‹ TolstoïChapitre 24 sur 28 · XCV1I · texte numérisé non relu

XCV1I

Yasnaïa Poliana, 24 janvier 187.

Je deviens indiscret. A peine avais-je refusé votre offre que j'ai eu besoin de trois livres. J'ai consulté votre avantdernière lettre, il y est fait mention de deux de ceux-ci : Korch et Essipov : Etude sur les dissidents. Si je ne vous ennuie pas, envoyez-les moi, je vous prie. Le troisième est la Statistique de Kirilov, dont Oustrialov fait mention. S'il est en vente (excusez-moi, pour l'amour de Dieu), quand vous irez chez Soloviev (1), faites-le porter à mon compte et envoyez-le moi, je vous prie. Dans mes études de diverses époques, je suis arrivé à un tel point (vous avez dû l'éprouver) qu'il semble que l'on tourne dans un cercle vicieux. La même chose se trouve répétée partout et l'on sait de quelle source cela provient. N'est-ce donc que cela?

J'ai encore de l'espoir à trouver quelque chose du côté des généalogies. Savez-vous s'il existe quelque chose dans ce genre? Surtout à propos des Scheremetiev et des Apraxine. D'autre part, après avoir lu à satiété les descriptions toujours fausses de cette époque, descriptions faites au point de vue européen, celui de la banalité héroïque, je suis parvenu à la période où l'on s'aperçoit que cette fausseté détonne et où, en voulant rompre ce cercle vicieux, on perd son calme et la faculté de fixer l'attention.

Il m'a été très agréable de lire votre lettre. Dans mes

(1) Libraire.

bons moments, je pense à peu près comme vous ; mais il est agréable de recevoir une confirmation d'autrui.

Je voudrais vous donner aussi un conseil sincère ; mais le mien ne sera pas agréable, quoique vous sachiez probablement vous-même ce que je vais vous dire. Ne demeurez pas à Moscou. Les personnes qui doivent se livrer à un travail intellectuel opiniâtre , sont exposées à deux dangers : le journalisme et les conversations. Vous êtes armé contre le premier, comme je le pense ; mais le second me semble dangereux pour vous. Vous parlez bien, on vous écoute volontiers, parce que vous avez quelque chose à dire ; mais c'est là justement le mal. Et plus les gens auxquels vous vous adressez sont intelligents, plus c'est mauvais. Pour les gens intelligents, vous allez chercher la substance même de votre pâté, et c'est ce qu'il ne faudrait pas faire, afin qu'ils ne soient pas en état de le flairer comme les chiens flairent un mets que l'on prépare pour un jour de fête.

Je serai probablement bientôt à Moscou et il faudra me rappeler votre adresse, afin que je puisse vous voir.

Mon adresse est toujours : Toula.

Votre

XVCTI1

A Strakhov

Yasnaïa Poliana, janvier 1873.

La recherche de la foi. Vous écrivez que toute compromission avec la pensée vous répugne ; à moi aussi. Vous dites encore que, pour un croyant, toute insanité est bonne

pourvu qu'elle sente la piété (je remarquerai : pourvu qu'elle soit pénétrée de la croyance, de la foi, de l'amour). Les croyants nagent dans les insanités comme le poisson dans l'eau ; tout ce qui est clair et défini leur répugne, à moi aussi. J'ai commencé à écrire sur ce sujet et j'ai déjà écrit beaucoup, puis j'ai abandonné, attiré par d'autres occupations. Mais comptant sur votre extraordinaire faculté de comprendre les autres, je tenterai de dire dans cette lettre pourquoi je pense que ce qui vous paraît étrange ne l'est pas du tout.

La raison ne me dit rien, ne peut me dire et ne peut me répondre aux trois questions qu'on peut remplacer par une seule : que suis-je? Les réponses à ces questions me sont données au fond de ma conscience par un certain sentiment. Ces réponses sont vagues, inexprimables en paroles (instruments de la pensée) ; mais je ne suis pas seul aies chercher. Toute l'humanité pensante a été préoccupée des mêmes questions et recevait les mêmes réponses vagues au fond de l'âme de chaque individu. Des milliards de réponses vagues, de signification égale, eurent pour résultat de rendre ces réponses précises. Leur ensemble forme la religion. Envisagées par la raison, ces réponses sont absurdes ; absurdes par le seul fait qu'elles sont exprimées en paroles ; pourtant, elles seules répondent aux questions du cœur. Comme expression, comme forme, elles n'ont pas de sens, mais en tant que contenu, elles sont seules vraies. Je regarde de tous mes yeux la forme, le contenu m'échappe ; je regarde de tous mes yeux le contenu, et je ne me préoccupe plus de la forme.

