LXXVI
IL mai 1870.
J'ai reçu votre lettre, mon cher Afanassy Afanassiévilch, au moment où je revenais de mon travail, tout en sueur, avec la hache et la bêche, par conséquent, à mille verstes de tout ce qui est art et surtout de nos écrits.
En ouvrant votre lettre, j'ai tout d'abord lu la pièce de vers et j'ai senti des picotements dans le nez. Je me suis rendu auprès de ma femme et je voulais la lui lire, mais des larmes d'attendrissement m'en ont empêché. Votre poésie est une de celles, très rares, auxquelles on ne peut ajouter ni retirer un mot ni la modifier en quoi que ce soit. Elle est vivante par elle-même et charmante. Elle est si jolie qu'il me semble que ce ne sont pas là des vers d'une inspiration de hasard, mais que c'est la première onde d'une source obstruée depuis longtemps. Il est triste de penser qu'après l'impression qu'elle a produite sur moi, elle sera imprimée sur du papier, dans quelque
revue, et jugée par des j... f qui diront : « il n'écrit
pas mal, Felt ! »
«Tu es tendre »... et puis tout, tout est joli, je ne connais rien de vous qui me plaise davantage.
J'écris par ce courrier à Nikolskoïé pour qu'on aille chercher la jument. Cela me fait grand plaisir et je vous remercie, ainsi que Peter Afanassievitch ; mais j'insiste pour en savoir le prix.
Je viens de terminer ma session de juré, ce qui m'a beaucoup intéressé et m'a été fort instructif. Je pars pour Kharkov le 15 mai et je m'arrangerai ensuite pour pouvoir
vous rendre visite. Ne me laissez pas sans nouvelles de vous. Ce que je puis vous souhaiter de meilleur, ce sont les visites de la Muse. Vous me demandez votre opinion sur votre poésie, mais je sais le bonheur qu'elle vous a procuré par la conscience que vous aviez qu'elle est belle, qu'elle est sortie de vous, qu'elle est vous. Adieu, au revoir.
Décembre 1870.
Il y a déjà huit jours que j'ai reçu votre lettre, mais je ne vous ai pas répondu parce que, du matin au soir, je suis occupé à étudier le grec. Je n'écris pas, je ne fais qu'étudier ; et, d'après le bruit qui m'est parvenu que vous donneriez votre peau pour faire le parchemin de mon brevet de langue grecque, je la crois en très grand danger. C'est incroyable, mais j'ai lu tout Xénophon et, à présent, je puis le lire à livre ouvert. Quant à Homère, je suis obligé de m'appliquer davantage et d'employer le dictionnaire. J'attends avec impatience l'occasion de rencontrer une personne à qui je pourrai montrer ce tour de force.
Combien je suis heureux que Dieu m'ait inspiré cette idée bizarre. D'abord, cela m'a procuré du plaisir. Ensuite, je me suis convaincu que je ne connaissais pas jusqu'ici ce que la parole humaine a produit de plus beau, de plus vrai et de plus souple. Enfin, j'en ai tiré encore cet avan-
tage qu'à l'avenir, je n'écrirai plus de bêtises comme j'en ai écrit jusqu'à présent. Je m'en reconnais coupable et je m'engage à ne plus recommencer.
De grâce, expliquez-moi pourquoi personne ne connaît les fables d'Esope ni même l'admirable Xénophon , sans parler de Platon, d'Homère dont la lecture, qui doit me procurer des délices, m'est encore réservée. Autant que j'enpuis déjà juger, Homère n'est qu'estropié par nos traductions, faites surlemodèle allemand. Ainsi, pour me servir d'une comparaison banale mais involontaire, la différence est la même qu'entre l'eau bouillie et distillée et celle d'une source limpide qui glace les dents et qui semble plus fraîche encore, môme avec le fin limon qu'elle contient. Tous ces Foss (1), ces Joukovsky (2) chantent d'une voix doucereuse, gutturale et fade, tandis que ce diable d'Homère chante et hurle de toute sa poitrine, sans qu'il lui vienne jamais à l'esprit que quelqu'un pût l'écouter. Vous, pouvez triompher : sans la connaissance du grec, il n'y a pas d'instruction possible. Mais quelle connaissance peuton en avoir? Comment l'acquérir? A quoi peut-elle servir ? À cela, j'ai des réponses claires comme le jour.
