AU CAUCASE. — A L'ARMÉE DU DANUBE. — A SÉBASTOPOL
Au comte Serge Tolstoï
Pétersbourg, 13 février 1848.
Je t'écris cette lettre de Pétersbourg où j'ai l'intention de demeurer à jamais... J'ai décidé de passer mes examens ici (1; et d'entrer ensuite dans l'administration ; au cas où je ne les passerais pas (tout peut arriver), je poursuivrai la même carrière, quitte à entrer dans la 14e classe (2). Je connais beaucoup de fonctionnaires de deuxième ordre qui ne sont pas plus mauvais que vous autres du premier, et ils remplissent aussi bien leur rôle. Bref, je dois te dire que la vie à Pétersbourg a sur moi une grande et bonne influence : elle m'habitue à l'activité et remplace pour moi mon propre règlement de vie. On y est porté au travail malgré soi ; tout le monde y est affairé, occupé, et l'on trouve rarement un homme qui vous aiderait à mener une vie dissipée ; or, il est impossible de mener seul une telle vie.
(1) A l'Université.
(2; Dernière catégorie des fonctionnaires.
Je sais que tu ne croiras pas à mon changement et tu diras : « C'est au moins la vingtième fois ; on ne pourra jamais rien faire de lui; c'est un propre à rien. » Non, cette fois, je suis tout autrement changé ; avant, je me disais : « Je vais changer » ; maintenant, je vois que je suis changé et je dis : « Je suis changé ».
Le principal est que je suis tout à fait sur maintenant qu'on ne peut vivre par les réflexions et la philosophie ; il faut mener une vie positive, c'est-à-dire être un homme pratique. C'est un grand pas de fait et une grande transformation qui ne s'était jamais opérée en moi. Pour quelqu'un qui est jeune et qui veut vivre, il n'y a pas en Russie d'autre séjour que Pétersbourg. Quelles que soient ses aspirations, on peut toutes les satisfaire, on peut développer toutes ses facultés sans aucune peine. Quant aux moyens d'existence, pour un célibataire, la vie n'est pas chère ici ; au contraire, elle est moins chère et plus confortable qu'à Moscou, à l'exception du logement.
Transmets à tous les nôtres mes baisers et mes souvenirs. Peut-être viendrai-je à la campagne cet été, peut-être non. J'ai envie de prendre un congé pendant l'été pour visiter les environs de Pétersbourg ; je voudrais aussi aller à HeLsingfors et à Revel.
Ecris-moi, pour l'amour de Dieu, au moins une fois dans la vie, car je voudrais savoir commentvousaccueillerez cette nouvelle, toi et toute la famille ; prie-les de ma part de m'écrire quelquefois. Je n'ose le faire parce qu'il y a bien longtemps que je ne leur ai écrit et ils doivent être fâchés. J'ai honte surtout devant tante Tatiana Alexandrovna ; demande-lui, je t'en prie, pardon pour moi.
Pétersbourg, 1er mai 1848.
Serge, je crois que tu dis déjà que je suis « un propre à rien», et tu dis vrai. Que n'ai-je pas fait !... Je suis venu à Pétersbourg sans aucune raison ; je n'y ai rien fait, sinon mangé beaucoup d'argent, et me suis endetté. C'est bête, insupporlablement bête ! Tu ne peux t'imaginer comme cela me tourmente, surtout la question des dettes qu'il faut que je paie le plus vite possible, sinon je perdrai non seulement l'argent, mais aussi ma réputation.
En attendant que je reçoive mes fonds, j'ai absolument besoin de 3.500 roubles ; 1.200 pour le Conseil de tutelle, 1.600 pour payer les dettes, 700 pour vivre. Je sais que tu vas pousser des « oh » et des « ah »... Mais que veuxtu ? on ne fait de bêtises qu'une fois dans la vie. C'est la rançon de ma liberté (il n'y avait personne pour me donner les verges, c'est là le malheur). Et puis, la philosophie... et voilà, j'ai payé. Sois clément et tire-moi de cette fausse et vilaine situation : sans un sou dans la poche et criblé de dettes.
Tu sais probablement que nos troupes se sont mises en campagne et qu'une partie (deux corps) a déjà passé la frontière, on dit même qu'elles sont arrivées à Vienne.
J'ai commencé à subir mes examens ; j'en ai passé deux avec succès ; mais maintenant j'ai changé d'avis et vais entrer comme sous -officier de la garde à cheval. J'ai honte de t'écrire tout cela, car je sais que tu m'aimes et que toutes mes bêtises te causent de la peine.
Je me levais môme de ma chaise à plusieurs reprises en écrivant cette lettre... et je rougis en pensant à toi lorsque tu la liras. Mais que faire? Je ne puis modifier le passé, tandis que l'avenir dépend de moi. Dieu aidant, j'arriverai à me changer et un jour je deviendrai peut-être un homme rangé. Je mets beaucoup d'espoir dans le service militaire ; il m'habituera à la vie pratique et, nolens volens, je serai obligé de servir jusqu'au grade d'officier. Si j'ai de la chance, c'est-à-dire si la garde entre en action, je pourrai être promu avant deux ans. La garde se met en campagne à la tin du mois de mai. Je ne puis rien entreprendre maintenant, premièrement parce que je n'ai pas l'argent dont j'ai besoin, et deuxièmement, il me manque mes actes d'identité qui sont à Yasnaïa. Donne l'ordre, je t'en prie, de me les envoyer le plus tôt possible. Ne te fâche pas contre moi, car en ce moment je sens trop ma nullité, et fais vite ce que je te demande.
