XCI
Novembre 1872.
Vous me demandez des nouvelles sur l'affaire du bœuf. Elle s'est terminée par la reconnaissance d'une série d'erreurs : le juge d'instruction s'est trompé en m'accusant,
puis, une deuxième fois, en exigeant ma signature et m'imposant l'obligation de ne pas sortir delà maison. Ceux qui m'ont condamné à l'amende se sont trompés, et ceux qui ont commencé l'affaire se sont trompés, parce qu'après avoir reconnu leur erreur et pour prouver qu'il y avait tout de môme une affaire, ils se mirent à accuser mon intendant. Mais ensuite, on a fini par reconnaître qu'il n'y avait pas trace de coupable.
Pour me disculper quelque peu, je dois vous dire qu'après avoir terminé mon Alphabet, j'ai commencé à écrire le volumineux ouvrage (que je n'aime pas appeler roman) auquel je rêve depuis longtemps. Quand on commence à être pris par celte toquade, comme le disait admirablement Pouschkine, on devient particulièrement sensible aux brutalités de la vie.
Imaginez-vous un homme qui, dans le silence et l'obscurité complets, prête l'oreille aux moindres bruits et veut saisir la moindre clarté perçant la nuit, et qu'à cet instant, on fuse tout à coup à son nez de puants feux de bengale et qu'éclate à ses oreilles une fanfare jouant faux. Vous avouerez que ce soit fort désagréable. Me voici donc de nouveau écoutant et regardant dans le silence et l'obscurité... Ah ! si je pouvais décrire la centième partie de ce que je vois, entends, ce serait pour moi une grande jouissance !
Me voilà lancé... Vous m'avez donné un thème pour ma lettre : mes enfants, et c'est sur ce thème que je voudrais vous écrire. Voilà ce qu'ils sont : l'aîné (1) est blond, assez joli ; il y a chez lui quelque chose de faible, de patient et de très doux dans l'expression. Quand il rit, son rire n'est pas communicatif, mais quand il pleure, je me retiens avec
(1) Serge, diminutif Serioja.
peine pour ne pas pleurer avec lui. Tout le monde dit qu'il ressemble à mon frère aîné (1) ; j'ai peur de le croire, ce serait trop beau. Le principal trait de mon frère n'était ni l'égoïsme, ni le dévouement, mais le juste milieu. Il ne se sacrifiait à personne, mais il n'a jamais, non seulement fait de tort à personne, mais jamais contrarié personne. Il se réjouissait et il souffrait en lui-même et pour lui seul. Serioja est intelligent, il a l'esprit mathématique et très sensible à l'art; il étudie très bien, fait la gymnastique, mais il est gauche (2) et distrait ; il n'a pas une personnalité bien nette : le côté physique l'influence trop. Quand il est bien portant et quand il est malade, ce sont deux garçons différents.
Elie, le troisième (3), n'a jamais été malade : charpente robuste, peau blanche et rose ; il est rayonnant ; mais il étudie mal, pense toujours à ce qui lui est défendu, invente des jeux lui-même ; méticuleux, soigné, et son b moi » lui importe beaucoup. Il est ardent et violent (4), se bat tout de suite, mais en même temps est très doux et très sensible. Il est sensuel : aime à manger et à se coucher à l'aise ; quand il mange la gelée de framboise ou le gruau d'avoine, ses lèvres clapotent. Il est personnel en tout ; quand il pleure, il se fâche et est désagréable ; quand il rit, son rire gagne tout le monde. Tout ce qui n'est pas permis a pour lui du charme, et il n'est pas long à deviner le défendu. Etant tout petit, il entendit dire à ma femme, qui était enceinte, qu'elle sentait les mouvements de son enfant; aussi, pendant longtemps, son jeu favori était-il de mettre quelque chose sous sa veste et, tout en
(1) Nicolas.
(2) En français dans le texte.
(3) Le deuxième enfant est une fille : Tatiana.