Vous ne dites rien de Maria Pétrovna, d'où nous concluons avec joie que son rétablissement est en bonne voie. Nous nous portons tous à merveille et vous saluons.
Votre
(1) Traducteur allemand des écrivains grecs.
(2) Traducteur et poète russe.
10 juin 1871.
Mon cher ami, je ne vous ai pas écrit depuis longtemps et je ne suis pas allé vous voir, parce que j'ai été et que je suis encore malade, je ne sais pas moi-même de quoi, mais de quelque chose de bon ou de mauvais, suivant la façon dont on en envisage la fin. C'est une faiblesse extrême, on ne désire rien, sauf le calme qu'on n'a pas...
Ma femme m'envoie prendre du koumyss (1) pendant deux mois à Samara ou à Saratov. Je vais aujourd'hui à Moscou et je m'y renseignerai sur l'endroit.
Je voulais écrire que je regrette Borrissov (2) mais ce ne
serait pas vrai, je l'envie plutôt. Ce qui serait plus exact,
ce serait de dire que sa mort m'a beaucoup touché...
Votre
A la comtesse Sophie Tolstoï.
Entre Moscou et Nijni-Novgorod, juin 1871.
Je suis allé voir l'exposition et je fus en retard. Quand je suis arrivé à la gare, la cloche avait déjà sonné la
(1) Koumyss, lait de jument fermenté, fabriqué par les kirghises.
(2) Un parent de M. Fett qui venait de mourir.
deuxième fois et on ne délivrait plus les billets. Je me heurte contre un monsieur débraillé et sa dame. Il me crie : « voulez-vous un billet ? » Je le prends ; mais mes bagages n'étaient pas encore arrivés et le billet ne pourrait me servir. Je dis : « Je vais jusqu'à Nijni ». Il répond : « Moi aussi». Je dis : « Mais j'ai besoin de deux billets ». Il répond : « J'en ai deux ». Je paye au monsieur 20 roubles ; je saute dans un wagon. Le troisième coup sonne et je pars.
Pourquoi l'ai-je fait? Je ne sais pas. Mais c'est extraordinaire!
Gouvernement de Samara, 18 juin 1871.
Depuis que je suis arrivé ici (1), chaque jour, vers six heures du soir, j'éprouve une sorte d'anxiété physique, comme une fièvre, il me semble que l'âme se sépare du corps. Je ne me laisse envahir que par l'ennui de toi ; et je ne pense ni à toi, ni aux enfants, parce que je ne me permet s pas d'y penser, précisément parce que je suis prêt à y penser et, si j'y pense, je ne pourrai pas rester un instant déplus ici. Je ne puis pas rendre compte de mon état : ou bien j'ai pris froid par les nuits fraîches dans la kibitka (2), ou bien le koumiss m'est nuisible ; quoiqu'il en soit, mon état a empiré depuis les trois jours que je suisici. Je sens une faiblesse, de l'ennui, je voudrais pleurer,.
(1) Dans les steppes de Samara.
(2) Tente en gros feutre hermétiquement close.
et ce n'est pas commode à faire avec ces Bashkirs, ni avec Stiopia (1).
Ce qui me chagrine le plus, c'est que mon mal me réduit au dixième de ce que je suis. Je n'éprouve aucune jouissance intellectuelle et surtout poétique, je regarde tout comme un mort et ressemble précisément à tant de gens qui me déplaisent pour cette raison. Comme eux, je vois seulement ce qui est, je comprends, je réfléchis, mais je ne vois pas à fond, avec amour, comme avant. Si même une disposition poétique m'envahit, elle est pleurnicheuse : j'ai envie de pleurer.