Je cherche la réponse aux questions en vertu de la raison et j'exige qu'elle soit exprimée par la parole, instrument de la pensée, et je m'étonne que la forme de la réponse ne

lettp.es DE LliOX TOLSTOÏ 351

satisfait point la raison. Vous me direz : c'est précisément pourquoi il ne peut pas y avoir de réponse. Non, vous ne le direz pas, car vous savez que les réponses existent, que par elles seules les hommes vivent et vous-même vivez. Dire que ces réponses n'existent pas, c'est affirmer que les rivières ne peuvent geler, parce que le froid rétrécit les corps, et non les dilate. Dire que ces réponses sont absurdes, c'est dire qu'il y a quelque chose que je ne comprends pas. Et vous ne savez pas comprendre, pour cette raison, me semble-t-il : les réponses sont demandées non aux questions posées par la raison, mais par quelque chose d'autre, je les appelle les questions du cœur. Depuis que l'humanité existe, on répond à ces questions non par des paroles, instruments delà raison, qui est une partie de la manifestation vitale, mais par toute la vie, par des actes, parmi lesquels la parole occupe sa place..

Toutes mes croyances, les vôtres, celles du peuple entier reposent non sur des paroles et des raisonnements, mais sur une série d'actions, accomplies au cours de nombreuses existences qui influençaient la vie des Abraham, des Moïse, des Christ, des Saints-Pères, sans en -exclure leurs actes extérieurs : génuflexions, jeunes et autres rites. Parmi la quantité infinie des actes de ces hommes, certains étaient mis en relief, pour une cause inconnue, et formaient une tradition entière, servant d'unique réponse aux questions du cœur. C'est pourquoi, non seulement je ne trouve rien d'insensé dans ces traditions, mais encore je ne comprends pas comment on peut appliquer à ce phénomène le contrôle du sensé et de l'insensé. Le seul contrôle auquel je soumets et je soumettrai toujours ces traditions, c'est de voir si les réponses données par les traditions sont en accord avec la réponse vague -et personnelle, inscrite au fond de ma conscience. C'est

pourquoi, lorsque la tradition me dit que je dois boire au moins une fois par an le vin que l'on surnomme le sang, de Dieu, j'accomplis cet acte en le comprenant à ma façon, ou en ne le comprenant pas du tout. Il n'y a rien en lui qui puisse contredire ma vague conscience. De même, je mange à certains jours le chou et à d'autres la viande ; mais quand la même tradition (défigurée par la lutte desinterprétations diverses) dit : « Prions pour pouvoir tuer un plus grand nombre possible de Turcs », ou même dit que celui qui ne croit pas à la réalité du sang sous forme de vin, est un incroyant, etc., je dis, après avoir consulté la voix vague mais certaine du cœur, que cette tradition est fausse. C'est ainsi que je nage parfaitement dans les insanités êtrefuse de me soumettre alors seulement quand la tradition me transmet ses actes raisonnes qui ne concordent pas avec l'insanité fondamentale de la vague conscience qui est dans mon cœur. Si vous comprenez, malgré l'imprécis de mes expressions, la pensée que j'émets, écrivez-moi, je vous prie, si vous êtes d'accord avec elles, et si non, pourquoi. J'ai honte de le dire, mais je dis ce que je sens. Je suis tellement convaincu, et ma conviction me donne tant de joie, que ce n'est pas pour moi que je demande votre jugement, mais pour vous. J'aurais voulu que vous éprouviez la même paix et la même liberté d'âme que moi. Je sais que les voies de pénétration, même des vérités mathématiques formelles, sont personnelles à chaque intelligence ; elles doivent être d'autant plus personnelles alors qu'il s'agit de pénétrer les vérités métaphysiques ; mais cela m'est si clair que je ne puis comprendre en quoi cela ne peut pas être compris par d'autres. Je sais également que si, pour me rendre à Moscou, il faut me diriger au nord et monter dans le train à Toula, ce fait ne saurait servir de règle générale pour tous ceux qui, se trouvant sur les divers

points de la terre, voulent également se rendre à Moscou ; cela pourrait moins encore servir à vous, puisque je sais que vous avez beaucoup de bagages (votre savoir et vos travaux passés), tandis que j'en ai peu ; pourtant, je vous assure que je suis à Moscou, n'ai aucun désir de m'en aller quelque part et je me trouve fort bien à Moscou.