Adieu ; ne montre pas cette lettre à ma tante. Je né veux pas la chagriner.
A Tatiana Yergolskaia (1).
Moscou, le 9 décembre 1850.
Chère tante,
Mon inflammation va mieux, mais je ne sors pas encore, je compte le faire demain, c'est-à-dire dimanche.
(1) 11 convient de rappeler que les lettres de Tolstoï à sa tante Yergolskaia sont écrites presqu'entièrement en français.
11 n'y a pas de mal sans bien; je le dis, parce que, sous un certain rapport, je suis même content d'avoir été malade et d'être resté près d'une semaine à la maison. Au moins, j'ai pu m'installer, voir un peu autour de moi.
Je vous ai dit que mon logement était très-gentil. 11 se •compose de quatre chambres : une salle à manger, où j'ai •déjà un royalino, que j'ai loué, un salon, meublé de divans, chaises et table en bois de noyer et couverts de drap rouge, orné de trois grandes glaces ; un cabinet oii j'ai ma table à écrire, mon bureau et mon divan qui me rappelle toujours nos disputes au sujet de ce meuble, et une chambre assez grande pour être chambre à coucher et cabinet de toilette, et, par-dessus tout cela, une petite antichambre.
Je dîne à la maison avec des « stchi » et du « kacha » (1) dont je me contente parfaitement. Je n'attends que les confitures et la « nalivka » (2) pour avoir tout selon mes habitudes de campagne.
J'ai un traîneau pour quarante roubles argent, c'est un « pochevni », une espèce de traîneau très à la mode. Serge doit savoir ce que c'est ; j'ai acheté tout l'attirail pour l'attelage que j'ai pour ce moment très élégant.
Au revoir, je baise vos petites mains, je suis très étonné de n'avoir pas reçu de lettre de vous jusqu'à présent.
Je ne me distrais pas en public et je ne me laisse pas séduire par les joueurs.
(1) Potage aux choux et betteraves, et bouillie de gruau.
(2) Liqueur de fruits fabriquée par les ménagères.
Moscou, le 24 décembre 1650.
Chère tante,
Je suis surpris et ne cesse de m'étonner de votre silence, bien que j'aie reçu hier votre lettre du 16 décembre, répondant à ma première ; mais la présente est déjà la quatrième que je vous écris. Ma santé est parfaite, mais, par contre, mes alFaires pécuniaires sont loin d'être brillantes.
Pourquoi êtes-vous tellement monté contre Isléniefî (1). Si c'est pour m'en détourner — c'est inutile, puisqu'il n'est pas à Moscou. Tout ce que vous dites au sujet de la perversité du jeu est très vrai et me revient souvent à l'esprit; c'est pourquoi je crois que je ne jouerai plus. « Je crois », mais j'espère bientôt vous dire pour sur.
Tout ce que vous dites de la société est vrai, aussi tout ce que vous dites surtout dans vos lettres — primo parce que vous écrivez comme Mra0 de Sévigné, et secundo parce que je ne puis, selon mes habitudes, disputer. Vous dites aussi beaucoup de bien sur ma personne. Je suis convaincu que les louanges font autant de bien que de mal. Elles font du bien parce qu'elles maintiennent dans les bonnes qualités, qu'on loue ; et du mal, parce qu'elles augmentent l'amour-propre. Je suis sur que les vôtres ne
(1) Le grand-père maternel de la future femme de Tolstoï, née- Bers. M. Isléniefî' fut fréquemment le partenaire de Tolstoï aux
cartes.
peuvent que me faire du bien pour la raison qu'elles sont dictées par une amitié sincère — cela va sans dire, autant que je le mériterai.
Je crois les avoir méritées ; pendant tout le temps de mon séjour à Mos:ou, je suis content de moi.
Dites à Serge que je l'embrasse, que toutes ses commissions sont exécutées consciencieusement. Adieu, je baise vos mains. Au revoir.
Moscou, le 8 mars 18ol.
Chère tante,
D'après votre silence, je conclus que vous êtes fâchée contre moi ; en effet, je suis resté longtemps sans vous écrire ; mais vous savez que s'il m'arrive d'être en défaut envers vous, c'est toujours indépendant de ma volonté ; vous savez également que plus je reste longtemps sans vous voir, plus l'affection que je vous porte grandit. Je me calomniais en disant que, pour moi, les absents avaient toujours tort.
Dernièrement, dans un ouvrage que je lisais, l'auteur disait que les premier indices du printemps agissent ordinairement sur le moral des hommes. Avec la nature qui renaît, on voudrait se sentir renaître aussi, on regrette le passé, le temps mal employé, on se repent de sa' faiblesse, et l'avenir nous parait comme un point lumineux: devant nous ; on devient meilleur, moralement meilleur. Ceci, quant à moi, est parfaitement vrai; depuis que j'ai
commencé à vivre indépendemmenl, le printemps me mettait toujours clans les bonnes dispositions, dans lesquelles je persévérerai plus ou moins longtemps, mais c'est toujours l'hiver qui est une pierre d'achoppement pour moi — je m'égare toujours.
Au reste, en récapitulant les hivers passés, celui-là est sans doute le plus agréable et le plus raisonnable que j'ai passé. Je me suis amusé, je suis allé dans le monde, j'ai gardé des souvenirs agréables, et, avec cela, je n'ai pas dérangé mes finances, ni arrangé — c'est vrai.