Il y a ici bien des choses intéressantes et nouvelles : et les Bashkirs qui ont une odeur d'Hérodote, et les moujiks russes, et les villages si attrayants par la simplicité et la bonté des habitants.
Gouvernement de Samara. Juin 1871.
Notre excursion dura quatre jours et fut très réussie (2). C'est plein de gibier, à ne pas savoir qu'en faire, une profusion de canards sauvages, et il n'y a personne pour les manger. Les Bashkirs, les endroits que nous avons visités, nos compagnons, tous sont excellents. On nous a reçus partout avec une hospitalité impossible à décrire. Où qu'on arrive, le maître de céans égorge en votre honneur un gras mouton, place devant vous un vaste tonneau de
(1) Stepan Bers, beau-frère de Tolstoï.
(2) Tolstoï était allé avec trois amis, dont son beau-frère, visiter les steppes de Samara.
koumyss, dispose des tapis et des coussins par terre, y fait placer ses hôtes et ne les lâche pas avant qu'ils aient mangé son mouton en entier et bu son tonneau de koumyss. Il vous fait boire de ses mains et, retirant avec ses doigts un gros morceau de mouton et de graisse, vous l'introduit dans la bouche. On ne saurait refuser, car cela l'offenserait. On a beaucoup ri. Avec Kostia, nous avons mangé et bu avec plaisir et cela nous fut profitable, mais Stiopa et le baron étaient risibles et pitoyables ; le baron surtout. Il voulait faire comme les autres, mais finalement il rendit sur les tapis ; aussi, quand, au retour, nous lui avons proposé de rendre visite à un autre bashkir hospitalier, il nous demanda presque en pleurant de n'en rien faire.
A FetL
Samara, 18 juillet 1871.
Je vous remercie pour votre lettre, mon cher ami. Je crois que ma femme s'alarmait à tort en m'envoyant ici pour suivre un régime de koumyss et en me persuadant que j'étais malade. Quoi qu'il en soit, à présent, après quatre semaines, je crois être complètement rétabli. Et il va sans dire, comme toujours lorsqu'on suit une cure de koumyss, que je suis ivre du matin au soir, je sue, et j'y trouve du plaisir. Il fait très bon ici, et si ce n'était l'ami de la famille qui me manque, je serais complètement heureux. Si je voulais décrire le pays et les occupa-
dons auxquelles je me livre, il me faudrait cent pages.
Je lis Hérodote qui décrit avec détails et une grande exactitude ces mêmes Scythes lactophages au milieu desquels je vis.
Je commençais cette lettre hier en vous disant que j'étais bien portant ; aujourd'hui, j'ai de nouveau mal au côté. Je ne sais au juste jusqu'à quel point je suis malade, mais c'est déjà mauvais signe que je ne puisse m'empêcher de penser à mon côté et à ma poitrine. Voilà trois jours qu'il fait une chaleur terrible. Dans la kibilka l'atmosphère est comme celle d'une salle de bain de vapeur, mais cela me fait plaisir. Le pays est admirable, à peine sorti de l'état vierge, comme richesse, comme climat salubreet surtout par la pureté et la simplicité des mœurs. Comme partout où je me trouve, je me demande si je ne ferais pas bien d'acheter ici une terre. Cette idée-là m'occupe, me distrait et me fournit le meilleur prétexte d'étudier le pays. Il me reste encore dix jours pour les six semaines réglementaires de la cure. Je vous écrirai alors pour arranger une entrevue. Que Dieu vous vienne en aide dans vos travaux.
A Nicolas Strakhov.
13 septembre 1871.
Je vous réponds, mon cher Nicolas Nicolaiëvitch, dans le même ordre dans lequel vous m'écrivez, c'est-à-dire en parlant d'abord de ce qu'on appelle les a/Jaires, c'est-à-
314 TOLbTOÏ PAR TOLSTOÏ
dire de futilités, et ensuite, sur ce qui ne touche pas aux affaires, c'est-à-dire sur l'essentiel.
