CVI1I
A Fell.
Yasnaïa Poliana, 26 août 1875.
Voilà le troisième jour que nous sommes heureusement arrivés ici et, dès que je suis revenu à moi, je m'empresse de vous écrire, mon cher Aafnassy Afanassiévitch, pour vous remercier de vos lettres qui m'ont été plus pré" cieuses que jamais dans la solitude où nous vivons.
La récolte a été d'une bonne moyenne, mais les dépenses de la main-d'œuvre ont été considérables ; en sorte qn'en fin de compte, on ne fera que joindre les deux bouts ; deux mois de suite, je ne me suis pas sali les mains avec de l'encre et le cœur, de pensées. Enfin, maintenant je me mets à l'ennuyeuse Anna Karénina, avec le. seul désir de m'en débarrasser pour pouvoir m'occuper d'autre chose, pas de pédagogie, toutefois, que j'aime, mais que je veux abandonner.
Ces occupations me prennent trop de temps.
Combien de choses j'aurais voulu vous dire, mais je ne puis les écrire. Il faut vivre dans ce pays salubre et désert de Samara, voir cette lutte qui se passe devant vos yeux, les mœurs nomades, avec le sentiment primitif des peuples laboureurs, sentir toute l'importance de cette lutte, pour se convaincre que les destructeurs de l'ordre de choses établi sont en nombre si restreint qu'on pourrait les considérer comme cette maladie parasitaire qui attaque le chêne, sans que cet arbre vigoureux en souffre le moins du monde. Ce n'est même pas de la fumée, ce n'en est que de l'ombre.
Pourquoi la destinée m'a-t-elle conduit là-bas (à Samara) ? je ne saurai le dire. Je sais seulement qu'il m'est arrivé autrefois d'entendre des discours au Parlement anglais (discours considérés comme très importants), mais je me suis ennuyé et je lésai trouvés très insignifiants. Tandis que là-bas, il y a des mouches, de la saleté, des baschkirs. Et cependant, en regardant bien, avec beaucoup d'attention, en écoutant avec une sorte de respect et presque de crainte, je sens que cela est vraiment important.
Notre salut très sincère à Maria Pétrovna.
Votre
CFX
A Golok/wastov.
Yasnaïa Poliana, septembre 1875
II y a une quinzaine de jours que nous sommes arrivés y cher PavelDmitriévitch, et j'ai été heureux de reconnaître l'écriture de votre lettre, mais aussi j'ai été bien peiné
LKTTKES DE LKON TOLSTOÏ 3(37
d'apprendre l'indisposition d'Olga Andréevna. J'espère que l'amélioration dont vous parlez s'est transformée en complet rétablissement. J'espère avoir l'occasion d'aller à Moscou et de vous voir.
J'aurai à passer la fin de septembre d'une façon très désagréable — comme membre du jury à Serguievsk. Je vous souhaite de tout mon cœur du succès dans vôtretravail. Il n'y a rien de pire que de se faire part mutuellement de ses projets de travail littéraire.
Si, dans une conversation, vous pouviez raconter ce que vous voulez exprimer dans votre drame, vous n'auriez pas besoin d'en écrire un. Voilà sûrement pourquoi je n'ai pas compris ce que vous vouliez faire.
Une œuvre d'art est le fruit de l'amour. Mais l'amour sans œuvre est mort. Faites l'œuvre d'amour, et nous aimerons ce que vous aimerez.
J'espère que c'est au revoir.
Votre
Transmettez, je vous prie, mes salutations cordiales et mes souhaits de rétablissement à Olga Andréevna ainsi que mes vœux de la voir continuer son roman.
Printemps 1875.
Je vous remercie, cher Pavel Dmitriévitch, d'avoir pensé à moi ; ce qui est mal, c'est de me donner de mauvaises nouvelles; d'abord, que vous ne travaillez pas comme je vois, que vous ne vous plongiez pas jusqu'aux oreilles
dans le travail. C'est la seule manière. Je ne veux même pas savoir ce que vous avez à faire. Peu importe. Je sais seulement qu'il y a des choses que vous savez et que d'autres ne savent pas, — des choses poétiques ou philologiques, scientifiques ou artistiques, seulement vous avez à exposer ces choses et, pour le faire, il faut vous plonger jusqu'aux oreilles dans le travail. Vous ne le faites pas, et c'est mal. Secondement, vous vivez à l'étranger, et en Italie. Vous ne sauriez croire combien je préférerais vivre à Mamadichy (1) plutôt qu'à Venise, Rome ou Naples.Ces villes et la vie qu'on y mène portent une telle empreinte de grandeur et d'élégance monotones et vulgaires pour moi, que la seule pensée m'en donne des nausées ; quant à lire quelque chose sur ce sujet (dernièrement Schakhov m'a envoyé son article sur l'Italie et sur l'art), cela m'est insupportable.
Le pis de tout cela est que Olga Andréevna soit souffrante. Il n'est pire situation que celle du mari bien portant qui a une femme malade. Cette année je me suis trouvé et je me trouve encore dans cette situation. Ma femme a été gravement malade. Elle a souffert tout l'hiver, elle s'affaiblissait, elle est de nouveau alitée et je tremble a chaque instant en songeant que son état peut s'aggraver.
Cette situation est douloureuse, surtout parce que je ne crois ni aux médecins, ni à la médecine, ni à ce que les moyens humains puissent changer d'une épaisseur de cheveu l'état de la santé, c'est-à-dire de la vie humaine. Cette conviction fait que je m'adresse à tous les médecins, je suis toutes leurs prescriptions et je ne puis former aucun projet. 11 est fort probable que nous partirons bientôt pour l'étranger et vraisemblablement pour l'Italie, qui me ré-
(I) Bourgade tartare isolée de tout centre.
pugne tant, moins, cependant, que l'Allemagne. Il me semble que je ne pourrais vivre en Europe qu'en Angleterre, mais on la fuit généralement à cause de son climat, et nous n'avons rien à y chercher. En général, la maladie de ma femme, la mort de matante (1), qui est décédée chez nous l'hiver dernier, et la mort de notre fillette nouvellement née, tout cela m'a rendu l'hiver dernier très pénible. Les enfants seuls me consolent : grâce à Dieu ils poussent bien ; il y a aussi mon travail, dans lequel je me plonge jusqu'aux oreilles.
Vous n'avez pas cette première consolation, mais vous pouvez vous procurer la seconde.
Je souhaite, autant pour elle-même que pour vous, .qu'Olga Andréevna se porte bien.
Au revoir. Ecrivez, je vous prie, de temps à autre, au moins.
Votre sincèrement affectueux
(1) Mm' P. Youschkov.