‹ TolstoïChapitre 4 sur 28 · MES PARENTS · texte numérisé non relu

MES PARENTS

Je n'ai aucun souvenir de ma mère. J'avais dix-huit mois quand elle est morte. Par un hasard extraordinaire, il ne m'est resté aucun portrait d'elle ; je ne puis donc me représenter sa personnalité physique. J'en suis presque heureux, car j'en garde seulement l'impression morale ; or, tout ce que je sais d'elle est beau, et cela non pas seulement parce que tous ceux qui m'en ont parlé m'en ont dit du bien, mais parce qu'elle devait posséder des qualités supérieures (1).

Au demeurant, ce n'est pas seulement ma mère, mais tous ceux qui ont entouré mon enfance, depuis mon père jusqu'aux cochers, qui sont présents à mon esprit comme des gens exceptionnellement bons. Sans doute, mon sentiment pur et affectueux d'enfant, tel un clair rayon, me révélait chez les hommes^ leurs meilleures qualités (il en existe toujours;, et le fait que tous ces gens m'apparaissaient comme exceptionnellement bons, était plus près de la vérité que lorsque je ne voyais en eux que leurs défauts.

Ma mère n'était pas belle, mais elle avait une bonne

(t) C;est sa mère qui inspira à Tolstoï l'image touchante de la princesse Marie Bolkonsky, l'un des principaux personnages de Li Guerre et la Paix.

instruction pour son temps. En plus de la langue russe qu'elle écrivait correctement, faisant exception dans la haute société où l'ignorance 'de la langue maternelle était alors la règle, elle connaissait quatre langues : le français, l'allemand, l'anglais et l'italien. Elle était évidemment artiste, car elle jouait très bien du piano, -et les femmes de son âge me disaient qu'elle était très experte à imaginer et à conter des histoires attrayantes. Mais sa qualité la plus appréciable était, de l'aveu des domestiques, la maîtrise qu'elle savait exercer sur son humeur emportée.

« Elle devenait rouge tout à coup, des larmes même lui montaient aux yeux, me racontait sa femme de chambre, mais jamais une parole grossière ne s'échappait de sa bouche. »

Elle ne les connaissait pas d'ailleurs.

Il m'est restéquelques-unes de ses lettres à mon père et à mes tantes, ainsi que son journal intime, où elle notait la conduite de mon frère aine Nicolas, qui avait six ans au moment où elle est morte, et qui. je suppose, lui ressemblait plus que ses autres enfants.

Tous deux avaient un charmant trait de caractère dont j'ai pu me rendre compte par les lettres de ma mère et que j'ai retrouvé chez mon frère ; c'était leur indifférence pour le jugement des hommes et leur modestie qui allait jusqu'à dissimuler leur supériorité intellectuelle et morale autant que leur savoir. Ils semblaient avoir honte de posséder ces avantages. Je connus parfaitement ce trait de caractère chez mon frère, dont ïourgueneff a fort bien dit qu'il lui manquait les défauts nécessaires pour être un grand écrivain.

Je me souviens comment, à une partie de chasse avec mon frère, un officier d'ordonnance du gouverneur, jeune homme sot et méchant, le railla en ma présence,

tandis que mon frère souriait avec bonhomie comme s'il y trouvait un grand plaisir. C'est ce même trait que je retrouve dans les lettres de ma mère. II est évident que, moralement, elle était supérieure à mon père et à sa famille, à l'exception de ma tante Tatiana Alexandrovna Yergolsky avec laquelle j'ai passé la moitié de ma vie et qui fut moralement une femme remarquable. De plus, tous deux, ma mère et mon frère, avaient une autre qualité, — déterminant je crois aussi leur indifférence pour l'opinion d'autrui, — c'est de n'avoir jamais, — j'en suis certain en ce qui concerne mon frère avec lequel j'ai longuement vécu, — de n'avoir jamais, dis-je, mal jugé personne. L'expression de blâme la plus prononcée se manifestait chez mon frère par de l'humour lin et bon enfant souligné d'un sourire malicieux. Je retrouve la même manière d'être dans les lettres de ma mère et le récit de ceux qui l'ont connue.