Après avoir lu la première partie de votre lettre, j'avais l'intention de répondre par le consentement à la proposition de X, et maintenant encore je n'ai pas changé d'idée; je consens surtout parce que dans le cas contraire, j'aurais été forcé de publier moi-même mon ouvrage, ce qui m'aurait donné beaucoup de tracas, et je voudrais les éviter. Et c'est tout quant aux affaires. J'ajouterai, toutefois, que je ne pensais pas vous voir se donner tant de mal à propos de mon affaire, car si je l'avais pensé, je n'aurais pas osé vous demander votre intervention. Je vous remercie vivement pour tout ce que vous avez fait et je vous prie de ne plus gaspiller votre temps en puérilités. J'ajoute du prix à une autre sorte de conversation avec vous.
Vous avez tort de tant me louanger. Premièrement, je ferai des manières (cela n'aurait pas manqué surtout il y a deux ans), je perdrai mon naturel, en cherchant à apparaître à vos yeux sous l'aspect sous lequel vous voulez me voir; deuxièmement, les louanges me sont nuisibles (je suis trop disposé à y croire) et il y a peu de temps seulement que j'ai réussi à me défaire de la fatuité qui s'était ancrée en moi depuis le succès de mon roman (1) ; vous le comprenez si finement. Ce n'est pas comme A. Grigoriev (2) qui nage dans l'atmosphère de louange et élève aux divers grades de génie. Quant à moi, il n'est pas difficile de me tromper sur la valeur de mon activité : je suis trop content de me tromper moi-même. Quant à l'expression de votre sympathie, j'y réponds par la joie que j'éprouve, et, de même que vous étiez satisfait de rencontrer chez moi
(i) Guerre et. Paix.
(2) Apollon Grigoriev, critique autorisé de l'époque.
une communauté de vue, je vous dis toute ma satisfaction de vous avoir rencontré. Il n'y a qu'une chose qui rend1 nos rapports inégaux : je ne puis m'abstraire de la pensée d'être séduit par vos luanges. Peu après vous avoir quitté, j'ai rencontré en chemin de fer Tutchev (1) et nous avons eu une conversation de quatre heures. Du reste, j'ai plus écouté que parlé. Le connaissez-vous ? C'est un vieillardenfant, génial et majestueux. Parmi les vivants, je ne connais personne autre que vous et lui avec qui je me sente en communion de sentiment et de pensée à ce point. Mais en un certain degré d'hauteur d'âme, la communauté de conception sur la vie ne lie pas, comme cela a lieu dans les sphères inférieures de l'activité humaine, c'est-à-dire dans l'existence matérielle, mais laisse chacun libre et indépendant. Je l'ai éprouvé avec vous et avec lui. Nous voyons pareillement ce qui est en bas et à côté de nous. Mais qui sommes-nous, pourquoi vivons-nous, et où nous allons, nous ne le savons pas, ne pouvons nous le dire, et nous sommes plus étrangers les uns aux autres que ne me sont, où même que ne vous sont, mes enfants. Pourtant, on éprouve une joie de rencontrer, sur cette voie déserte, ces voyageurs étrangers. C'est bien la joie que j'ai éprouvée lors de ma rencontre avec vous et Tutchev.
Savez-vous ce qui m'a le plus frappé en vous? C'est l'expression de votre visage, lorsque vous êtes entré du jardin dans mon cabinet de travail, ne sachant pas que je m'y trouvais. Cette expression lointaine, concentrée et grave m'a fait vous comprendre, à l'aide, cela va sans dire, de vos écrits et de vos conversations. Je suis certain que vous êtes prédisposé à faire œuvre purement philosophique. Je dis « purement » dans le sens de l'examen des
(1) Le poète dont il était déjà question.