Votre Léon Tolstoï.

A Fett.

17 mars 1873.

Ne vous fâchez pas du laconisme de mes lettres. J'ai toujours tant de choses à vous dire, à vous particulièrement, que je dois me contenter de vous dire le plus nécessaire.

Je suis enchanté que vous ayez envoyé paître le neveu de Sch... Quant à ce que Petia (1) ne vous écrit que lorsque vo-us lui écrivez, je n'en ai aucun chagrin ; ce qui me chagrine, c'est que vous êtes capable de le prendre à cœur et d'y donner une portée que cela n'a pas. Il est à l'âge où les gamins incendient des maisons, et s'ils n'incendient pas, ils laissent pousser leurs ongles et leurs cols et font des phrases, — et ils croient être mieux ainsi ; ce qui est encore plus bête que les incendies.

Combien je regrette, qu'en étant capable de goûter vos lettres, je ne sois pas capable d'écrire aussi bien de mon propre mouvement. Vous êtes l'acide pour moi, qui suis

(1) Pierre Borissov, neveu de Fett dont il était déjà question.

la soude : dès que je vous touche, je mousse, tellement je voudrais vous dire de choses. Mon travail n'avance pas, mais je ne m'en chagrine pas outre mesure. Grâce à Dieu, il y a de quoi vivre ; je ne parle pas de l'argent. Saluez de notre part Maria Pétrovna.

Votre

A Tatiana Kouzminsltaïa (1).

Yasnaïa Poliana, mai 1873.

Chère amie Tania,

Il m'est impossible de te dire l'impression que j'ai ressentie en apprenant la mort de ma charmante, de ma chère (comme il m'est doux dépenser maintenant), de ma préférée Dacha.

Toute la journée je pense à elle et à vous tous sans pouvoir retenir mes larmes. J'éprouve un sentiment qui sans doute vous torture aussi : oublier, puis se ressouvenir et se demander avec horreur si c'est vrai. Longtemps, vous allez vous demander au réveil si e'est vrai qu'elle n'est plus... De grâce! lis le psaume 130, apprends-le par cœur et répète-le chaque jour... Oui, seule la religion peut consoler. Et je suis convaincu que tu as compris aujourd'hui pour la première fois ce qu'est la religion et ne l'oublie pas, pour l'amour de Dieu, ne cherche pas à

(i) Belle-sœur de Tolstoï, née Bers, ayant épousé M. Kouzminsky, aujourd'hui sénateur.

oublier tous les moments pénibles que tu as vécus et vis toujours avec leurs souvenirs.

La mort t'inspire la terreur, disais-tu; je m'en souviens; mais dans la mort d'un être si proche, surtout d'un être si charmant qu'un enfant et tel que cet enfant, il y a un irrésistible, un surprenant attrait. Pourquoi un enfant vit-il et meurt-il ! Il y a là une terrible énigme. Pour moi, il n'y a qu'une seule explication : elle est plus heureuse là. Si coutumières que soient ces paroles, elles sont toujours neuves et profondes, si l'on sait les comprendre. Nous aussi, nous devenons meilleurs et nous devons faire toujours mieux après ces épreuves. J'ai vécu ces moments... Tu les traverseras comme on doit les surmonter, sans récrimination, mais avec l'idée qu'il nous est impossible de ne pas comprendre ce que nous sommes et pourquoi nous sommes; nous devons seulement nous résigner.

A Fett.

18 novembre 1873.

Un malheur vient de nous frapper. Le plus jeune de mes enfants, Pétia, a eu le croup et est mort en deux jours. C'est le premier cas de mort dans ma famille depuis onze ans de mariage, et c'est une perte fort pénible pour ma femme. On peut se dire, en guise de consolation, que s'il y avait eu à choisir parmi nous huit, c'est lui dont la perte devait être la moins dure pour lui-même et pour nous. Mais le cœur, et surtout celui d'une mère — la plus haute

manifestation de la divinité sur terre — ne raisonne pas, et ma femme a beaucoup de chagrin.

Je vous remercie de ne m'avoir pas oublié.

Je me suis beaucoup réjoui d'apprendre que vous réussissez dans les leçons que vous donnez à Olenka (1). D'ailleurs je m'y attendais. Les leçons de grec et de mathémathiques que je donne à mes enfants sont pour moi l'occupation la meilleure et la plus agréable. Saluez cordialement Maria Pétrovna de notre part.

