‹ TolstoïChapitre 5 sur 28 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

MA TAXTE TATIANA ALEXANDROYNA YERGOLSKAIA

La troisième personne, après mon frère (Nicolas) et ma mère, qui eut le plus d'influence sur ma vie fut ma tante, — comme nous l'appelions — Tatiana Alexandrovna Yergolskaïa. Elle était une parente très éloignée de ma grand'môre, du côté des Gortchakov. Elle et sa sœur Lisa, qui a épousé par la suite le comte Piotr lvanovitch Tolstoï, étaient restées orphelines de très bonne heure. Elles avaient encore des frères que des parents casèrent çà et là. Quant aux deux fillettes, elles furent recueillies par Tatiana Skouratova, dame très influente et très connue dans son monde, et par ma grand'mère. Elles tirèrent au sort, à qui reviendrait chacune des deux fillettes : elles inscrivirent leurs noms sur deux billets, les mirent sous l'icône et, après une prière, retirèrent les billets. Lisenka échut à Tatiana Skouratova et la brunette à grand'mère.

Tanetchka, comme on appelait celle-ci, née en 1795, était du même âge que mon père. Elevée sur le même pied que mes tantes, elle fut tendrement aimée par tous en raison de son caractère ferme, décidé, énergique et dévoué. L'épisode qu'elle nous a raconté en nous montrant des traces de brûlure sur son poignet la dépeint assez. Les enfants avaient lu l'histoire de Mucius Sceevola et

chacun d'eux déclara qu'il n'aurait pas eu le courage de faire de même.

— Je le ferais, moi, dit Tatiana.

— Tu ne le ferais pas, riposta mon parrain Yazikov, et ce qui est très caractéristique pour lui, il chauffa sur une bougie une règle jusqu'à sa réduction à l'état de tison tout fumant.

— Voilà, dit-il, applique ça sur ton bras !

Elle avança son bras nu et Yazikov appliqua la règle fumante. Elle se renfrogna, mais ne retira pas le bras et ne laissa échapper un gémissement que lorsque la règle tomba en emportant la peau.

Quand les grandes personnes aperçurent sa plaie et la questionnèrent sur son origine, elle répondit qu'elle voulait éprouver ce qu'avait ressenti Mucius Scaevola.

Telle fut-elle en tout : décidée et dévouée.

Sans doute avait-elle été très séduisante avec sa grande natte de cheveux d'ébène et ondulés et avec des yeux noirs d'agathe, pleine de vie et d'énergie. V. J. Youschkov, le mari de ma tante Pélagie Ilinichna, grand coureur, étant déjà vieillard, disait d'elle avec un sentiment d'ancien amoureux : « Toinette! oh, elle était charmante. »

Mes plus lointains souvenirs me la montrent déjà âgée de plus de quarante ans et il ne me serait pas venu à l'esprit de me demander si elle était jolie ou non. Je l'aimais simplement, je l'aimais pour ses yeux, pour son sourire, pour sa petite main,brune et large, avec sa veine d'énergie au poignet.

Elle a sans doute aimé mon père, comme lui l'a aimée, mais elle n'a pas voulu l'épouser afin qu'il pût faire un riche mariage. Plus tard, après la mort de ma mère, elle ne voulut pas l'épouser pour ne rien toucher aux rapports poétiques qu'elle entretenait avec lui et nous, les enfants.

SOUVENIRS Dlî TOLSTOÏ 79

Après sa mort, je retrouvai parmi ses papiers, dans un petit porte-carte perlé, le billet suivant, écrit en 1836, six ans après la mort de ma mère :

« 16 août 1836. — Nicolas m'a fait aujourd'hui une étrange proposition, — celle de l'épouser, de servir de mère à ses enfants et de ne jamais les quitter. J'ai refusé la première proposition, j'ai promis de remplir l'autre tant que je vivrai. »

Elle le nota, mais n'en dit jamais un mot à qui que ce soit. Après la mort de mon père, elle a fidèlement rempli son deuxième désir. Nous avions deux tantes proches et grand'mère ; toutes, elles avaient plus de droit sur nous que Tatiana Alexandrovna ; nous l'appelions tante par habitude seulement, car notre parenté était si lointaine que je n'arriverais pas à la démêler ; mais par le droit de son amour pour nous, tel Bouddha, le cygne blessé, elle prit la première place dans notre éducation. Nous le sentions bien.