Je viens de faire le décompte de mes dettes, et leur total est le même que l'année dernière. Adieu, ma chère, bonne tante, je baise mille fois vos petites mains et j'espère le faire bientôt en réalité.
Moscou, Mars 1851 .
Chère tante,
L'arrivée de Nicolas (1) a été pour moi une surprise agréable, puisque j'avais presque perdu l'espoir de le voir arriver chez moi. J'ai été si content de le voir que j'ai négligé même un peu mes devoirs ou plutôt mes habitudes.
A présent, je suis de nouveau seul, et seul au pied delà lettre : je ne vais nulle part, ni ne reçois personne. Je fais des plans pour le printemps et l'été ; les approuvezvous ? Vers la fin du mois de mai, je viendrai à Yasnaïa, j'y passerai un mois ou deux et tâcherai d'y retenir Nico-
(1) Son frère aîné.
las aussi longtemps que possible, et puis d'aller avec lui faire une tournée au Caucase.
Kazan, avril 1851 (1).
Chère tante,
Voilà de nouveau ces deux mots en tête de la feuille de papier, et de nouveau je suis perplexe : que faut-il vous écrire? Et pourtant, j'ai tant de choses à vous dire.
Notre voyage a été très réussi, au point de vue du trajet et du temps. Nous sommes restés deux jours à Moscou.
J'ai été à la promenade de Sokolniki par un temps détestable, c'est pourquoi je n'ai rencontré personne des dames de la société, que j'avais envie de voir. Comme vous prétendez que je suis un homme à épreuves, je suis allé parmi les plébs, dans les tentes bohémiennes. Vous pouvez aisément vous figurer le combat intérieur pour et contre. Au reste, j'en sortis victorieux, c'est-à-dire n'ayant rien donné que ma bénédiction aux joyeux descendants des illustres pharaons. Nicolas trouve que je suis un compagnon de voyage très agréable, si ce n'était ma propreté. 11 se fâche de ce que, comme il le dit, je change de linge douze fois par jour. Moi je le trouve aussi compagnon très agréable, si ce n'était sa saleté. Je ne sais lequel de nous a raison.
(1) Cette lettre et la suivante sont écrites pendant le voyage de deux frères Tolstoï se rendant au Caucase.
De Moscou j'ai écrit à Valérien (1) que j'ai gagné quatre cents roubles. Je crains que cela ne vous inquiète. Vous allez penser que je joue et que je jouerai de nouveau. Tranquillisez-vous, c'est une exception.
Dès mon arrivée à Kazan, je commence à reconquérir ma bonne humeur dont je profite pour vous écrire. Tous ces temps-ci je n'étais pas précisément de mauvaise humeur, mais je n'étais pas gai. Vous devinerez facilement la raison...
Vous vous êtes efforcée de ne pas paraître triste à notre départ, je l'ai remarqué et vous en suis reconnaissant.
Astrakhan, mai 1851.
Chère tante,
Nous sommes à Astrakhan et sur notre départ, ce qui fait que nous avons encore un voyage de quatre cents verstes à faire. J'ai passé à Kazan une semaine des plus agréables. Mon voyage jusqu'à Saratoff a été désagréable, mais, en revanche, de là le trajet en petit bateau jusqu'à Astrackhan — très poétique et plein de charmes par la nouveauté des lieux et par la manière même de voyager pour moi. J'ai écrit hier une longue lettre à Marie (2), où je lui parle de mon séjour à Kazan. Je ne vous en dis rien de crainte de me répéter, quoique je sois sûr que vous ne confondrez pas les deux lettres.
(1) Le comte Valérien Tolstoï, mari de la sœur de Léon Tolstoï.
(2) La sœur de Tolstoï.
Je me trouve très content jusqu'à présent de mon voyage. J'ai beaucoup de choses qui me font penser, et puis, le changement même des lieux est agréable. En passant par Moscou, je me suis abonné, de sorte que j'ai beaucoup de lectures que je lais même en « tarantas » (1). Puis, comme vous le pensez bien, la société de Nicolas contribue beaucoup à mon contentement. Je ne cesse de penser à vous et à tous les miens ; je me reproche même quelquefois d'avoir quitté cette vie qui me rendait si douce votre affection, mais ce n'est qu'un retard et je n'aurai que plus de plaisir à vous revoir.
Si je n'étais pressé, j'aurais écrit à Serge, mais je remets cela au moment où je serai casé et plus tranquille. Embrassez-le de ma part et dites-lui que je me repens beaucoup de la froideur qu'il va eu entre nous avant mon départ et de laquelle je n'accuse que moi.
Adieu, petite tante, je baise mille fois vos mains.
Stary Yourt (2), juillet 185t.
Chère tante,
Il y a longtemps que je ne vous ai écrit et je n'ai reçu de vous que quelques mots. Permettez-moi de vous en réprimander.
Je suis arrivé sain et sauf, mais un peu triste, vers la fin du mois de mai dans la Slarogladovskaïa. J'y ai vu de
(1) Voilure de poste.
(2) Camp retranché, à proximité d'un grand bourg tatare.
près Je genre de vie que mène Nicolas, et j'y ai fait la connaissance des officiers qui font la société. Le genre de vie n'est pas très attrayant, à ce qu'il m'a paru d'abord, puisque le pays, que je m'attendais à trouver fort beau, ne l'est pas du tout. Comme la « stanitza » (1) est située sur un terrain bas, il n'y a pas de point de vue, et puis ;[e logement est mauvais, de même que tout ce qui fait le confort de la vie. Pour ce qui est des officiers, ce sont, comme vous pouvez vous figurer, des gens sans éducation, mais avec cela de très braves gens et surtout aimant beaucoup Nicolas.