On lit dans la vie du Saint Dmilry de Rostov un court récit de la vie d'un moine qui m'a toujours fort touché. Ce moine avait beaucoup de défauts, connus de toute sa confrérie, et, malgré cela, il apparut en rêve à un vieil ermite, parmi les saints et à une place d'honneur dans le Paradis. Etonné, l'ermite demanda : « Comment un moine s'adonnant à de pareils excès a-t-il pu mériter une telle récompense ? » Il lui fut répondu qu'il n'avait jamais blâmé personne.

Si de telles récompenses existaient, je présume que mon frère et ma mère les auraient reçues.

Il y avait encore un trait qui distinguait ma mère, c'était la sincérité et la simplicité dans le ton de ses lettres. De son temps, les expressions exagérées des sentiments étaient très répandues dans les lettres, telles que : « mon incomparable, mon adorée, la joie de ma vie, l'inappréciable », etc.

C'étaient les épithètes les plus usitées entre proches, et plus elles étaient pompeuses, moins elles étaient sincères.

Les lettres de mon père révélaient ces tendances quoiqu'à un moindre degré. Il écrivait par exemple : « Ma bien douce amie, je ne pense qu'au bonheur d'être auprès de toi. » Je doute que ce fut bien sincère. Par contre, ma mère écrit invariablement : * Mon bon ami », et dans une de ses lettres elle dit franchement : « Le temps me paraît long sans toi, quoiqu'à dire vrai, nous ne jouissions pasbeaucoup de ta société quand tu es ici » ; et elle signetoujours de même : « Ta dévouée Marie ».

Ma mère a passé son enfance, soit à Moscou, soit à la campagne, avec mon grand-père Volkonsky, homme intelligent, bien cloué et digne.

On m'a dit que maman m'aimait beaucoup et m'appelait « mon petit Benjamin ».

Je présume que son amour pour son fiancé défunt était, en raison même de cette mort prématurée, cet amour poétique que les jeunes filles n'éprouvent qu'une fois dans leur vie. Son mariage avec mon père avait été conclu entre leurs parents. Elle était riche, orpheline, pas très jeune, tandis que mon père était un brillant jeune homme, plein de gaité, ayant un grand nom et de puissantes relations, mais avec un héritage laissé en si mauvais état par mon grand-père Tolstoï, que mon père le refusa.

Je crois que ma mère aimait mon père ; elle l'aimait comme mari et, principalement, comme père de ses enfants, mais n'en était pas amoureuse. Son véritable amour, autant que j'ai pu m'en rendre compte, était pour trois ou quatre personnes : d'abord, son amour pour son fiancé défunt, puis une amitié passionnée pour la jeune Française, MIle Enissienne (1), dont j'ai entendu parler par

(l) Egalement l'un des personnages de La Guerre et la Paix.

«les tan les, amitié qui s'est terminée je crois par la désillusion. M"6 Enissienne épousa, par la suite, le cousin germain de ma mère, le prince Michel Volkonsky, grand père de l'écrivain d'aujourd'hui, du même nom.

Voilà ce qu'écrit ma mère au sujet de son amitié avec Mllc Enissienne, amitié qu'elle partageait avec une autre jeune fille, habitant également chez elle :

« Je m'arrange très bien avec toutes les deux ; je fais de la musique, je ris et je folâtre avec l'une, je parle sentiment, je médis du monde, frivole avec l'autre ; je suis aimée à la folie par toutes les deux ; je suis la confidente de chacune, je les concilie, quand elles sont brouillées, car il n'y eut jamais d'amitié plus querelleuse et plus drôle à voir que la leur ; ce sont des bouderies, des pleurs, des réconciliations, des injures et puis des transports d'amitié exaltée et romanesque. Enfin, j'y vois comme dans un miroir l'amitié qui a animé et troublé ma vie pendant quelques années. Je les regarde avec un sentiment indéfinissable, quelquefois j'envie leurs illusions que je n'ai plus, mais dont je connais la douceur ; disonsle franchement, le bonheur solide et réel de l'âge mur vaut-il les charmantes illusions de la jeunesse, où tout est embelli par la toute-puissance de l'imagination ? Et quelquefois je souris de leur enfantillage. »