J'avais pour elle des élans d'un amour enthousiaste ou d'infinie tendresse. Je me souviens qu'un jour, j'avais cinq ans, étant assis à côté d'elle sur le divan du salon, je me laissai tomber derrière son dos et elle se mit à me caresser ; je saisis alors sa main et la couvris de baisers, en pleurant de débordement d'amour.

Elle avait reçu l'éducation de jeune fille de riche famille, parlait et écrivait le français mieux que le russe, jouait à la perfection du piano, mais n'en toucha pas durant une trentaine d'années. Elle se remit à jouer seulement quand, déjà adulte, je me mis aussi à apprendre la musique et, jouant parfois avec elle à quatre mains, elle m'émerveilla par la justesse et l'élégance de son toucher.

Elle fut bonne pour les serviteurs, ne leur parlait jamais avec irritation, ne pouvait supporter la pensée de les châ-

tier à coups de verges, mais considérait que des serfs étaient des serfs et les traitait en maîtresse. Malgré cela, tous l'aimaient et la distinguaient des autres. Quand, à son enterrement, son corps fut porté à travers le village, les paysans sortaient de leurs maisons et allaient faire dire une messe.

Le trait principal de son caractère était l'amour ; mais, — malgré mon désir que cela ne fut pas, — amour pour un seul homme : pour mon père. Ce n'est qu'en partant de cette source que son amour s'épandait sur tous les autres. On sentait qu'elle nous aimait à cause de lui et qu'elle aimait tout le monde par lui, car toute sa vie était amour.

Par son amour pour nous, elle avait le plus de droits sur nous ; mais nos tantes, Pélagie Ilinichna surtout, avaient des droits extérieurs, et elle se soumettait sans que pour cela son amour diminuât. Quand nous partîmes avec notre tante Pélagie pour Kazan, Tatiana Alexandrovna alla vivre chez sa sœur la comtesse Lisa Tolstoï ;mais elle demeurait de cœur avec nous et, dès qu'elle le pouvait, revenait auprès de nous.

Ce fut pour moi un grand bonheur de lavoir vivre auprès de moi à Yasnaïa Poliana pendant les vingt dernières années de sa vie. Hélas, nous n'avons pas su apprécier notre bonheur, car le véritable bonheur est silencieux et imperceptible. Je l'appréciais, mais pas assez. Elle aimait serrer dans sa chambre diverses friandises : des raisins secs, des gâteaux, des dattes, et j'étais un des premiers qu'elle aimait à régaler. Je ne puis oublier ni me souvenir avec un cruel remords de lui avoir refusé à plusieurs reprises de l'argent pour ces friandises, ainsi que du triste soupir par lequel elle me répondait. Certes, j'étais gêné alors, mais je ne puis sans torture m'en souvenir.

Léon Tolstoï en 1848.

Lorsque j'étais déjà marié et que ses forces commencèrent à faiblir, elle me dit un jour dans sa chambre, en se détournant sans doute pour que je ne vis pas qu'elle •était sur le point de pleurer :

— Voici, mes chers amis : ma chambre est fort bien et vous en aurez certainement besoin ; mais si j'y meurs, continua-t-elle d'une voix tremblante, ce sera pour vous un pénible souvenir ; alors, transportez-moi dans une autre, afin que ne je meurs pas ici.

Telle fut-elle depuis ma plus tendre enfance, quand je ne pouvais pas encore comprendre.

Voici comment était sa chambre. Dansl'angle de gauche, ■se trouvait un chiffonnier plein de toutes sortes d'affaires -qui n'avaient de prix que pour elle. Dans l'angle droit, se trouvait l'arche vitrée remplie d'icônes, une grande image du Sauveur, entourée d'argent. Au milieu, se trouvait un divan sur lequel elle dormait et, auprès du divan, une table. A droite, une porte donnait dans la pièce de sa femme de chambre.

J'ai dis que tante Tatiana Alexandrovna avait exercé la plus grande influence sur ma vie. Cette influence s'était manifestée d'abord par cefaitque, depuis mon enfance, elle m'apprit la joie d'aimer. Elle me l'enseigna non par des paroles, mais par son existence même. Je voyais, je sentais quel bonheur elle éprouvait d'aimer et je compris le bonheur d'aimer. Le second fait est qu'elle m'apprit les charmes d'une vie solitaire et s'écoulant lentement.