Alexeieff, son chef, est un petit bonhomme blondin, tirant sur le roux, avec une petite moustache et des favoris, parlant d'une voix perçante, mais excellent chrétien, rappelant un peu A. S. Volkoff, mais pas cafard comme lui. Puis B..., un jeune officier, enfant et bon enfant, rappelant Petroucha. Puis un vieux capitaine, Bilkovsky, des kosaks de l'Oural — un vieux soldat simple, mais noble, brave et bon. Je vous avouerai qu'au commencement beaucoup de choses me choquaient dans cette société, mais je me suis habitué, sans toutefois me lier avec ces messieurs. — J'ai trouvé un heureux moyen dans lequel il n'y a ni fierté ni familiarité. Au reste, en ceci je n'avais qu'à suivre l'exemple de Nicolas.
A peine arrivé, Nicolas reçut l'ordre de se rendre au fort de Stary-Yourt pour escorter les malades du camp de Goriatchevodsk (2).
Nicolas est parti dans une semaine après son arrivée et moi je l'y suivis, de sorte que nous sommes presque depuis trois semaines ici où nous logeons dans une tente.
(1) Village cosaque.
(2) Station thermale nouvellement découverte.
Mais comme le temps est beau et que je me fais un peu à ce genre de vie, je me trouve très bien. Ici, il y a des coups d'œil magnifiques, à commencer par l'endroit où sont les sources. C'est une énorme montagne de pierres l'une sur l'autre dont les unes se sont détachées et forment des espèces de grottes, les autres restent suspendues à une grande hauteur. Elles sont toutes coupées par les torrents d'eau chaude, qui tombent avec bruit dans quelques endroits et couvrent, surtout le matin, toute la partie élevée de la montagne d'une vapeur blanche qui se^ détache continuellement de cette eau bouillante. L'eau est tellement chaude qu'on cuit dedans les œufs, en les rendant durs en trois minutes.
Au milieu de ce ravin, sur le torrent principal, il y a trois moulins, l'un au-dessus de l'autre, qui sont construits d'une manière toute particulière et très pittoresque. Toute la journée les femmes tartares ne cessent de venir au-dessus et au-dessous de ces moulins pour laver leur linge. 11 faut vous dire qu'elles lavent avec les pieds. C'est comme une fourmilière toujours remuante. Les femmes sont pour la plupart belles et bien faites. Les costumes des femmes orientales, malgré leur pauvreté, sont gracieux. Les groupes pittoresques que forment les femmes, joints à la beauté sauvage de l'endroit, fait un coup d'œil véritablement admirable. Je reste très souvent des heures à admirer ce paysage. Puis, le coup d'œil du haut de la montagne est encore plus beau et tout à fait dans un autre genre. Mais je crains de vous ennuyer avec mes descriptions.
Je suis très content d'être aux eaux puisque j'en profite. Je prends des bains ferrugineux et je ne sens plus de douleurs aux pieds. J'avais toujours des rhumatismes, mais pendant notre voyage sur l'eau, je crois que je me
suis encore refroidi. Je me suis rarement aussi bien porté qu'à présent et, malgré les grandes chaleurs, je fais beaucoup de mouvements.
Ici le genre des officiers est le même que celui dont je vous ai parlé ; il y en a beaucoup. Je les connais tous et mes relations avec eux sont les mêmes.
Dites à Serge que je l'embrasse, que je vous écris ce que je lui ai écrit et que j'attends sa lettre. Il sait parfaitement ce qui peut m'intéresser ; par conséquent, il ne lui sera pas difficile de remplir sa lettre.
Adieu, petite tante, je baise vos mains.
Starogladovskaïa, le 16 août 1851.
Chère et excellente tante,
Vous m'avez dit plusieurs fois que vous n'avez pas l'habitude d'écrire des brouillons pour vos lettres ; je suis votre exemple, mais je ne m'en trouve pas aussi bien que vous, car il m'arrive fort souvent de déchirer mes lettres après les avoir relues. Ce n'est pas par fausse honte que je le fais. Une faute d'orthographe, un pâté, une phrase mal tournée ne me gênent pas, mais c'est que je ne puis parvenir à savoir diriger ma plume et mes idées. Je viens de déchirer une lettre que j'avais achevée pour vous, parce que j'y avais dit beaucoup de choses que je ne voulais pas vous dire et rien de ce que je voulais vous dire. Vous croyez peut-être que c'est dissimulation et vous direz qu'il est mal de dissimuler avec les personnes qu'on aime et dont on se sent aimé. Je conviens, mais convenez
aussi qu'on dit tout à un indifférent, et que plus une personne vous est chère, plus il y a de choses qu'on voudrait lui cacher.
J'ai écrit cette page et je m'en repens. Ne pensez pas que c'est une introduction (une préparation à quelque chose), ne vous effrayez pas. Tout simplement, cette idée m'est venue à l'esprit et je vous en fais part. Avant-hier, j'ai reçu votre réponse à la première lettre que je vous ai écrite du Caucase. Recevoir une réponse dans un délai de deux mois — c'est affreux, surtout lorsque j'ai l'envie constante de causer avec vous. Vous dites : je crains que ma lette ne te paraisse trop longue ; je parle sans aucune rhétorique ; vos lettres, bien que je relise chacune dix fois au moins, me semblent si courtes que je m'étonne comment vous arrivez à écrire si peu lorsqu'on a tant de choses à se dire.