(4) En français dans le texte.
promenant sa main sur son ventre, il disait en souriant : « C'est le petit bébé ». Il caressait tous les poufs ayant les ressorts cassés, en chuchotant avec un sourire : « C'est bébé !» Il y a peu de temps, alors que j'écrivais les fables pour mon Alphabet, il inventa celle-ci : « Il y avait une fois un petit garçon qui demanda : Dieu, est-ce qu'il marche? Le bon Dieu l'a puni, et il a marché toute sa vie ».
Si je meurs, l'aîné, quel que soit son sort, restera un excellent garçon et sera certainement le premier dans ses classes. Quant à Elie, il périra, s'il n'a pas un guide sévère et aimant.
Cet été, nous sommes allés nous baigner. Seriojaétaità cheval et j'avais Elie en croupe derrière moi. C'était le matin. Je sors ; les deux gamins m'attendent. Elie, tout rayonnant, en chapeau et portant un drap délit soigneusement plié. Serioja arrive de quelque part tout essoufflé, «ans chapeau. « Va chercher ton chapeau, sans cela, je ne t'emmène pas ». Serioja s'agite, cherche son chapeau ici, Jà, pas de chapeau. « Je ne t'emmène pas, ce sera une le- •çon pour toi ; tu perds toujours quelque chose». Il est près de pleurer. Je pars avec Elie et j'attends que ce dernier manifeste un regret. Aucun, il rayonne, et parle de son cheval. Ma femme trouve Serioja en larmes. « Je ■cherche mon chapeau et je ne le trouve pas ! » Elle devine que son frère à elle, parti de grand matin pour pêcher, a mis le chapeau de Serioja. Elle m'écrit un mot, me disait que Serioja n'était pas responsable de la perte de son chapeau et me l'envoie en casquette. J'entends des pas rapides près de la cabine de bains. Serioja accourt (il avait perdu le billet en route) et se met à sangloter. Elie fait comme lui, et moi aussi un peu.
Tania : huit ans. Elle est après Serioja ; tout le monde dit qu'elle ressemble à sa mère ; et je le crois, et, bien que
ce soit assez, je crois, parce que c'est évident. Si elle avait été la fille aînée d'Adam, n'ayant pas d'autres enfants avant elle, elle aurait été une petite fille malheureuse. Son plus grand bonheur, c'est de s'occuper des petits. Elle éprouve un visible plaisir à toucher ces petits corps ; son plus grand rêve, c'est d'avoir des enfants. Ces jours-ci, je suis allé avec elle à Toula pour la faire photographier. Elle commence à me supplier d'acheter pour Serioja un couteau, pour l'autre ceci, pour un autre cela, et elle savait trouver juste le cadeau qui ferait plaisir à chacun. Quant à elle, je ne lui ai rien acheté, et elle n'a pas pensé à elle un seul instant. Au retour, je lui demande : « Tania, tu dors ? — Non. — A quoi penses-tu? — Je pense que lorsque nous arriverons, je demanderai à maman si Liola (1) a été sage, alors je lui donnerai un cadeau ; et comment Serioja fera semblant de ne pas être content, alors qu'en réalité, il le sera. » Elle n'est pas très intelligente, elle n'aime pas à faire travailler son cerveau, mais le mécanisme est bon. Elle sera une femme admirable, si Dieu lui donne un mari. Je suis prêt à donner un grand prix à celui qui fera d'elle uue femme nouvelle.
Le quatrième, Léon, joli, adroit, bonne mémoire, gracieux ; tous les habits lui vont bien. Tout ce que les autres font, il le fait assez adroitement et bien, mais je ne le comprends pas encore assez.
La cinquième, Mâcha, a deux ans ; c'est à sa naissance que ma femme a failli mourir ; elle est faible et maladive, un corps blanc comme du lait, des cheveux frisés, presque blancs, de grands yeux bleus, étranges par leur expression profonde et sérieuse, très intelligente et sans beauté. Celle-là sera une de ces énigmes qui souffrent et
(1) Léon, le quatrième enfant.
qui cherchent. Elle ne trouvera rien, mais elle cherchera éternellement les choses les plus inaccessibles.
