‹ TolstoïChapitre 22 sur 28 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

A la comtesse A. Tolstoï.

(Mars ?) 1872.

J'ai attendu bien longtemps, chère amie Alexandrine, pour recevoir une réponse à ma dernière lettre: mais je ne doutais pas un instant qu'un obstacle sérieux vous empêchât d'écrire. Mais quand j'ai reçu votre lettre, j'ai ■compris aussitôt qu'à votre place je n'aurais pas écrit non

plus, et j'avais honte, surtout quand j'ai su que vous étiez malade. Je peux rester des années sans écrire à des personnes que j'aime ; le tout est de savoir que ces personnes, si elles ne sont pas heureuses, du moins ne sont pas malheureuses, qu'elles ne sont pas malades. Mais penser que je ne sais rien sur une personne proche, pendant qu'elle souffre moralement et physiquement, m'est très pénible ; et c'est pourquoi je vais commencer, à partir de ce jour, à entretenir une correspondance régulière avec vous, si vous le voulez bien. Toutefois, ne vous effrayez pas ; je ne vous demande que trois lettres par an ; cela suffira. Il n'y a qu'une chose qui n'est pas bien ; c'est que je ne sais pas comment vous êtes avec vos autres amis. Avec moi, vous n'êtes pas égale, en ce sens que, dans l'intérêt que nous nous portons l'un à l'autre, j'occupe une plus grande place que vous ; autrement dit : vous vous intéressez plus à moi que vous ne permettez, à moi, de m'intéresser à vous, et je ne trouve pas cela commode. Je suis égoïste dans mon activité intellectuelle, c'est-à-dire qu'il me semble que mes idées doivent toujours être intéressantes pour tous, comme je suis toujours prêt à les imposer à tous. Par contre, je considère ma personne comme très peu intéressante, non seulement aux autres, mais encore à moimême.

Comment vous portez-vous ? Ecrivez-moi sans faute à ce sujet, et si vous ajoutez à cela un court bulletin de votre état d'esprit, 'ce sera pour moi un cadeau et une surprise.

Quand j'étais jeune et que je regardais de vieux hommes aux cheveux gris, comme moi aujourd'hui, il me semblait qu'il fallait chercher chez les jeunes seulement du mouvement et une vie intellectuelle, tandis que ces vieux sont desséchés intérieurement et extérieurement, comme des reliques. Maintenant, je vois que plus on avance dans la

vie, plus on trouve que les marches sont pénibles et difficiles à gravir, et qu'on trébuche plus d'une fois. Je le dis, parce que même un court bulletin de votre vie intellectuelle a pour moi un grand intérêt.

Ma vie est toujours la même, c'est-à-dire que je ne puis me l'imaginer meilleure. Il y a un peu de grandes joies intellectuelles, autant que je suis capable de les éprouver ; il y a aussi des joies bêtes : apprendre à lire aux enfants des paysans, dresser un jeune cheval, contempler une grande chambre nouvellement aménagée, calculer le futur revenu d'une propriété nouvellement acquise, être satisfait d'une bonne interprétation d'une fable d'Esope, tambouriner à quatre mains avec ma nièce une symphonie, la naissance de superbes veaux, et ainsi de suite. Quant aux grandes joies, c'est d'abord cet effrayant bonheur : tous mes enfants sont bien portants, et, j'en suis presque persuadé, sont intelligents. Ce sont ensuite mes travaux. L'année passée, c'était l'étude de la langue grecque ; cette année, c'est la rédaction d'un livre d'alphabet, d'abord (1), et maintenant je commence un grand travail où j'expose quelques-unes des pensées que je vous ait fait connaître, mais aussi bien d'autres qui ne m'étaient pas encore venues à l'esprit. En général, je me sens en ce moment comme reposé de mes travaux précédents et entièrement libéré de l'influence de mon œuvre passée ; je me sens surtout libéré de l'orgueil et de ma sensibilité aux éloges. Je me mets au travail avec les mêmes joies, timidité et doute que j'éprouvais lorsque j'ai commencé à écrire.