Voilà déjà quinze jours que j'ai quitté Nicolas. 11 est au camp des eaux chaudes, et moi je suis dans son quartier général. Il reviendra au mois de septembre. Beaucoup de gens me conseillent de faire mon service militaire ici.
Me le conseillez-vous? Adieu, je baise vos mains.
Tiflis, le 12 novembre 1851.
Chère tante,
Dans huit jours, il y aura tout juste quatre mois depuis que je n'ai eu de vos nouvelles ; mais j'ai du moins l'espoir que vos lettres sont à Starogladovskaïa.
Nous sommes partis effectivement le 25, après sept jours
de voyage fort ennuyeux à cause du manque de chevaux presque à chaque relais, et fort agréable à cause de la beauté du pays qu'on passe. Le premier de ce mois nous étions arrivés.
Le lendemain, je suis allé trouver le général Brimmer pour lui soumettre les papiers que j'ai reçus tà Toula et aussi pour lui présenter ma propre personne. Malgré sa serviabilité allemande et toute sa bonne volonté, il a du me refuser parce que mes papiers ne sont pas en règle et qu'il me manque des documents qui sont actuellement à P. (1), et je suis obligé d'attendre. Si mes papiers n'arrivent pas dans le délai d'un mois, je renonce au service militaire, car je ne pourrai plus prendre part à l'expédition d'hiver, ce qui était mon unique désir en prenant service.
Contre toute attente, j'ai trouvé à Tiflis un de mes bons amis de Pétersbourg, le prince Bagration : il est d'une grande utilité pour moi. C'est un homme intelligent et instruit.
Tiflis est une ville très civilisée qui singe beaucoup Pétersbourg et réussit beaucoup à l'imiter ; la société y est choisie et assez nombreuse, il y a un théâtre russe et un opéra italien, dont je profite autant que me le permettent mes pauvres moyens. Je loge à la colonie allemande : c'est un faubourg, mais qui a pour moi deux grands avantages, celui d'être un fort joli endroit entouré de jardins et de vignes, ce qui fait qu'on s'y croit plutôt à la campagne qu'en ville (il fait encore très chaud et très beau, il n'y a eu ni neige, ni geléejusqu a présent), le deuxième avantage est celui que je paye pour deux chambres assez
(1) Pétersbourg. Les papiers étaient nécessaires à Tolstoï pour pouvoir se présenter aux examens de sous-officier. Jusqu'alors, il participait en volontaire civil aux escarmouches avec les montagnards caucasiens.
propres, cinq roubles argentpar mois, tandis qu'en ville on ne pourrait avoir un logement pareil moins de quarante roubles argent par mois. Par-dessus tout, j'ai gratis la pratique de la langue allemande,j'ai des livres, des occupations et du loisir, puisque personne ne vient me déranger, de sorte qu'en somme je ne m'ennuie pas.
Vous rappelez-vous, bonne tante, un conseil que vous m'avez donné — celui de faire des romans ; eh bien, je suis votre conseil et les occupations dont je vous parle consistent à faire de la littérature. Je ne sais si ce que j'écris paraîtra jamais dans le monde, mais c'est un travail qui m'amuse et dans lequel je persévère depuis trop longtemps pour l'abandonner (1).
Voilà un rapport exact sur mes occupations. Quant à mes projets, si je n'entre pas au service militaire, je tâcherai de trouver quelque emploi civil. Ici je ne suis pas en Russie.
Adieu, je baise vos mains et j'attends vos lettres. Adressez-les directement : en Géorgie, à Tiflis.
Au comte Serge Tolstoï.
Tiflis, 23 décembre 1851.
Cher ami Seriogea,
Combien je regrette notre abstention de nous écrire ! Qu'est-ce donc vingt ou trente pièces de dix kopecks par
(1) Allusion à Y Enfance, première œuvre écrite par Tolstoï et publiée dans la revue Saint-Pétersbourg : Le Contemporain, en septembre 1852.
an et quelques heures consacrées à écrire des lettres? Et que de plaisir en revanche ! J'ai tellement soif à cet instant de bavarder avec toi que si l'affranchissement coûtait non pas dix kopecks par lettre, mais trente roubles, j'aurais donné les derniers. Je t'écris, et j'envie le plaisir que tu auras en lisant ma lettre.
Ces jours-ci doit être rendu l'ordre, si impatiemment attendu, de ma nomination de sous-officier d'artillerie dans la 4e batterie. J'aurai le plaisir de me raidir au passage des officiers et des généraux et de les suivre des yeux. Mais maintenant, quand je me promène dans les rues enveloppé de mon pardessus de chez Charmer et coiffé de mon chapeau claque de dix roubles, et, malgré ma prestance dans cette tenue, je me suis tellement habitué à l'idée de mettre bientôt l'uniforme militaire, qu'involontairement ma main droite se lève pour abaisser les ressorts de mon chapeau. Néanmoins, si mon désir se réalise, je partirai le jour même de ma nomination à Staroglada, et de là directement en campagne où j'endosserai le touloupp ou la tscherkeska, et, en m'aidant du canon, je ferai tout mon possible pour contribuer à détruire les rebelles et sanguinaires asiatiques.