[Tolstoï ne donne qu'un extrait de la lettre française de sa mère. Mais elle vaut d'ôlre reproduite toute entière: elle dépeint si bien la créature d'élite qui l'a rédigée. Nous la citons ici d'une autre source; écrite en français, nous en respectons scrupuleusement le texte et la ponctuation :]

« Comment pouvez-vous croire, chère Toinelte (1), que je puisse vous oublier ou ne pas penser à vous parce que

<1) Tatïana Yergolskaïa.

j'ai une société agréable. Vous savez que quand j'aime une fois rien ne peut effacer de mon cœur les personnes qui me sont chères, aussi si je ne vous ai pas écrit, ce n'est pas que je n'aie pensé à vous bien souvent mais j'oublie toujours les jours de poste, et je m'en souviens que quand il est trop tard pour écrire. Je ne suis pas étonnée, chère amie que votre santé est dérangée, car je connais votre sensibilité, et je sais que vous êtes habituée à vous oublier vous-même pour ne songer qu'aux autres. Je suis bien fâchée que ma cousine ne consent pas à venir chez nous. Je ne manquerai pas de vous faire savoir dès que mes sœurs seront arrivées ; nous les attendions déjà tous les jours, mais hier nous avons reçu une lettre dans laquelle elles nous disent qu'elles espèrent nous voir cinq ou six jours, après que nous avons reçu cette lettre; d'après cela je les attends pour le 20 de ce mai. Le petit se porte bien, et il commence à marcher seul ; on craint seulement de le lâcher car il est très remuant ; il devient vraiment très gentil : imaginez que je lui raconte déjà des contes ; il me comprend et il montre par ses gestes ce que je lui dis ; ce qui me réjouit le plus c'est qu'il promet d'avoir un bon cœur ; mon amour maternel est à son aise avec vous, chère Toinette, vous avez tant d'amitié pour moi et vous aimez tant mon petit choux que je suis sûr de vous faire autant de plaisir qu'à moi-même en parlant de lui. Je passe mon temps très agréablement ; vous connaissez Alexandrine Iasikof, son amie M1Ie Glinsky est une jeune personne très instruite dont l'esprit est très cultivé et la conversation très agréable, mais très sentimentale et un peu romanesque, au reste elle a une sensibilité si vraie et un caractère si doux et si égal qu'il est impossible de ne pas l'aimer quand on la connaît quoiqu'à la première connaisance, et quand elle n'est pas à son aise,

elle peut paraître affectée et même ennuyeuse, mais cela ne provient que d'une trop grande défiance d'elle-même et de l'habitude de se nourrir de chimères qui la rend parfois étrangère à la réalité, mais quand elle est à son aise et avec des personnes qui lui conviennent, cela disparaît tout à fait et elle devient toute une autre personne. Je m'arrange très bien avec toutes les deux, je fais de la musique, je ris et je folâtre avec l'une et je parle sentiment, je médis du monde, frivole avec l'autre, je suis aimée à la folie par toutes les deux, je suis la confidente de chacune, je les concilie quand elles sont brouillées, car il n'y eut jamais d'amitié plus querelleuse et plus drôle à voir que la leur : ce sont des bouderies, des pleurs, des réconciliations, des injures et puis des transports d'amitié exaltée et romanesque. Enfin j'y vois comme dans un miroir l'amitié quia animé et troublé ma vie pendant quelques années. Je les regarde avec un sentiment indéfinissable, quelquefois j'envie leurs illusions, que je n'ai plus, mais dont je connais la douceur ; disons-le franchement, le bonheur solide et réel de l'âge mûr vaut-il les charmantes illusions de la jeunesse, où tout est embelli par la toute puissance de l'imagination ? Et quelquefois je souris de leur enfantillage.

« Bientôt nousresterons seuls, car je crois qu'elles partent après-demain. Adieu aimable et chère amie, j'espère que vous serez contente de la longueur et de l'abandon de cette lettre, j'ai même tant jasé que je ne sais si j'oserai montrer cette lettre à mon mari. Je vous embrasse aussi tendrement que je vous aime. Il est temps de finir car nous avons une visite. Mon mari vous embrasse. Je crois que Maman vous écrira elle-même. Rappelez-moi au souvenir de ma cousine.