Le sixième : Pierre, un géant, un énorme et admirable baby dans son petit bonnet ; il tourne ses coudes de tous côtés, s'étire, et ma femme est dans une agitation admirative quand elle le tient. Quant à moi, je n'y comprends rien ; je ne vois qu'une chose : c'est qu'il y a en lui une énorme provision de force physique ; mais y a-til encore ce à quoi cette réserve est nécessaire ? je ne le sais pas ; c'est pourquoi je n'aime pas les enfants avant l'âge de deux ou trois ans.
Je ne sais si je vous ai parlé d'une étrange observation. Il y a deux sortes d'nommes : les chasseurs et les nonchasseurs. Ces derniers affectionnent les bébés, aiment à les prendre sur les bras. Les autres ont envers les bébés un sentiment de peur, de dégoût et de pitié. Je ne connais pas d'exception à cette règle. Vérifiez-la parmi vos connaissances.
xcin
Au directeur de « la Gazelle de Moscou » (1)
Novembre 1872.
J'ai lu et entendu énoncer bien des reproches à mon adresse, sous le prétexte que, ne connaissant ou ne voulant pas connaître l'enseignement phonétique introduit
(1) Bien qu'étant écrite pour le public, cette lettre s'ajoute utilement aux documents privés que nous publions, en raison de la précision qu'elle nous donne sur la méthode pédagogique appliquée par Tolstoï.
actuellement partout, je propose clans mon Alphabet le vieux et difficile procédé d'épellation. Ce reproche contient un malentendu évident.
Le procédé d'enseignement phonétique non-seulement m'est très familier, mais je fus, à vrai dire, le premier à l'avoir appliqué en Russie, il y a douze ans, après mon voyage en Europe, dans un but pédagogique. J'ai expérimenté, dès cette époque, et à diverses reprises par la suite, cette méthode d'enseigner la lecture, et je me suis aperçu que non-seulement elle est contraire au génie de la langue russe et aux habitudes populaires, mais qu'elle exige encore la composition de traités spéciaux et, outre d'autres difficultés d'application dont il serait inutile de parler ici, elle rend l'enseignement trop long et difficile.
Il est une autre méthode qui peut facilement la remplacer : énoncer toutes les consonnes avec la voyelle et épeler sans livre. Cette méthode, que j'avais imaginée il y a douze ans déjà, est appliquée par moi clans toutes mes écoles et, de leur propre initiative, par tous les professeurs qui enseignent dans ces écoles, et cela avec un constant succès. €'est la méthode que je propose dans mon Alphabet. Elle n'a qu'une ressemblance extérieure avec le procédé d'épellation, ce dont chacun peut se convaincre s'il se donne la peine de lire les instructions pour professeurs de mon Alphabet. Cette méthode se distingue de toutes les autres par la rapidité avec laquelle les élèves apprennent à lire ; un élève doué peut apprendre à lire, lentement mais correctement, en trois ou quatre leçons, et un élève peu doué, pas plus qu'en dix leçons. Je conseille donc à tous ceux qui affirment que le procédé d'enseignement phonétique est le. plus rationnel et le plus rapide, de faire ce que j'ai fait à plusieurs reprises : expérimenter l'un et l'autre procédé sur quelques élèves.
L'enseignement de la lecture est une œuvre pratique, et seule l'expérience, non le raisonnement, peut montrer quelle est la méthode la plus efficace ; il faut donc procéder à l'expérience avant de juger.
Au reste, l'enseignement de la lecture n'est que la partie infime dans le domaine de l'instruction populaire, comme je l'ai déjà montré dans la Revue que j'éditais il y a douze ans, ainsi que dans les instructions pour professeurs, dans mon A Iphabet publié récemment. Mais même dans cette œuvre relativement peu importante, il est inutile de prendre la voie difficile et tortueuse de l'enseignem ent phonétique, alors qu'on peut atteindre le même but, plus simplement et plus vite.
A Feti.
Yasnaïa Poliana, 12 novembrs 1872.
Tel l'ognon a honte devant la rose,
Bien qu'il n'y ait pas motif d'avoir honte,
Telje serais honteux de répondre en prose
A votre provocation, mon cher Fett.
Donc, pour la première fois, j'écris envers
Ma réponse, non sans crainte.
Quand? où? décidez vous-même,
Mais venez chez nous, ô Fett !