choses en dehors de la poésie et de la religion. Car la philosophie purement spéculative est un produit monstrueux de l'Occident, et ni le grec Platon, ni Schopenhauer, ni les penseurs russes ne la comprenaient pas ainsi. Vous possédez une qualité que je n'ai rencontrée chez aucun des Russes : la netteté et le raccourcis de l'exposition, une douceur unie à la force ; vous n'arrachez pas avec les dents, mais avec des pattes douces et puissantes. Je ne connais pas le sujet du travail que vous projetez, mais son titre me plaît beaucoup, s'il caractérise bien le contenu. Que ce ne soit pas un article, mais, je vous en prie, une œuvre. Abandonnez l'activité dépravante des journalistes. Vous avez probablement éprouvé ce que j'ai ressenti aux instants de ma vie, quand j'ai vécu comme vous dans la fièvre des villes et quand il échoit une heure de loisir et de calme après de lor.gs mois d'agitation, pendant laquelle une atmosphère bien personnelle vous enveloppe peu à peu et que tous les phénomènes de la vie commencent à se ranger dans cette atmosphère suivant leur rang exact pour vous, et qu'on a la notion de ce qu'on est et quelles sont vos forces ; tel un homme exténué après un bain prolongé. C'est pendant ces instants qu'on vit pour soi, non pour les autres, qu'on éprouve réellement le besoin de travailler, qu'on est heureux de la conscience de soi et de ses forces et parfois de son travail. Je pense que c'est le sentiment que vous devez éprouver maintenant, comme je l'avais éprouvé jadis de temps à autre et qui est devenu maintenant mon état normal ; et ce n'est que rarement que je ressens l'agitation dans laquelle vous m'avez surpris et que vient parfois interrompre mon état normal. C'est ce que je vous souhaite. Pour l'instant, soit que je m'abandonne trop à ce sentiment, soit par indisposition (je ne me sens pas tout à fait bien ces temps-ci), je n'écris rien et aucun
désir intérieur ne m'y pousse. J'aurais voulu vous dire bien des choses encore, mais ma disposition n'y est plus et je vous envoie maleltre telle que. Je vous remercie encore pour votre lettre et pour vos amicales démarches au sujet de mon affaire.
Votre
A Fett.
Yasnaïa Poiiana, 20 juillet 1872.
Comme il m'a été pénible d'apprendre que vous avez été à Moscou et que vous veniez de partir la veille lorsque j'y suis arrivé. Pourquoi ne m'avoir pas écrit un mot sur votre situation? Je puis ne pas entretenir une correspondance avec mes amis pendant des années, mais lorsqu'un malheur leur arrive, il m'est pénible de n'en rien savoir. Dites-moi comment cela va maintenant. Ne vous fatiguez pas trop clans vos fonctions déjuge. Vous me le prêchez et c'est vous qui avez le plus besoin qu'on vous le dise. Voilà déjà environ neuf ans que je ne vous ai pas connu un seul jour tranquille et libre.
Je voulais aller chez Botkine (1) pour avoir de vos nouvelles, mais je suis tombé malade moi-même, je suis resté au lit et c'est avec peine que j'ai pu rentrer chez moi. Cela va mieux maintenant.
(1) Un autre frère de Mme Fett.
Tout va bien chez moi, et vous ne reconnaîtrez pas notre maison. JNous y avons ajouté une construction nouvelle.
Autre chose : j'ai rouvert l'école (1) et ma femme et mes enfants, tous nous enseignons et tous nous sommes «contents. J'ai terminé mon Alphabet ; je l'imprime et je me mets à un ouvrage qui m'est très cher et dont je ne pourrais vous parler non seulement dans une lettre, mais même de vive voix, bien que vous soyez celui à qui l'on peut tout dire.
En vous écrivant, je songe que nous nous sommes perdus de vue depuis longtemps. Donnez-moi de vous, je vous prie, des nouvelles très détaillées. Transmettez de la part de ma femme et de la mienne un cordial souvenir à Maria Pétrovna. Comment est sa santé?
Adieu.
Votre sincère ami.
A Slrakkov.