Par ma lettre, tu vois, Serge, que je suis à Tiflis, depuis le 1er novembre ; j'ai pu y chasser un peu avec des chiens achetés ici, car je n'ai pas trouvé ceux qu'on devait m'envoyer. La chasse ici (dans le bourg des cosaques) est merveilleuse : des champs larges, des petits marais remplis de lièvres gris, des îles couvertes de joncs où se cachent des renards. Je ne me suis rendu que neuf fois dans le champ éloigné du bourg de dix à quinze verstes, avec deux chiens dont l'un est bon et l'autre ne vaut rien. J'ai tué deux renards et une soixantaine de lièvres. J'y reviendrai ; j'essaierai delà chasse à la biche. J'ai assisté aussi à la
chasse au fusil du sanglier et du cerf. Mais je n'ai rien tué... Cette chasse est très intéressante, mais, habitué à chasser avec les lévriers, je ne puis m'y faire. C'est comme quelqu'un, qui, habitué à fumer du tabac turc, ne peut supporter le tabac russe très fort, bien qu'on puisse soutenir que celui-ci soit meilleur.
Je n'oublie pas ton côté faible. Sûrement tu voudras savoir quels sont mes camarades ici et les rapports que j'ai avec eux. Je dois t'avouer que ce point ne m'intéresse nullement ici, mais je me hâte de te satisfaire. Dans la batterie, il y a peu d'officiers ; voilà pourquoi je connais tout le monde, mais très superficiellement, bien que je jouisse d'une sympathie générale, parce que nous avons toujours, Nicolas et moi, de l'eau-de-vie, du vin et des hors-d'œuvre à la disposition des visiteurs.
C'est sur la même base que reposent mes relations avec les autres officiers du régiment que j'avais déjà connus à Yourta (ville d'eau où j'ai passé Tété lors de l'incursion à laquelle j'avais pris part). Bien qu'il se trouve parmi eux des hommes plus ou moins agréables, je garde envers eux la même attitude, car j'ai toujours des occupations plus intéressantes que de causer avec les officiers.
Le lieutenant-colonel Alexeiev, commandant de la batterie dans laquelle je vais servir, est un excellent homme et fort ambitieux. J'avoue m'être servi de ce dernier défaut pour lui lancer de la poudre aux yeux ; c'est que j'ai besoin de lui ; mais je le fais involontairement et je m'en repens ; car avec les vaniteux on devient soi-même vaniteux.
J'ai faifici, à Tiflis, trois connaissances. Je n'en ai pas fait davantage, d'abord, parce que je n'ai pas voulu, en suite, parce que je n'en ai pas eu l'occasion ; j'ai été malade tout le temps, et il y a une semaine seulement que
je sors. Ma première connaissance estBagralion (1), celui de Saint-Pétersbourg (l'ami de Fersen). La deuxième est le prince Bariatinsky. Je m'étais rencontré avec celui-ci au cours d'une incursion à laquelle je prenais part et qu'il commandait. Puis, j'ai passé avec lui une journée dans un fortin, où se trouvait également Elie Tolstoï (2) que j'avais retrouvé ici. Cette connaissance ne me procure pas un agrément notable, car tu te doutes des relations qui peuvent s'établir entre un sous-officier et un général.
Ma troisième connaissance est un aide-apothicaire, un Polonais dégradé, la plus amusante des créatures. Je suis certain que le prince Bariatinsky n'aurait jamais pu prévoir qu'il serait un jour inscrit, dans n'importe quelle liste, à côté d'un aide-apothicaire : et voilà, cela lui arrive quand même.
Nicolenka (3) est très bien coté ici ; ses chefs, autant que les officiers ses camarades, l'aiment et l'estiment. Il a de plus la réputation d'un vaillant soldat. Je l'aime plus que jamais, et lorsque je suis avec lui, je suis entièrement heureux ; sans lui, je m'ennuie.
Si tu veux te vanter d'avoir des nouvelles fraîches du Caucase, tu peux raconter que le deuxième personnage après Schamyl, un certain Hadji-Mourad, s'est vendu ces jours-ci au Gouvernement Russe. C'était le premier djîghit (4) reconnu comme brave clans tout le pays, et c'est lui qui a commis une pareille lâcheté ! (S). Tu peux aussi
(i; Le prince Bagration, membre de l'une des plus anciennes familles de l'Arménie et dont l'un des descendants s'est illustré pendant la campagne de 1812, comme général en chef de l'armée russe.
(2) Comte également et parent de Léon Tolstoï.
(3) Le frère aîné de Léon Tolstoï.
(4) Cavalier, en terme local.
(.'i) Cinquante ans après, Tolstoï utilisa ce sujet dans son roman Hadji-Mourad qui fut publié après la mort de l'auteur.
dire que le brave et intelligent général Sleptsov a été tué il y a quelques jours. Quant à te dire s'il a souffert, je ne le puis.
A T. Yergolskaïa.
Tiflis, le 6 janvier 1852.
Chère tante,
Je viens de recevoir votre lettre du 24 novembre et je vous y réponds le moment même (comme j'en ai pris l'habitude). Dernièrement je vous écrivais que votre lettre m'a fait pleurer et j'accusais ma maladie de cette faiblesse. J'ai eu tort. Toutes vos lettres me font depuis quelque temps le même effet. J'ai toujours été Liova-Riova (1). Avant, cette faiblesse me faisait honte, mais les larmes que je verse en pensant à vous et à votre amour pour nous, sont tellement douces que je les laisse couler, sans aucune fausse honte. Votre lettre est trop pleine de tristesse pour qu'elle ne produise pas sur moi le même effet. C'est vous qui toujours m'avez donné des conseils et quoique malheureusement je ne les aie pas suivis quelquefois, je voudrais toute ma vie n'agir que d'après vos avis. Permettez-moi pour le moment de vous dire l'effet qu'a produit sur moi votre lettre et les idées qui me sont venues en la lisant. Si je vous parle trop franchement je sais que vous mêle pardonnerez en faveur de l'amour que j'ai pour vous.