Je me contenterai du sec pendant l'été :
Périsse l'orge, le froment,
Pourvu que je puisse avec Fett
M'entretenir librement toute une journée !
Wous sommes trop prévoyants, nous deux, 'Qu'importe ce que l'avenir nous réserve ! Il n'y a que les intérêts du jour.
C'est ainsi qu'il faut vivre, mon cher Fett.
Sérieusement, écrivez-nous le plus tôt possible pour
nous dire quand nous devrons envoyer la voiture vous
chercher. On a grande envie de vous voir.
Votre
A Strakhov
12 novembre 1872.
Cher et très estimé Nicolas Nicolaïevitch !
Tout le temps après votre départ (durant quatre jours) j'étais occupé exclusivement de vous : je lisais votre livre (1). Et bien que mon opinion vous importe peu sans doute, je sens le besoin de vous en parler, tellement est forte l'impression que votre livre a produite sur moi. Je l'ai lu attentivement et je n'ai pu m'en arracher ; j'ai -souligné au crayon les endroits qui m'avaient frappé le plus et je les ai relus.
En voici l'impression générale : 1° j'ai appris bien des choses neuves et nullement hasardeuses, mais précisément celles qu'il faut savoir ; 2° bien des questions que j'avais vaguement envisagées y sont posées et résolues d'une façon claire, neuve et forte. J'ai honte de me rappeler l'opinion que je m'étais faite à la légère sur ce livre, unique-
<1) Le monde comme un seul tout, publié en 1872.
ment parce que les articles dont il e^st composé avaient été publiés précédemment. On n'en avait pas entendu parler et je concluai qu'il n'y avait rien de marquant. Voyez combien sont enracinées les habitudes prises. 3° Beaucoup de questions non résolues. On devine dans quel sens l'auteur doit les résoudre, et on a peur pour lui. 4° Désagréable impression donnée par la nervosité du ton, et même un certain manque de suite dans l'ordonnance du livre.
Comprenez-moi bien. Maintes l'ois, l'œuvre dénote une telle profondeur et une telle clarté qu'elle révèle une sévère logique dans la conception de l'auteur, et pourtant,, le livre s'écarte de cette logique.
Les détails maintenant. Les lettres I, II, III, IV, V. Tout y est parfait. Pourtant, dans la Ve lettre, pages 73 et 74, l'auteur parle de C esprit et que la compréhension doit commencer par l'esprit. Pourquoi ? A mon sens, l'homme se distingue du reste du monde nullement par l'esprit, que je ne comprends absolument pas, mais par le fait qu'il se se juge lui-même quand il juge l'homme et qu'il ne se juge pas quand il juge les choses. Juger soi-même (plus exactement être l'objet de son jugement) est ce que nous appelons conscience. C'est pourquoi, la distinction doit être tranchée ; seulement elle a pour base non pas quelque esprit objectif, mais le rapport dans lequel se trouve l'homme envers l'objet pris en dehors de lui et en lui. Je suis d'accord avec vous quand vous dites que l'homme doit commencer la connaissance des choses par lui-même et non par ce qui est en dehors de lui ; mais je cesse d'être d'accord quand vous opposez à l'esprit objectif le monde objectif, en tant que prétendu esprit lui aussi.
Etjenesuispas d'accord, parce que, plus loin, cette distinction devient essentielle.
Ensuite, àla page 89 et jusqu'à la fin du chapitre, vous
posez des notions découlant uniquement de la croyance en l'esprit-perfection. Pour la conscience de l'homme, c'està-dire pour sa pensée concentrée sur lui-même, il ne peut exister qu'une perfection relative, non absolue. C'est une question fort compliquée, et je regrette de ne m'être pas entretenu avec vous de vive voix. Il est impossible de l'exposer dans une lettre. Je vais essayer quand même de vous dire succinctement mes convictions.