Yasnaïa Poliana, 3 mars 1872.
Je regrette bien, très honoré Nicolas Nicolaïevitch, le silence qui s'est établi depuis si longtemps entre nous. Il me semble que c'est par ma faute. A la réception de votre lettre d'aujourd'hui, l'envie me prit de m'entretenir avec vous. Tout ces temps-ci, d'ailleurs, aucun de vos articles
(1) Ecole de Yasnaïa Poliana.
n'est paru avant celui que je viens de lire et qui est si remarquable, sur Darwin.
Que faites- vous? Je ne puis vous conter ce que je fais, moi : ce serait trop long. L' Alphabet m1 a occupé tous ces tempsci et m'occupe encore, mais sans me prendre entièrement; etc'estprécisementsurce reste, que je ne puis vous écrire, malgré tout mon désir de converseravec vous. Mon Alphabet est terminé et il s'imprime très lentement et fort mal chez Riss (-4). Suivant mon habitude, j'efface tout et je récris à nouveau jusqu'à vingt fois. C'est la raison pour laquelle je n'ai rien envoyé à Zaria{^). Entre nous soit dit, cette promesse me gêne beaucoup, tandis que cela ne sera d'aucune utilité pour Zarïa. C'est tellement insignifiant, et la remarque que ce récit est extrait de X Alphabet supprime même la signification que pouvait lui donner le nom de l'auteur. S'il est possible, faites-moi rendre ma liberté ; vous m'obligerez beaucoup. Si les articles de Y Alphabet ont quelque valeur, celle-ci consistera dans la simplicité et la netteté du dessin et du trait, c'est-à-dire de la langue; tandis que, inséré dans une revue, cela paraîtra singulier et désagréable, comme inachevé, de même que dans une galerie de tableaux ressortent des dessins au crayon sans ombre.
Notre vie à la campagne est toujours la même. Le nouveau est qu'il y a de plus une école pour les enfants des paysans, qui s'est organisée toute seule pour ainsi dire ; «t elle nous intéresse tous, mes enfants et moi.
Avez-vous remarqué le lien qui existe aujourd'hui dans la poésie, entre deux phénomènes se trouvant en rapport
(1) Imprimeur à Moscou.
(2) Revue à laquelle collaborait Strakhovet qui avait demandé pour elle un récit de Tolstoï.
inverse : le déclin de la création artistique de toute sorte : musique, peinture, poésie, et, d'autre part, la faveur dans laquelle se trouve l'étude des divers arts populaires russes : musique, peinture, ornementation, poésie? Je crois même que ce n'est pas le déclin, mais la mort avec les gages de la renaissance dans l'art populaire. La dernière vague, la parabole artistique, a atteint du temps de Pouschkineson apogée ; puis survinrent Lermontov, Gogol, nous les pêcheurs ; la vague pénétra ensuite sous terre, un autre courant bifurqua vers l'étude du peuple et il sortira, avec l'aide de Dieu, tandis que la période de Pouschkine est close à jamais.
Vous comprenez sans doute ce que je veux dire. Heureux sont ceux qui participeront à la réapparition au jour. J'espère.
Adieu, je serre bien votre main et attends une bonne et longue lettre. Je suis heureux de savoir que A. N. Maïkov (1) se souvient de moi. Il m'est très sympathique.
Comte L.-N. Tolstoï.
(1) L'un des grands poètes russes.
A Fett.
16 mars 1872.
Votre lettre nous a tait le plus grand plaisir. Combien je désire vous voir ! Mais je ne le puis, car je suis constamment souffrant. Je vous en prie, quand vous irez à Moscou, ne passez pas devant ma propriété sans vous arrêter.
U Alphabet ne me laisse pas un instant de répit tant il m'absorbe. Son impression avance d'un pas de tortue et le diable sait quand cela finira. Et moi qui y ajoute, retranche et modifie sans cesse. Qu'en sortira-t-il ? je ne sais pas. Mais j'y ai mis toute mon âme.
Votre