(1) Léon le pleurnicheur.
En disant que c'est votre tour de nous quitter pour aller rejoindre ceux qui ne sont plus et que vous avez tant aimés, en disant que vous demandez à Dieu de mettre un terme à votre existence qui vous semble si insupportable et isolée, — pardon, chère tante, mais il me paraît qu'en disant cela vous offensez Dieu et moi et nous tous qui vous aimons tant. Vous demandez à Dieu la mort, c'està-dire le plus grand malheur qui puisse m'arriver (ce n'est pas une phrase, mais Dieu m'est témoin que les deux plus grands malheurs qui puissent m'arriver, ce serait votre mort ou celle de Nicolas — les deux personnes que j'aime plus que moi-même). Que resterait-il pour moi si Dieu exauçait votre prière ? Pour faire plaisir à qui, voudrais-je devenir meilleur, avoir de bonnes qualités, avoir une bonne réputation dans le monde? Quand je fais des plans de bonheur pour moi, l'idée que vous partagerez et jouirez de mon bonheur m'est toujours présente. Quand je fais quelque chose de bon, je suis content de moi-même parce que je sais que vous serez contente de moi. Quand j'agis mal, ce que je crains le plus — c'est de vous faire du chagrin. Votre amour est tout pour moi, et vous demandez à Dieu qu'il nous sépare ! Je ne puis vous dire le sentiment que j'ai pour vous, la parole ne suffit pas pour l'exprimer et je crains que vous ne pensiez que j'exagère, et cependant je pleure à chaudes larmes en vous écrivant. C'est à cette pénible séparation que je dois de savoir quelle amie j'ai en vous et combien je vous aime. Maissuisje le seul à avoir un sentiment pour vous ? Et vous demandez à Dieu de mourir ! Vous dites que vous êtes isolée; quoique je sois séparé de vous, mais si vous croyez à mon amour, cette idée aurait pu faire contre-poids à votre douleur, pour moi je ne me sentirai isolé nulle part pourvu ce que je me sache aimé par vous comme je le suis.
Je sens cependant que c'est un mauvais sentiment qui me dicte vos paroles, je suis jaloux de votre chagrin.
Ajourd'hui, il m'est arrivé une de ces choses qui m'auraient fait croire en Dieu, si je n'y croyais déjà fermement depuis quelque temps.
L'été, à Stary Yourt, tous les officiers qui y étaient ne faisaient que jouer, et assez gros jeu. Comme, en vivant au camp, il est impossible de ne pas se voir souvent, j'ai très souvent assisté au jeu et, malgré les instances qu'on me faisait, j'ai tenu bon pendant un mois ; mais un beau jour, en plaisantant, j'ai mis un petit enjeu et j'ai perdu; j'ai recommencé, j'ai encore perdu ; la chanceen était mauvaise, la passion du jeu s'est réveillée et en deux jours j'ai perdu tout ce que j'avais d'argent et celui que Nicolas m'a donné (à peu près deux cent cinquante roubles argent) et par-dessus cela encore cinq cents roubles argent pour lesquels j'ai donné une lettre de change payable au mois de janvier 1852.
Il faut vous dire que près du camp il y a un « aoul » (1) qu'habitent les « Tchetchentses ». Un jeune garçon (Tchtchènetse) Sado venait au camp et jouait ; mais comme il ne savait pas compter et inscrire, il y avait des chenapans qui le trichaient. Je n'ai jamais voulu jouer, pour cette raison, contre Sado et môme je lui ai dit qu'il ne fallait pas qu'il jouât, parce qu'on le trompait et je me suis proposé de jouer pour lui par procuration. Il m'a été très reconnaissant pour ceci, et m'a fait cadeau d'une bourse ; comme c'est l'usage de cette nation de faire des cadeaux mutuels, je lui ai donné un misérable fusil que j'avais acheté pour huit roubies. Il faut vous dire que pour de-
(1) Village des Géorgiens.
venir « kounak », ce qui veut dire ami, il est d'usage de se faire des cadeaux, et puis de manger dans la maison du « kounak ». Après cela, d'après l'ancien usage de ces peuples (qui n'existe presque plus que par tradition), on devient ami à la vie et à la mort, c'est-à-dire que si je lui demande tout son argent ou sa femme, ou ses armes, ou tout ce qu'il a de plus précieux, il doit me les donner, et moi aussi je ne dois rien lui refuser. Sado m'a engagé de venir chez lui et d'être « kounak ». J'y suis allé. Après m'avoir régalé à leur manière, il m'a proposé de choisir clans sa maison tout ce que je voudrais — ses armes, son cheval... tout. J'ai voulu choisir ce qu'il y avait de moins cher et j'ai pris une bride de cheval montée en argent, mais il m'a dit que je l'offensais et m'a obligé de prendre une « chachka » (1) qui vaut au moins cent roubles argent.
Son pière est un homme assez riche, mais qui a son argent enterré et ne donne pas un sou à son fils. Le fils, pour avoir de l'argent, va voler chez l'ennemi des chevaux, des vaches ; quelquefois il expose vingt fois sa vie pour voler une chose qui ne vaut pas dix roubles ; mais ce n'est pas par cupidité qu'il le fait, mais par genre. Le plus grand voleur est très estimé et on l'appelle « djiguite », un brave. Tantôt Sado a mille roubles argent, tantôt pas le sou. Après une visite chez lui, je lui ai fait cadeau de la montre d'argent de Nicolas et nous sommes devenus les plus grands amis du monde. Plusieurs fois il m'a prouvé son dévouement en s'exposant à des dangers pour moi, mais ceci pour lui n'est rien — c'est devenu une habitude et un plaisir.