Votre L. Tolstoï.

A Madame Parker (2).

Yasnaïa Poliana, 1873.

Madame,

Je sympathise peu à une revue populaire, parce que j'y sympathise trop. Je suis convaincu que ceux qui voudront entreprendre sa publication seront à cent lieues (3) de ce qu'il faut au peuple.

Il faut que la Revue soit à la portée du peuple, et elle ne le sera pas ! Ce n'est pas seulement une condition nécessaire pour que le peuple la lise volontiers, mais encore, j'en ai la conviction, une garantie pour qu'elle ne publie

(1) Nièce de Fett, aujourd'hui Mme Galakhov.

(2) Cette lettre a été adressée aune dame qui avait l'intention d'éditer une Revue populaire, l'Ouvrier Russe, et qui s'était adressée à Tolstoï pour lui demander ses conseils et sa collaboration.

(3) En français dans le texte.

rien de stupide, de déplacé et de nul. Si j'étais l'éditeur d'une revue populaire, je dirais à mes collaborateurs : « Ecrivez ce que vous voudrez : prêchez le communisme, l'hérésie, ce que vous voudrez, mais de telle façon que chaque mot soit compris du charretier qui sera chargé du transport des exemplaires de la Revue, et je suis certain qu'il ne s'y trouvera rien que d'honnête, de sensé et de bon. »

Je ne plaisante pas et je n'ai pas l'envie de soutenir des paradoxes ; je parle par expérience. On ne peut écrire mal dans une langue simple et compréhensible. Tout ce qui est immoral se montre si hideux que cela est rejeté aussitôt ; tout ce qui est sectaire apparaît si Taux, tout ce qui est fausse science apparaît si stupide et si pauvre que c'est également rejeté. -

Si l'on veut sérieusement rendre la revue populaire, on doit simplement la mettre à la portée de ses lecteurs, ce qui n'est pas difficile à réaliser. Il suffit de soumettre tous les articles à la censure des concierges, des cochers et des cuisinières. Si le lecteur n'hésite devant le sens d'aucun mot, l'article est parfait, et si, ayant lu l'article, il ne peut le raconter, il ne vaut rien.

Je sympathise sincèrement à votre entreprise et j'espère que vous admettrez au moins en partie mes réflexions, et c'est pourquoi je vous les adresse. Mais je sais aussi que 999 sur 1.000 les trouveront bêtes ou croiront que je joue à l'original ; tandis qu'au contraire, je vois dans le désir de publier une revue pour le peuple par des dames qui ne pensent ni ne parlent comme Je peuple et ne désirent pas savoir s'il les comprendra, j'y vois la plus étrange des plaisanteries.

J'ai dit : il est facile d'être compris ; d une part, il suffit de lire ou de donner à lire au peuple le manuscrit ; mais,

d'autre part, il est fort difficile d'éditer une publication compréhensible ; difficile, parce que la matière manquera. Il arrivera que l'article reconnu comme charmant (1) par la rédaction, sera jugé à la cuisine comme ne valant rien, ou bien que, clans dix feuilles d'impression, il n'y aura d'utile que dix lignes.

cm

A Fett.

15 janvier 1874 (2). •

Votre lettre m'a vivement surpris, mon cher Afanassi Afanassiévitch, bien que Borissov m'eût conté depuis longtemps l'histoire de cet imbroglio. Je suis heureux que vous ayez eu le courage de l'éclaircir enfin. J'avais toujours remarqué que cela vous gênait et, bien que je n'aie pas pu comprendre pourquoi vous pouviez être gêné, je sentais que cela devait avoir une grande influence sur toute votre

(1) En français dans le texte.

(2) Cette lettre a trait au véritable nom de Fett qui devait se nommer Schenchine. Son père orthodoxe avait épousé à l'étranger une demoiselle Fœth, protestante, et en avait eu deux enfants avant de revenir en Russie, une fille et un (ils. Ce mariage n'étant pas valable d'après la loi russe, M. Schenchine fut obligé de se remarier avec sa femme après lui avoir fait embrasser la religion orthodoxe. Cela eut pour conséquence d'obliger ses deux premiers enfants à ne porter que le nom de leur mère, tandis que les suivants se nommèrent Schenchine. Ce n'est qu'en 1874 que l'empereur mil fin à cette situation bizarre, en autorisant Fett à porter le nom de son père.

vie. Seulement, je ne savais pas si c'était une bonne ou une mauvaise influence, parce que "je ne pouvais pas deviner ce qui eut été sans cela. Pour moi, certainement, cela a eu une bonne influence, parce que je ne connais ce Schenchine-là et que je connais et que j'aime Fett-Schenchine.

