. quatrième au maillot, deux vieilles tantes, une nourrice,, deux femmes de chambre. Et tout cela est malade de la fièvre, de refroidissement, de faiblesse, de névralgies, de rhumes, c'est dans cet état que votre lettre m'a trouvé X Maintenant on commence à se remettre. Mais à table, je suis encore seul avec ma vieille tante sur dix personnes.

sensation dont il fait part ici dans un réoit intitulé : Notes d'un fou, resté inachevé et qui fut publié après la mort de l'auteur.

D'ailleurs, voici deux jours que je suis moi-même souffrant, j'aimai à la poitrine et à la côte. Aussitôt que tout ira mieux, j'irai vous voir. Je viendrai vous parler de bien des choses.

J'ai beaucoup lu Shakespeare, Gœthe, Pouchkine, Gogol, Molière, et je voudrais m'entretenir de tout cela avec vous. Je ne reçois cette année aucune revue et aucun journal et je trouve que cela vaut mieux ainsi.

Votre

17 février 1870.

Je ne vous ai pas répondu tout de suite parce que j'espérais aller vous voir le 44, mais je n'ai pas pu. Comme je vous l'ai écrit, nous avons tous été malades, moi en dernier, et je suis sorti hier pour la première fois. J'ai été empêché par un mal d'yeux qui augmente à cause du vent et de l'insommie. Je remets donc, avec un grand regret, ma visite pour l'époque du Carême. Maintenant je suis obligé d'aller à Moscou pour accompagner ma tante et montrer mes yeux à l'oculiste,

Ecrivez-moi, je vous prie, le plus souvent possible pour que je puisse savoir si vous êtes chez vous et quels sont vos projets, afin que, si mes yeux vont mieux, je puisse venir. Je le voudrais tant !

C'est malheureux qu'on ne puisse aller chez vous autrement qu'après avoir passé une nuit en chemin de fer, dans un wagon rempli de fumée, avec des courants d'air et des voisins qui vous ennuient de leurs conversations.

Vous voulez me lire une nouvelle de mœurs militaires. Je pense que ce sera une jolie chose si elle est simplement conçue. Quant à moi, je ne veux rien vous lire, parce que je n'écris rien. Mais parler avec vous de Shakespeare, de Gœthe et du drame en général, cela, je veux bien. Tout cet hiver, je ne me suis occupé que du drame en général et il m'est arrivé ce qui arrive toujours aux gens qui, jusqu'à l'âge de quarante ans, n'ont jamais réfléchi sur un sujet quelconque et n'en ont jamais eu une notion précise. Ils portent leur attention d'homme mûr sur ce sujet où ils croient découvrir beaucoup de choses nouvelles.

Je me suis délecté tout l'hiver à rester sur le dos à dormir, à jouer au bézigue, à patiner, mais surtout à être alité, et c'est alors que les personnages du drame ou de la comédie commencent à agir et agissent fort bien.

C'est de tout cela que j'aurais voulu m'entretenir avec vous. Comme en tout, vous êtes en cela aussi un classique, et de plus, vous comprenez les choses avec une profondeur particulière. J'aurais aussi voulu lire Sophocle et Euripide.

Au revoir, nos salutations à Maria Pétrovna.

Si ma lettre ne vous paraît pas trop insensée, sachez que c'est parce que je vous écris à jeun.

Votre

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