La perfection zoologique, sur laquelle vous insistez, et même intellectuelle qui en découle, est seulement une perfection relative et qui a pour origine la contemplation de soi-même. La mouche est au même titre un centre et l'apogée de sa création. Mais il existe, d'autre part, la perfection morale et religieuse (le bouddhisme, le christianisme) qui ne saurait être démontrée, qui est certaine et qui ne saurait même être comparée à rien ; c'est pourquoi elle ne peut être appelée perfection (une pareille notion est fondée sur celle des degrés) ; bref, c'est la notion du bien. Elle est telle qu'on ne saurait en dire qu'elle est plus grande ou plus petite, mais qu'elle existe chez l'homme et qu'elle est absente chez l'animai. Elle existe chez l'homme, elle est le principe de toute sa vie ; c'est pourquoi elle ne peut être ni plus grande ni plus petite.
Dans tla IVe lettre, pages 92 et 93, vous parlez fort bien de l'infaillibilité de la raison de la conviction. Je substitue à la raison de la conviction, la conscience de la vie dont le principe est le bien. Il s'ensuit que plus on a conscience de ce principe, plus on est parfait. Le passage sur les infusoires, page 98, est parfait. Vous y déduisez fort bien la notion du perfectionnement de la notion de l'organisme ; mais le prémice suivant lequel le but de notre vie est le perfectionnement coïncidant avec le perfectionnement de l'organisme, diminue la signification de la vie
humaine. Aussi, le mécontentement de la vie qu'expriment non seulement les poètes, mais des millions d'hommes (le christianisme, le bouddhisme) est un fait qu'on ne saurait expliquer par l'égarement. Il a la plus légitime des racines. Il a pour base le principe même de la vie. Et de même qu'est insuffisante l'explication des matérialistes (comme le prouve l'auteur), précisément parce qu'ils perdent de vue les vertus de la conscience (de l'esprit), l'explication de l'auteur est insuffisante parce qu'elle perd de vue le principe de la vie.
La lettre VIII est des plus séduisantes, surtout là où sont traités des cristaux : c'est une détinition géniale des principes des divisions en l'inorganique, l'organique et l'animal.
La lettre IX ne me plaît pas en entier, ni par la forme ni par le contenu ; je l'aurais supprimée. Les habitants des planètes et les oiseaux me déplaisent, malgré l'abondance des détails intéressants, exposés avec votre netteté et habileté; et les deux chapitres sont écrits dans un ton tout autre, manquant de gravité.
Quand vous parlez de ce qui distingue l'homme de l'animal, vous écrivez deux chapitres dans le ton précédent et ils sont de nouveau excellents. L'idée sur la limite est frappante. La réfutation de l'opinion des naturalistes sur la prétendue place de l'homme est supérieure. C'est uniquement pour ma commodité que j'y substitue : les naturalistes veulent trouver la place de l'homme sans profiter de la conscience, autrement dit de la compréhension de soi-même. De même que (comparaison grossière) je voudrais reconnaître ma place dans une chambre en y mesurant la distance entre tous les objets qui s'y trouvent et non celle qui me sépare de ces objets.
La deuxième partie, autant que je puis juger, est excellente tout entière. J'y ai trouvé, pour la première fois, une
exposition claire du sens de la physique et de la chimie. J'y ai trouvé la solution nette et facile, semble-t-il, d'une partie des questions qui m'avaient préoccupé ; j'y ai trouvé de plus l'indication nette de ce qui est réellement essentiel dans ces sciences. Toute cette partie porte à chaque instant les traces de mon crayon et je ne sais quel est l'endroit le meilleur. Ce qui m'a frappé toutefois le plus, ce n'est pas seulement la critique de la chimie, mais encore l'exposition d'un nouveau système éventuel. Excellente égalemente st l'explication du principe del'opinion matérialiste.
Je n'ai trouvé que deux taches sur ce soleil : et cela par la faute de Hegel. La page 380 contient une citation de Hegel qui est peut-être fort belle, mais où je ne comprends pas un mot, bien que je l'ai lue et relue plusieurs fois. 11 ■en est de même de la page 451 : « La pensée pure est éthérique » et ainsi jusqu'à la fin. C'est ma veine avec Hegel. Je n'y comprends rien. Je comprends encore moins comment ce charabia peut-il s'allier à votre netteté de pensée.