Je me souviens de longues soirées d'automne et d'hiver, soirées qui me sont restées comme les plus heureux des souvenirs. Je leur dois mes plus douces pensées, mes meilleurs mouvements de cœur. Je suis assis dans mon fauteuil, je lis, je réfléchis, je prête parfois l'oreille aux conversations de ma tante avec Natalia Petrovna ou Dou-

nëtchka, sa femme de chambre. J'échange quelques motsavec elle, toujours bonne et douce, et je me remets à ma lecture, à mes pensées. Je possède encore cet heureux fauteuil, bien qu'il soit transformé, et le divan sur lequel dormait la bonne vieille Natalia Petrovna,qui vivait chez ma tante, non pour elle, mais parce qu'elle ne savait où aller. Entre les fenêtres, sous la glace, était le bureau surchargé de petits pots renfermant les friandises dont elle me régalait. Près de la fenêtre, deux fauteuils et, à droite de la porte, un bon fauteuil de tapisserie où elle aimait me voir assis quand venait le soir.

Le charme parliculierde cette existence étaient l'absencede tout souci matériel, les rapports amicaux entre tous, lesrapports surs, pleins de bonté envers les proches que nul ne pouvait troubler, et, enfin, la quiétude d'une vie calme,. sans trépidations, sans conscience de la fuite du temps.

On pouvait alors réellement dire : « Wer darauf sitzt,. der ist glucklich, und der glu ckliche bin ich (1) ».

De fait, j'étais parfaitement heureux lorsque j'étais assis dans ce fauteuil. Après des journées de vie déréglée à Toula, jouant aux carteschez des voisins, m'amusant avec des tziganes, à la chasse ou à la poursuite de vains plaisirs, je rentrais, j'allais chez elle, nous nous baisionschacun la main, suivant la vieille habitude, moi sa chère main énergique, elle ma sale main vicieuse, et après un échange de plaisanteries avec Natalia Petrovna, je reprenais mon confortable fauteuil. Ma tante sait comment j'ai passé ces journées, le déplore, mais jamais elle ne m'adressera le moindre reproche, m'accueillera toujours avec la même tendresse, la même affection.

Assis dans mon fauteuil, je lis, je songe, j'écoute par

(1) Qui y est assis est heureux, et l'heureux, c'est moi.

moment la conversation de ma tante avec Natalia Petrovna. Elles évoquent de vieux souvenirs, font des patiences, tirent des présages, plaisantent, et les deux bonnes vieilles rient, surtout ma tante, d'un rire enfantin, charmant, que j'entends encore.

Je leur raconte que la femme d'un de mes amis a trahi son mari et je fais la remarque que le mari doit être content d'être débarrassé d'elle. Alors, ma tante, qui venait de dire à Natalia Petrovna que la chandelle coulait et que cela annonçait une visite, relève ses sourcils et déclare, comme une chose depuis longtemps résolue clans son cœur, que le mari ne doit pas agir ainsi parce qu'il poussera ainsi la femme à sa perte. Aussitôt après, elle me conte un drame parmi les domestiques, que Dounelchka lui avait rapporté ; puis elle relut une lettre de ma sœur Machenka, qu'elle aime autant que moi, sinon plus, et me parle du mari de ma sœur, qui est son propre neveu, sans le blâmer, mais avec tristesse, en raison du chagrin qu'il cause à ma sœur. Puis je reprends ma lecture, tandis qu'elle fouille dans ses bibelots qui sont autant de souvenirs.

Le trait dominant de ma tante et dont j'étais influencé malgré moi, était son étonnante bonté pour tous sans exception. Je cherche et je n'arrive pas à me souvenir d'un seul cas de son irritation contre qui que ce soit, ou d'une parole trop vive, d'un blâme. Non, je ne me souviens de rien de pareil durant les trente années que j'ai passées auprès d'elle. Elle parlait avec bonté de mon autre tante, proche celle-là, qui l'avait si cruellement chagrinée en nous enlevant à elle ; elle ne la blâmait pas plus que le mari de ma sœur qui se conduisit fort mal à l'égard de celle-ci.

Jamais elle ne m'a directement blâmé pour ma mauvaise conduite, bien qu'elle en souffrît beaucoup. Elle

observa la même altitude envers mon frère Serge qu'elle n'aimait pas moins ; elle ne lui adressa le moindre reproche, même quand il se lia avec une tzigane. La seule marque d'inquiétude qu'elle montrait lorsque mon frère s'absentait longuement, était de dire : « Eh bien, et notre Sergeus ? » C'était tout : Sergeus, au lieu de petit Serge.