Si je suis allé à Moscou, ce n'est certes pas pour y voir l'exposition. Au contraire, je suis rentré hier de la vieille capitale — où je suis d'ailleurs tombé malade — avec un

(1) V Alphabet, qui parut à la fin de 1872.

tel dégoût pour toute cette oisiveté, ce luxe, pour ces biens mal acquis, pour ces hommes et ces femmes dépravées, dépravation qui a pénétré toutes les couches sociales, pour cette absence de règle dans la société, que j'ai décidé de ne plus jamais retourner à Moscou, et je songe avec terreur au moment où mes filles seront en âge de fréquenter le monde.

Je baise vos mains.

Votre vieil et fidèle ami.

LXXXÏX A Strakhov.

YasnaïaPoliana, 25 mars 1872.

Vous m'avez touché au point sensible, mon cher Nicolas Nicolaïevitch. Une tristesse m'envahit après que j'eus lu votre lettre. Comme toujours, vous avez visé le nœud de la question. Vous avez raison de dire qu'il n'existe point chez nous de liberté pour la science et la littérature ; seulement vous y voyez un malheur, tandis que je ne le vois pas. Certes, il ne passera pas par la tête, s'il n'est pas détraqué, à aucun Français, Allemand, Anglais de s'arrêter à ma place et de se demander si le procédé que nous employons ou la langue que nous écrivons sont faux ; tandis qu'un Russe, s'il n'est pas fou, doit se demander s'il devrait continuer à noter ses précieuses pensées ou bien se rappeler que la Pauvre Lise (J) était lue jadis,

(I) Roman sentimental de Karamzine, écrivain célébré par les Russes, principalement comme leur premier historien national, mais qui n'occupe pas une moindre place en tant que créateur, après Lomonossov, de la littérature russe.

elle aussi, avec passion, jouissait d'une grande faveur, et chercher, par suite, d'autres procédés et une autre langue. Et encore, n'est-ce pas par réflexion que le Russe s'engagerait dans cette voie, mais parce que notre langue actuelle et nos procédés dégoûtent et que des « élans involontaires vous entraînent » vers une autre langue et d'autres procédés, qui sont par hasard ceux du peuple.

La remarque de D... est fort juste, surtout appliquée à ce qu'on nomme science etlitlérature ; mais un poète, s'il l'est réellement, ne saurait ne pas être libre, qu'il soit exposé au feu des armes ou non. Tout homme est libre de même de se lever ou de ne pas se lever de son lit de quiétude, comme sous le feu croisé. Il est loisible de rester exposé aux coups de feu, de s'en aller, de se défendre ou d'attaquer. On ne peut construire sur le champ de bataille ; il faut aller là où l'on peut construire.

Remarquez bien ceci : nous sommes sous la fusillade ; mais, le sommes-nous tous ? Si nous l'étions, la vie serait aussi indécise et mauvaise que la science et la littérature; or, la vie est ferme et majestueuse, elle avance toujours, sans se préoccuper de rien ni de personne. 11 est donc clair que le coup de feu vise uniquement la tour de notre imbécile littérature. U faut donc descendre et aller là-bas dans la plaine où on a toute liberté. Et de nouveau, comme par hasard, ce là-bas esi\e peuple. La Pauvre Lise faisait verser des larmes et on n'en finissait pas de la louer ; or on ne la lit plus et on ne la lira plus jamais, tandis que les chants, les contes, les légendes, tout ce qui est simple sera lu aussi longtemps que vivra la langue russe. J'ai modifié mes procédés d'écriture et la langue, mais, je le répète, non pas parce que j'en ai décidé la nécessité, mais parce que Pouschkine lui-même me parait ridicule, sans parler de nos élucubrations actuelles ; tandis que la langue

que parle le peuple et qui contient des sons à pouvoir exprimer tout ce que pourrait vouloir dire un poète, me demeure chère. En outre et surtout, cette langue estle meilleur régulateur poétique. Essaye de dire l'inutile, le grandiloquent, le morbide, cette langue ne te le permettra pas, tandis que notre langue littéraire est bien pendue ; elle est tellement exercée qu'elle pourra moudre n'importe comment, cela ressemblera toujours à de la littérature.

Toutefois, le populaire slavophile et le populaire vrai sont deux choses différentes : elles se distinguent autant que l'éther souffreux de l'éther sidéral, source de chaleur et de lumière. Je déteste tous ces, principes collectifs, etla propriété communale, et « nos frères les Slaves » imaginaires, et j'aime simplement ce qui est défini, clair, beau, mesuré, et je trouve tout cela dans la poésie, la langue et la vie populaires, tandis que le contraire m'apparaît dans les autres.