Je ne sais si j'enverrai cette lettre. Je vous dirai en tout cas ce que je voulais dire. Mon opinion sur vous était très haute, mais je m'en défiais (j'avais peur d'être suborné par vos louanges) ; mais maintenant, après avoir lu votre livre, toute défiance a disparu et mon opinion sur votre force s'est raffermie encore. Que Dieu vous donne la paix d'âme ! Vous me réjouiriez beaucoup si vous m'écriviez aussi sincèrement que moi, en me donnant votre opinion sur ma critique de votre livre.
Comme vous le voyez, j'ai écrit cette lettre le 12 novembre. Avant-hier ne pouvant plus attendre votre lettre avec la nouvelle adresse, j'ai écrit quelques lignes et les ai envoyées, au hasard, à Sébastopol, propriété de Danilevsky.
Un cœur sent l'autre. J'ai reçu aujourd'hui votre lettre et j'envoie la mienne, si peu qu'elle me plaise maintenant. Je ne puis tout exprimer dans une lettre. Mais vous saurez comprendre bien des choses, j'espère. Dans mon précédent billet, je vous demandais votre nouvelle adresse, afin de savoir où il faut vous envoyer de l'argent, et ce que vousfaites. Maintenant, je suis au courant et vous enverrai l'argent ces jours-ci (1).
Vous vivez très bien, et le bien, c'est que vous vous ennuyez simplement. Du moins, votre lettre m'en donne l'impression. L'ennuie me visite fort rarement, mais je l'accueille avec joie. Il est toujours l'annonciateur de la venue d'une grande énergie intellectuelle.
Y! Alphabet se vend mal et la Gazette de Saint-Pétersbourg l'a fort malmené ; mais cela ne m'intéresse presque plus ; je suis convaincu qu'avec cet Alphabet je me suisélevé « un monument impalpable ».
Oui, souhaitez-moi de travailler. Je m'en abstiens jusqu'ici. J'ai amoncelé autour de moi des ouvrages sur Pierre Ier et son époque, je lis, note, ai velléités d'écrire, et je ne puis pas ! Partout où le regard se pose c'est une énigme qui apparaît, énigme dont la divination n'est possible qu'à la poésie. Toute la vie russe y passe. Il me semble même que rien ne sortira de mes préparatifs. Je tâtonne trop longtemps et je m'ennuie outre mesure. Je ne me chagrinerai pas si rien n'en sortira.
A la prochaine lettre... Vivez le plus logtemps possible et travaillez. Ma femme vous envoie ses bons souvenirs.
Votre L. Tolstoï.
17 Décembre.
(1) Il s'agit de la rétribution de Strakhov pour le temps et le travail consacrés par lui à la correction des épreuves et la surveillance de l'impression de l' Alphabet de Tolstoï.
A P.-D. Golokhvaslov(l).
Moscou, 6 décembre 1872,
1) Posselt ; 2) La vie de Lefort et les Anecdotes de- Stelin ; 3) Le journal intime de Gordon ; 4) Zabéline : La vie domestique des tzars russes, et 5) Zabéline : Essai d'étude de l'antiquité russe ; 6) Bolotov ; 7) Les Mémoires de Tcherbatov ; 8) Kotoshikhine ; 9) Olêarius ; 1 0) Weter ; H) Le Cabinet de P. le G.; 12) Les Mémoires de Balévitch ; 12) Le Voyage d'un Anglais en Russie (2).
Voilà les livres iont j'ai besoin et qui me manquent. Je crains d'abuser de votre amabilité, mais j'ai bien envied'avoir ces livres. Ceux dont j'ai souligné les titres mesont particulièrement nécessaires.
Je voulais trouver une heure pour vous voir, mais cela m'a été impossible. J'avais à m'entretenir avec vous. Je vous l'écrirai peut-être, ou bien je vous le dirai quand je vous verrai, ce que j'attends avec la plus grande impatience.
Comte L. Tolstoï.
(1) Le destinataire de ces lettres s'adonnait à l'élude de l'histoire ancienne de la Russie et plus particulièrement des vieilleslégendes populaires, dans le dessein d'y découvrir les règles du vers russe.
(2) Les ouvrages demandés par Tolstoï devaient le renseigner sur l'époque de Pierre le Grand à laquelle il avait formé le projet de situer l'action de son nouveau roman. Ce projet fut abandonné par la suite.