Je me haie d'écrire parce que je pars à l'instant pour Moscou et que je ne veux pas laisser votre lettre sans réponse.

Ma femme vous remercie de votre bon souvenir.

Tout à vous,

Mars 1871.

Chez nous le malheur suit le malheur : vous et Maria Petrovna, vous aurez certainement pitié de nous, surtout de Sonia. Mon fils cadet, âgé de dix mois, tomba malade, il y a trois semaines, de cette horrible maladie qu'on appelle Thydropisie céphalique et, après trois semaines d'atroces souffrances, il est mort avant-hier et nous l'avons enterré aujourd'hui. Cela m'est pénible à cause de ma femme ; mais pour elle, qui l'a allaité, c'est bien plus pénible encore.

Vous louez Karenina (1), cela me fait grand plaisir ; d'ailleurs elle est assez généralement louée, m'a-t-on dit. Mais il n'a jamais certes existé d'écrivain aussi indifférent

(1) Le roman Anna Karénine.

au succès que moi. D'un côté, je suis absorbé par les affaires de mon école, de l'autre — chose étrange — parle sujet d'une nouvelle œuvre qui s'est emparé de moi justement au moment le plus pénible de la maladie de l'enfant, puis, cette maladie et la mort.

Votre poésie me paraît comme l'embryon d'une belle pièce ; comme pensée poétique, elle est bien nette pour moi, mais elle ne l'est pas du tout comme expression.

J'ai reçu de Tourgueneft la traduction des Deux Bussards (1), publiés dans le Temps, et une lettre écrite à la troisième personne, demandant un accusé de réception et m'informant que d'autres nouvelles de moi ont été traduites par Mme Viardot et Tourgueneff, ce qui était absolument inutile.

Je remercie beaucoup Peter Afanassievitch (2) pour sa généalogie des chevaux. Je crains seulement que le jeune poulain ne soit trop lourd. Le vieux cheval me plairait davantage.

Nous serons bien contents, ma femme et moi, si vous

venez, avec Maria Pétrovna, passer une journée chez

nous.

Votre

(1) Nouvelle de Tolstoï, traduite en français par les soins de- Tourgueneff.

(2) Le frère de Fett.

A Golokhvastov.

Yasnaïa Poliana, mars 1874.

Vous devez certainement me reprocher mon impolitesse, Pavel Dmitrievitch ; car je n'ai pas encore répondu à vos deux si agréables lettres et à l'envoi de livres. Moi, du moins, malgré la certitude que nos excellents rapports d'amitiés se sont resserrés davantage par les bons jours que nous avons passés ensemble (1), je fus saisi quand je me suis aperçu que je ne vous avais pas encore répondu ni remercié pour les livres et surtout pour votre visite. La raison est celle-ci : il y a une dizaine de jours, je vous avais écrit une longue lettre ; mais j'y avais écrit des choses que, par la suite, j'ai préféré taire, et je n'ai pas envoyé la lettre ; depuis, je n'en ai pas écrit d'autre.

Ce que je vous écrivais sans vous l'envoyer ne concernait que moi et je ne l'ai pas envoyé parce que je le jugeais inopportun. Je me réjouis de tout mon cœur que vous vous soyez échappé de Moscou et que vous vous soyez mis à l'ouvrage. Quel genre d'ouvrage est-ce donc? Faites-le me savoir, je vous prie.

Comme vous le savez, de tous les genres littéraires, je m'intéresse à la nouvelle, en prose en particulier, ensuite, aux poèmes populaires anciens et je compte le moins sur le drame. D'ailleurs, c'est une afïaire entre vous et votre

(t) M. Golokhvastov avait rendu visite à Tolstoï, à Yasnïa Poliana.

âme. Avec votre sincérité, avec la pureté de votre amour pour la poésie, vous devez réussir.

Y a-t-il longtemps que vous avez relu la prose dePouschkine ! Faites-moi l'amitié de relire d'abord toutes les nouvelles de Belkine (1). Chaque écrivain devrait les étudier sans cesse. Je l'ai fait ces jours, et je ne saurais vous exprimer l'influencebienfaisante que cette lecture a exercée sur moi.