Je n'ai presque pas commencé à écrire et il est peu probable que je commence avant l'hiver. Tout mon temps et mes forces sont pris ^vY Alphabet. J'ai écrit pour la Zaria un récit nouveau que j'insérerai dans V Alphabet : Le prisonnier du Caucase. Je vous l'enverrai, au plus tard, dans huit jours. Je vous remercie pourvotre proposition decorriger les épreuves. Ecrivez-moi. je vous prie, ce que vous pensez de ce récit. C'est le modèle des procédés et de la langue que j'emploie et que j'emploierai à l'intention des adultes. Je sais qu'on va me couvrir pour cela d'injures et je crains que vous aussi vous en rirez. J'ai confiance en vous et c'est pourquoi vos réprimandes me seront utiles. Je ne dis pas que je vous écouterai, mais elles pèseront beaucoup dans la balance.

Votre comte L. N. Tolstoï.

Yasnaïa Poliana, août 1872 (1).

Chère Amie Grand'Mère,

Vous êtes l'une de ces personnes qui disent de leur être : « I will share with thee thy sorrow — and thou thy joys with me (2). » Et moi qui vous raconte toujours toutes mes joies, je fais appel aujourd'hui à votre sympathie pour ma peine.

Un événement tout à fait inattendu a fondu sur moi et a changé toute ma vie. A Yasnaïa Poliana, un jeune bœuf a tué un berger, et voici que je suis soumis à l'instruction, gardé à vue, sans pouvoir sortir de ma maison, sur l'ordre d'un gamin, surnommé juge d'instruction, et j'aurai ces jours-ci à m 'expliquer et à me défendre en justice... De quel crime ?

C'est effrayant de songer, de se rappeler toutes les avanies auxquelles j'ai été, suis et serai en butle ! Moi, homme à barbe grise, père de six enfants, conscient de ma vie utile et laborieuse, avec la conviction absolue de ne pas être coupable, avec le mépris que je ne puis m'empêcher d'avoir pour les nouveaux tribunaux que j'ai vus à l'œuvre, mon unique désir est qu'on me laisse tranquille, qu'on me laisse la pais, comme je laisse tranquilles les autres.

(1) Cette lettre et la suivante furent longuement analyséee et en partie reproduites par M. Zacharyine, dans le Messager de l'Europe de juin 1904.

(2) « Je veux partager tes peines, et toi partage avec moi tes joies. »

Il est insupportable de vivre en Russie avec la crainte constante que le premier jouvenceau venu, à qui mon visage déplaît, puisse me faire asseoir sur le banc des accusés et m'enfermer en prison. Mais, trêve de récriminations ! Vous connaîtrez toute cette histoire par la presse. Je mourrai de rage si je ne la déverse pas, et qu'on me juge alors pour avoir dit la vérité ! Mais je vais vous expliquer ce que je veux faire et aussi ce que je vous demande.

Si je ne meurs pas de colère et d'ennui en prison, où ils me mettront sûrement (je suis persuadé qu'ils me détestent), j'ai décidé d'aller habiter l'Angleterre pour toujours, ou du moins, jusqu'à l'instant où la dignité, la liberté d'un homme seront respectées chez nous.

Cette idée plaît à ma femme ; elle aime tout ce qui est anglais; pour les enfants, ce sera très utile; quant aux moyens, j'en dispose suffisamment. Après avoir tout vendu, j'aurai bien dans les 200 mille roubles. Quant à moi personnellement, bien que la vie en Europe me répugne, je cesserai de rager et j'aurai la possibilité, pendant les quelques années qui me restent à vivre, d'écrire tranquillement ce que j'ai encore à écrire.

Notre projet est de nous installer d'abord près de Londres ; puis, de choisir un joli endroit près de la mer où se trouveront de bonnes écoles, d'acheter une maison et un petit terrain. Pour que la vie en Angleterre soit agréable, il faut avoir des connaissances parmi les bonnes familles aristocratiques. C'est en cela précisément que vous pouvez m'aider, et je viens vous demander deux ou trois lettres pouvant nous ouvrir les portes de la bonne société anglaise. Cela est nécessaire pour les enfants qui devront y grandir.