Jamais non plus elle n'enseignait en parole comment il faut vivre, jamais elle ne nous faisait de la morale. Tout le travail moral s'accomplissait en elle et ne se manifestait au dehors que par ses œuvres, ou mieux par toute son existence paisible, douce, soumise et affectueuse, aimant non d'un amour fébrile et égoïste, mais calme et latent. Elle accomplissait son œuvre intérieure d'amour, et c'est pourquoi elle n'avait jamais besoin de se presser. Aussi, ses deux facultés : amour, quiétude, attiraient vers elle et donnaient un charme particulier à sa compagnie.

C'est pourquoi, de même que je ne me souviens pas d'un cas où elle aurait offensé quiconque, je ne connais personne qui ne l'ait aimée. Jamais elle ne parlait d'ellemême, jamais elle ne dit comment il fallait croire, jamais comment elle croyait et priait. Elle croyait en tout et ne rejetait qu'un, seul dogme, celui des peines éternelles. « Dieu qui est la bonté elle-même, ne peut pas vouloir nos souffrances » (1), disait-elle.

Sauf pendant les offices et les messes, je ne l'ai jamais surprise en prières. C'est seulement à l'accueil particulier de tendresse qu'elle me faisait parfois, quand j'entrais chez elle pour lui souhaiter bonne nuit, que je devinais avoir interrompu sa prière.

— Entre, entre, disait-elle. Justement je disais à Nata-

(1) En français dans le texte.

lia Petrovna que « Nicolas » viendra encore me voir. Elle m'appelait souvent du nom de mon père, ce qui m'était fort agréable, parce que cela me prouvait que l'image qu'elle s'était fait de moi et de mon père se confondait dans son amour pour nous deux.

A ces heures avancées du soir, elle se trouvait déjà déshabillée, en chemise de nuit, un châle sur les épaules, ses petites pattes de poulet dans de pantoufles. Natalia Petrovna était dans le même négligé.

— Assieds-toi, assieds-toi, disait-elle, en s'apercevant que je n'avais pas envie de dormir et que la solitude me pesait.

Et ces visites tardives, irrégulières, demeurent dans mon souvenir comme les plus agréables. Natalia Petrovna ou moi, nous disions un mot drôle, et ma tante se mettait à rire, imitée aussitôt par Natalia Petrovna, et les deux bonnes vieilles riaient ainsi longtemps, sans savoir pourquoi, comme des enfants, uniquement parce qu'elles aimaient tout le monde et qu'elles en éprouvaient du bonheur. Ce n'est pas seulement cet amour qui me donnait de la joie, mais cette atmosphère d'affection qui enveloppait tous, les présents comme les absents, les vivants comme les morts et même les animaux.

Si jamais il m'arrive encore de fouiller dans mes souvenirs, j'aurai beaucoup de choses à dire sur ma tante. Pour l'instant, je veux rappeler les sentiments qui se sont manifestés le jour de ses funérailles parmi les paysans de Ysnaïa Poliana. Quand nous portions son corps à trayers le village il n'y eut pas une seule maison d'où ne sortirent des gens pour demander l'arrêt du convoi et une messe de repos. « C'était une bonne barinia, disaient-ilstous, elle n'a jamais fait de mal à personne. » Et on l'aimait, on l'aimait beaucoup pour cela.

Lao-Tseu dit que les choses ont de la valeur par ce qu'elles ne contiennent pas. 11 en est de même de la vie : sa valeur est dans l'absence de tout sentiment mauvais. Ce fut précisément la vie de ma tante Tatiana Alexandrovna. C'est facile à dire, mais difficile à réaliser. Aussi n'ai-je connu qu'un seul être humain pareil. Ma tante est morte doucement, en s'endormant graduellement et comme elle l'avait voulu, dans une autre chambre que celle où elle avait vécu, afin de ne pas la charger d'un funèbre souvenir.

Elle s'en allait sans reconnaitre personne ; seul moi, elle me reconnaissait toujours, souriait, sa figure s'illuminait comme une lampe électrique dont on tourne le bouton ; parfois elle remuait les lèvres et s'efforçait de prononcer : « Nicolas », m'unissant ainsi, à l'instant suprême, à celui qu'elle avait aimé toute la vie.

Et c'est à elle que j'ai refusé les menues joies que lui procuraient les dattes, le chocolat, qu'elle aimait acheter, moins pour elle qu'à mon intention, ou la possibilité de donner quelque argent à celui qui lui en demandait ! Je ne puis y penser sans un cuisant remords.

Chère, chère tante, pardonne-moi. Si jeunesse savait, si

■vieillesse pouvait, et non dans le sens du bien que je ne

sus prendre dans ma jeunesse, mais dans le sens du bien

que je n'ai pas donné et du mal que j'ai fcit k ceux qui ne

sointplus.

Page 1