« Toute à vous,

« Marie ».

[Voici un autre document que Tolstoï ne cite pas dans son journal intime, mais qui témoigne de l'état d'âme de sa mère, cinq mois à peine après son mariage. C'est une pièce de vers composée par elle en français, dont la forme est loin d'être quelconque et dont la poésie dégage un rare parfum].

0, amour conjugal ! doux lien de nos âmes ! Source, aliment ! De vos plus doux plaisirs ! Remplit toujours nos cœurs de ta céleste flamme Et au sein de la paix couronne nos désirs !

Je ne demande au Ciel ni grandeur, ni richesse, Mon sort tranquille suffit à nies vœux ; Pourvu que mon époux me gardant sa tendresse Autant qu'il est chéri soit toujours heureux.

Que notre vie s'écoule comme un ruisseau paisible Qui ne laisse de trace que parmi les fleurs, Qu'au plaisir d'aimer toujours plus sensibles, Nous fixions près de vous le fugitif bonheur.

Oui, mon cœur me le dit, ce destin qu'on envie Le Ciel, dans sa bonté, l'a gardé pour nous deux, Et ces noms réunis, Nicolas et Marie, Désigneront toujours deux mortels heureux.

[Tolstoï reprend le récit :]

Mais son sentiment le plus passionné était pour mon frère aîné, Coco (1). Elle notait sa conduite dans son journal intime et le lui disait. Ce journal montre un désir ardent de faire tout ce qui était possible pour donner à Coco

(1) Le comte Nicolas Tolstoï ; il est assez fidèlement décrit dans Enfance, Adolescence et Jeunesse.

une bonne éducation, et on se rend compte en même temps qu'elle n'avait pas une idée bien nette sur la méthode à suivre. Ainsi elle lui reprochait d'être trop sensible et de pleurer à la vue des souffrances des animaux. A son avis, un garçon devait montrer plus de fermeté. Un autre défaut qu'elle s'évertuait à corriger en lui, c'est qu'il paraissait réfléchir, puis, au lieu de dire à sa grand'mère * bonsoir » ou « bonjour », il disait : « Je vous remercie ».

La quatrième affection de ma mère, qui peut-être -existait, comme l'ont dit mes tantes, et que je souhaitais tant qu'elle fût, était l'amour pour moi qui remplaça celui de Coco, puisque, lors de ma naissance, on l'avait déjà séparé d'elle et remis entre mains d'homme. Elle avait besoin de s'oublier et d'aimer les autres et c'est ainsi qu'un amour remplaçait l'autre.

Telle fut l'image morale de ma mère, comme je me la représente. Elle m'apparaissait si noble, si pure, que bien souvent, au cours «de la période moyenne de ma vie, luttant contre les tentations, j'adressai des prières à son âme, j'implorai son secours, et elle me venait toujours en aide.

Autant que j'ai pu en juger d'après les lettres et les récits, la vie de maman dans la famille de mon père était bonne et heureuse. La famille de mon père se composait de ma grand'mère, de sa fille, ma tante, la comtesse Alexandra Oslen-Saken, de sa pupille Paschenka, d'une autre tante, comme nous l'appelions, bien qu'elle fût une parente très éloignée, Tatiana Yergolskaïa, élevée dans la maison de mon grand-père et qui a passé toute sa vie avec nous, et, enfin, mon père. Faisait presque également partie de la famille notre percepteur, Fédor Ivanovitch Ressel, que j'ai assez exactement décrit dans mon récit Y Enfance.

Nous étions cinq enfants : Nicolas, Serge, Dmitri, moi

et notre plus jeune sœur Machenka dont la naissance a été la cause de la mort de notre mère.