Je ne puis encore vous dire quand nous nous mettrons en voyage, car je suis à leur discrétion et ils peuvent me tourmenter encore longtemps. Vous ne sauriez vous imaginer ce que c'est. On prétend que les lois donnent la sécurité (1) ; chez nous, c'est le contraire. J'ai organisé ma vie de façon à avoir le plus de sécurité possible et, content de peu, je ne cherche rien, je ne désire rien que la paix. Je suis aimé, je suis respecté des paysans ; les voleurs eux-mêmes m'épargnent, et je jouis d'une pleine sécurité dont seules les lois me dépossèdent.

Ce qui me peine le plus, c'est ma colère. J'aime tant

aimer, et voici que je suis obligé de ne pas décolérer ! Je

lis et « Notre Père qui êtes au Cieux » et le XXXVIIe Psaume,

ce qui me calme pour un instant, surtout le Pater ; puis,

je recommence à bouillir, incapable de rien faire ni rien

penser. J'ai abandonné le travail, comme un sot désir de

me venger, quand l'objet de la vengeance n'existe pas. Ce

n'est que maintenant, alors que je me prépare au départ

et en ai pris la résolution définitive, que je retrouve un peu

de calme, et j'espère me retrouver moi-même bientôt.

Adieu ; je baise votre main.

Septembre 1872.

Je me hâte de vous écrire, chère amie, pour vous informer de la nouvelle tournure qu'a prise soudainement mon affaire et qui i modifié tous mes projets. Excusez-moi de

(1) En français dans le texte.

vous avoir troublée, mais ce n'est certes pas ma faute. J'ai souffert ce mois-ci plus que jamais, et avec l'égoïsme de l'homme, je voulais que tout le monde souffrit un peu avec moi. Je me suis senti déjà un peu soulagé après m'ètre épanché auprès de vous et m'etre décidé à partir.

Tout à l'heure, je viens de recevoir une lettre du président du Tribunal me disant que toutes les vilenies qu'on m'avait faites ont été commises par erreur et qu'on me laisserait en paix. S'il en est ainsi, je ne partirai pas, et, encore une fois, je vous prie de m'excuser du trouble que je vous ai causé. Pour me justifier, je vais vous raconter toute l'histoire.

Pendant que j'étais à Samara, un bœuf a tué un berger. Même quand je suis à la maison, je ne vois pas mon intendant pendant des mois entiers et je ne m'occupe pas personnellement des affaires de ma propriété. Un jour, arrive chez moi un adolescent, il me l'ait savoir qu'il est juge d'instruction, se met à me questionner pour savoir si je suis fils légitime de mes parents, etc., m'annonce que je suis accusé d'un « acte illégal » dont mort d'homme s'ensuivit et, enfin, exige que je signe un papier par lequel je m'engage à ne pas quitter Yasnaïa Poliana jusqu'à la fin du procès. Je demande si la signature est obligatoire ou non. Le procureur m'a répondu que si je ne signais pas on m'arrêterait (1). Je signe et m'informe de la date à laquelle l'affaire se terminera. On me dit que, selon la loi, le substitut du procureur doit, dans un délai de huit jours, prendre une décision : classer l'affaire, ou bien rédiger l'acte d'accusation. Et je sais qu'ici, à la campagne, un

(\) Pour la clarté de ce passage, il convient de noter que Tolstoï a fait porter, par un envoyé spécial, une lettre au substitut du procureur résidant à Toula, lettre dans laquelle il lui demandait s'il était obligé ou non de signer.

paysan attend depuis quatre ans l'expiration de ce délai de huit jours, et je sais qu'il peut attendre encore un, deux ans, suivant leur borf plaisir.