Quelle importance a cette étude ? Le domaine de la poésie est infini comme la vie, mais, de toute éternité, les sujets de la poésie ont été répartis selon une certaine hiérarchie et le mélange des sujets inférieurs et supérieurs, ou bien la confusion d'un inférieur avec un supérieur, est une des principales pierres d'achoppement. Chez les grands poètes, chez un Pouschkine, cette régularité harmonieuse de la répartition des sujets atteint la perfection. Je sais qu'il est impossible d'analyser cela, mais on le veut et on se l'assimile. La lecture des œuvres d'écrivains de talent qui manquent d'harmonie (on pourrait répéter la même chose pour la musique, pour la peinture) excite, semble encourager au travail et élargir le domaine de votre activité ; mais ce n'est qu'un leurre : tandis que la lecture de Homère, de Pouschkine resserre ce domaine, et quand il vous excite au travail, c'est d'une façon certaine.

Ma femme vous remercie pour votre bon souvenir et

vous salue. Je vous prie de transmettre mes salutations à

Olga Andrée vna (2),

Votre

(2) Récits de Pouschkine.

(t) Mme Golokhvastov, auteur de quelques œuvres dramatiques.

A Fett.

Yasnaïa Poliana, 24 juin 1874.

Depuis votre départ, mon cher Afanassy Afanassiévitch, je me propose chaque jour de vous écrire. Je voulais aussi aller à votre rencontre à Kozlovka (I), mais je ne l'ai pas pu. J'y tenais cependant parce que, pendant votre dernier séjour ici, ce maudit G. ne nous a pas permis de causer. Ma femme s'en plaint aussi. Je crains même que la présence de ce maudit poète populaire n'ait jeté entre nous une sorte de froid. Que Dieu nous en préserve ! Vous ne pouvez croire quel prix j'attache à votre amitié. Je vous en prie, écrivez-moi un mot et dites-moi que tout cela n'est pas sérieux, que j'ai rêvé, et réalisez votre promesse de venir nous voir avec Petia.

Il y a trois jours, nous avons enterré la tante Tatiana Alexandrovna. Elle se mourait lentement et je m'étais habitué à la voir mourir. Malgré tout, cette mort, comme toute mort d'un être proche et cher, me semble un événement absolument nouveau, unique et inattendu.

Les autres se portent bien et notre maison est toujours aussi remplie. La belle chaleur, les foins, les fruits m'ont plongé dans l'état que je préfère, celui de l'oisiveté intellectuelle. Il ne me reste de pensée que pour me rappeler mes amis et songer à eux.

(1) Station de chemin de ferla plus proche de Yasnaïa Po- 3iana.

Et souvent un grand désir me prend de causer avec vous, librement, avec toute mon intelligence, ce qu'on nepeut faire qu'avec des personnes si rares !

Saluez pour nous Maria Pétrovna.

Votre

A Strakhov.

... Le succès de la dernière tranche d'Anna Karénine m'a réjoui, je l'avoue. Je ne m'y attendais nullement et, ma parole, je suis surpris qu'une chose aussi ordinaire et aussi insignifiante puisse plaire ; je suis plus étonné encore qu'après m'être aperçu que cette chose insignifiante plaît, je ne commence pas à écrire n'importe quoi et n'importe comment, mais procède par choix, suivant une règle que je n'ai pas établie et que je ne comprends pas. Je dis cela sincèrement, parce que je le dis à vous et cela d'autant plus qu'après avoir envoyé les épreuves du fragment suivant de mon roman pour la livraison de janvier, je me suis butté contre la livraison de février et je cherche mentalement à reprendre équilibre.

Je n'ai pas lu Tourgueneff, mais je regrette sincèrement que cette belle et pure source, d'après ce que j'ai entendu, fut rendue trouble par un pareil limon. S'il s'était simplement souvenu de l'une de ses journées et l'aurait décrite en détail, tout le monde en serait enthousiasmé. Si banal que

LETTRES Diï LEON TOLSTOÏ 363

ce soit de dire, dans la vie et surtout dans l'art, il n'est besoin de posséder qu'une seule qualité négative : ne pas mentir. Dans la vie, le mensonge est vilain, mais elle n'est pas détruite par cette vilenie ; la vérité de la vie demeure toujours, car quelque chose est toujours désiré par quelqu'un, quelque chose fait mal ou produit la joie ; dans l'art, au contraire, le mensonge supprime tout lien entre les phénomènes, tout se réduit en même temps. Votre

Léon Tolstoï.

Page 1