Le peu de temps, neuf ans à peine, qu'elle vécut après son mariage, fut très heureux. Sa vie était remplie et embellie par l'amour de tous pour elle et d'elle pour tous ceux de son entourage. Je vois par ses lettres que, pendant cette période, elle vécut assez retirée. Sauf des amis intimes, la famille Ogarev, et les parents qui passaient par hasard sur la grande route et s'arrêtaient chez nous, personne ne venait à Yasnaïa Poliana. La vie de ma mère s'écoulait entre ses occupations avec les enfants, la lecture des romans et d'autres plus sérieuses, suivies de commentaires, telles que l'Emile de Rousseau, qu'elle lisait à grand'mère le soir, le jeu du piano, l'enseignement de la langue italienne à l'une des tantes, les promenades el la surveillance du ménage.

Il existe dans toutes les familles des périodes pendant lesquelles il n'y a ni mort ni maladie et où règne le calme. C'est ainsi, me semble-t-il, qu'a vécu ma mère, dans la famille de son mari, jusqu'à sa fin. Personne ne mourut, personne ne fut sérieusement malade ; la situation de mon père commençait à s'améliorer. Tout le [monde était bien portant, gai et vivait en bon accord. Mon père amusait par ses récits et ses plaisanteries. Je n'ai pas souvenir de ce temps. Quand j'ai commencé à avoir conscience, la mort de ma mère avait déjà mis son empreinte sur l'existence de notre famille.

Tout ce que j'ai décrit jusqu'ici, je l'ai fait d'après les lettres et les récits des contemporains. Je commence maintenant à relater ce dont j'ai un souvenir direct.

Je ne ferai pas état de ces vagues souvenirs de la prime enfance où l'on ne saurait distinguer la réalité du rêve. Je

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commencerai à l'endroit que j'ai nettement présent à l'esprit et à parler des personnes qui entourèrent mes premières années. Parmi elles, mon père occupe, certes, la première place, non pas par l'influence qu'il eut sur moi, mais par le sentiment que j'avais pour lui.

Il était resté fils unique dès son jeune âge. Son frère cadet, Rlie, fut victime d'un accident qui le rendit bossu, et il mourut enfant. En 1(112, mon père avait dix-sept ans, et malgré la terreur et les supplications de ses parents, il entra au régiment (1). A celte époque, le prince Nicolas Ivanovitch Gorlchakov, proche parent de ma grand'mère, était ministre de la guerre et son père André Ivanovitch était général, commandant une unité militaire dans l'armée active. Mon père fut nommé son officier d'ordonnance, 11 fit les campagnes de 1813 et 18M, et pendant celle dernière, envoyé comme courrier, il fut fait prisonnier par les Français dans une partie de l'Allemagne et ne fut libéré qu'en 1815, lors de l'entrée de nos troupes à Paris.

A vingt ans, il n'était plus un jeune homme chaste, car avant son entrée au régiment, à l'âge de seize ans seulement, ses parents lui avaient donné pour compagne une jeune paysanne pour préserver sa santé, ainsi qu'on le croyait alors. De cette liaison naquit un fils, Michel, dont on fit un postillon, lequel, du vivant de mon père, était bien traité ; mais plus lard, il déviadu droit chemin et demanda souvent du secours à nous, ses frères. Je me souviens encore de l'étrange sentiment de surprise que j'éprouvais chaque fois que cet homme, mon frère, ressemblant plus que nous tous à noire père, tombait dans la misère, nous

(1) Le père de Tolstoï estdécrit sousle nom de comte Rostov dans La Guerre et la Paix ; il y épouse la princesse Marie Bolkonsky.

demandait de l'aider et était reconnaissant pour les dix ou quinze roubles qu'on lui donnait.

Après la campagne, mon père, désillusionné de la carrière des armes, — on s'en rend compte d'après ses lettres, — donna sa démission et alla retrouver à Kasan mon grand-père qui, après sa ruine, y avait été nommé gouverneur. Sa sœur, Pélagie, mariée à M. Youschkov, y demeurait également.

Mon grand-père y mourut bientôt après, et mon père restait avec un héritage dont les dettes dépassaient la valeur et, à sa charge, une vieille mère, habituée au luxe, une sœur, et une cousine. C'est alors qu'on lui ménagea le mariage avec ma mère et il alla habiter Yasnaïa-Poliana où, neuf ans après, il devint veuf.

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