Trois semaines se passent, et je caresse l'espoir que, si ce n'est pas dans une semaine, du moins dans trois semaines, la solution pourra intervenir. Je m'enquiers et j'apprends qu'au lieu d'arriver aune conclusion, l'instruction n'a pas même commencé, alors que ma demeure esta quinze verstes seulement de la ville (1). Je demande alors de qui dépend de soutenir l'accusation ou de l'abandonner ? On me répond : du seul substitut, un gamin d'une vingtaine d'années. S'il est dans le genre du juge d'instruction, j'aurai certes quatre mois de prison. Et où est l'espoir du salut? Dans le Tribunal. Par malheur, je suis juste à ce moment désigné comme juré, et je dois me rendre au Tribunal. Dois-je y aller ou non? A qui le demander? J'adresse la demande au président du Tribunal. 11 m'écrit que j'ai le droit de ne pas y aller. J'envoie au Tribunal un papier disant que je ne puis y aller, étant soumis. à l'instruction. Le substitut du procureur déclare publiquement que je ne saurais remplir les fonctions de juré, parce que je suis accusé du crime visé par l'article 1466, c'està-dire pour assassinat. (Vous comprenez comme c'est agréable). Le Tribunal me condamne néanmoins à 225 roubles d'amende et exige ma présence, sous peine de nouvelles poursuites en justice.

Rien à faire : je me rends au Tribunal, muni de lalettre du président affirmant mon droit juridique de ne pas venir, et je procure à ces gens le plaisir de s'amuser à mes dépens. Les voici donc, les juges qui vont me juger !

(1) Toula.

N'oubliez pas, de plus, que, clans l'affaire du bœuf, qu'on a mise maintenant sur le dos de mon intendant par fausse honte (1), il est impossible d'accuser qui que ce soit, pas plus moi qui étais à ce moment à Samaraetqui ne m'occupais pas des affaires de ma propriété, que vous même. N'oubliez pas aussi que je ne connais personne à Toula, que je neveux y connaître personne, que je n'ai jamais fait de mal à qui que ce soit, et que je supplie Dieu et gens de me laisser tranquille.

Je suis occupé du matin au soir à mettre au point le livre qu'on imprime en ce moment, et cette occupation m'absorbe entièrement. Parfois le doute me prenait : N'aije pas, en effet, commis un crime \ Ne suis-je pas devenu fou? J'étalais ma mauvaise humeur, j'en éprouvais de l'humiliation et je me fâchais encore plus. Maintenant voilà qu'on m'écrit que le juge d'instruction s'était trompé, que le substitut du procureur a été pris à court, et que le Tribunal, à son tour, aurait pu envisager l'affaire d'une autre façon ; bref, que tout est pour le mieux et que clans toutes choses il y a de petits malentendus. Le petit malentendu est que depuis un mois je suis en état d'arrestation et que, par une chance inattendue, le substitut du procureur a compris qu'on ne pouvait m'accuser ; autrement, j'aurais été jugé et ils s'en seraient bien amusés.

Même en ce moment, je ne sais encore rien d'officiel ; peut-être vont-ils encore imaginer quelque chose. Je n'ai abandonné mon idée de partir que parce que j'espère qu'il n'y aura pas de procès ; car j'ai décidé depuis longtemps que s'il y en avait un, je partirais. Quand je vous ai écrit, il était visible qu'il y aurait un procès. Ces petits malentendus, ces petites erreurs me visant durant un mois, les

(1) En français dans le texte.

trois ans de prisons auxquels fut condamné mon pauvre moujik, pourraient être comparés au fait qu'un commandant, souhaitant le bien des administrés, mettrait des gardes pour maintenir la sécurité des habitants et que les gardes, avec l'imperfection habituelle à l'homme, auraient tué tous les habitants qu'ils avaient mission de garder. C'est exactement mon histoire.

Bien que tout ne soit pas encore terminé, que ma signature ne soit pas encore annulée et qu'on puisse me faire encore beaucoup de misères, je vois par la lettre du président qu'on veut me laisser tranquille et je regrette de vous avoir écrit tout cela et d'être aujourd'hui obligé de m'en expliquer.

Enfin, ce matin, une chose est arrivée qui m'a complètement calmé, avant même la réception de votre lettre. Ma femme a été prise tout d'un coup d'une forte fièvre et sentait des douleurs clans la poitrine ; or, elle allaite en ce moment son bébé. J'ai compris subitement que l'homme n'avait pas le droit de disposer de sa vie et surtout de la vie de sa famille. Comme l'offense me semblait alors mesquine, et j'hésitai à partir.

Ma sœur Mâcha nous a quittés ces jours-ci. Elle parlait avec tendresse chaque jour de vous et se reprochait de ne pas vous avoir écrit, et moi, je me reproche de vous avoir écrit ; je vous demande de me le pardonner.

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