Quand je suis parti de Stary Yourt et que Nicolas y est resté, Sado venait chez lui tous les jours et disait qu'il ne savait que devenir sans moi et qu'il s'ennuyait terri-
(1) Sabre oriental.
Léon Tolstoï en 1854.
blement. Par une lettre je faisais connaître à Nicolas que mon cheval étant malade, je le priais de m'en trouver un à Stary Yourt ; Sado ayant appris cela, n'eut rien de plus pressé que de venir chez moi et de me donner son cheval, malgré tout ce que j'ai pu faire pour refuser.
Après la bêtise que j'ai fait déjouer à Stary Yourt, je n'ai plus repris les cartes en mains, et je faisais continuellement la morale à Sado qui a la passion du jeu et, quoiqu'il ne connaisse pas le jeu, a toujours un bonheur étonnant. Hier soir, je me suis occupé à penser à mes affaires pécuniaires, à mes dettes, je pensais comment je ferais pour les payer. Ayant longtemps pensé à ces choses, j'ai vu que si je ne dépense pas trop d'argent, toutes mes dettes ne m'embarrasseront pas et pourront petit à petit être payées dans deux ou trois ans ; mais les cinq cents roubles que je devais payer ce mois me mettaient au désespoir. Je ne pouvais absolument pas les payer et, à ce moment, ils m'inquiétaient plus que les quatre mille d'Ogareff. Cette bêtise d'avoir fait des dettes que j'avais en Russie et de venir en faire de nouvelles ici me met au désespoir. Le soir, en faisant ma prière, j'ai prié Dieu qu'il me tire de cette désagréable position, et avec beaucoup de ferveur. — « Mais comment est-ce que je puis me tirer de cette affaire ? » pensais-je en me couchant. Il ne peut rien arriver qui me donne la possibilité d'acquitter cette dette. Je me représentais déjà tous les désagréments que j'avais à essuyer à cause de cela. Comment il porterait plainte, comment mes chefs me demanderaient des explications, pourquoi je ne payais pas, etc. « Aide-moi, Seigneur I » dis-je, et je m'endormis.
Le lendemain je reçois une lettre de Nicolas à laquelle était jointe la vôtre et plusieurs autres. — il m'écrit : cv Sado est venu me voir ces jours-ci, il a gagné toutes
tes traites à Knorring et me les a apportées. Il était si consent de son gain, si heureux et m'a tant de fois demandé : « Que penses-tu, ton frère sera-t-il content que je l'aie fait? » que je me suis mis à beaucoup l'aimer pour cela. Cet homme est réellement très attaché à toi ».
N'est-ce pas étonnant que de voir son vœu ainsi exaucé le lendemain même, c'est-à-dire qu'il n'y a rien d'aussi étonnant que la bonté divine pour un être qui la mérite si peu que moi. Et n'est-ce pas que le trait de dévouement de Sado est admirable ? Il sait que j'ai un frère Serge qui aime les chevaux et comme je lui ai promis de le prendre en Russie quand j'y irai, il m'a dit que dut-il lui en coûter cent fois la vie, il volera le meilleur cheval qu'il y ait dans les montagnes, et qu'il le lui amènera.
Faites, je vous prie, acheter à Toula un pistolet à six balles et de me l'envoyer, et une petite boite à musique, si cela ne coûte pas trop cher. Ce sont des choses qui lui feront beaucoup de plaisir.
Je suis toujours à Tiflis, j'attends la marée, c'est-àdire l'argent. Adieu, petite tante ; Levouchka (1) baise mille fois vos mains.
Relais de poste Mosdok (2), le 12 janvier 1852.
Voilà les idées qui me sont venues. Je tâcherai de vous les rendre parce que je pensais à vous.
(1) Petit-Léon.
(2) A mi-chemin de Tiflis à Starogladovskaïa, où Tolstoï revenait après ses examens et avec le grade de sous-officier d'artillerie.
Je me trouve bien changé au moral et cela m'est arrivé tant de fois. Au reste, je crois que c'est le sortde tous. Plus on vit, plus on change ; vous, qui avez de l'expérience, dites-moi, n'est-ce pas que c'est vrai? Je pense que les défauts et les qualités, — le fond du caractère, resteront toujours les mêmes, mais la manière d'envisager la vie, le bonheur, doivent changer avec l'âge. 11 y a un an, je croyais trouver le bonheur dans le plaisir, dans le mouvement ; à présent, au contraire, le repos au physique et au moral est un état que je désire. Mais je me figure l'état de repos sans ennuis et avec les tranquilles jouissances de l'amour et de l'amitié, — c'est le comble du bonheur pour moi. Au reste, on ne ressent le charme du repos, qu'après les fatigues; et des jouissances de l'amour qu'après les privations. Me voilà privé depuis quelque temps de l'un comme de l'autre ; c'est pour cela que j'y aspire si vivement. // faut m'en priver encore — pour combien de temps ? Dieu le sait. Je ne saurais dire pourquoi, mais je sens qu'il le faut. La religion et l'expérience que j'ai de la vie (quelque petite qu'elle soit) m'ont appris que la vie est une épreuve. En moi, elle est plus qu'une épreuve, c'est encore l'expiation de mes fautes.
J'ai dans l'idée que l'idée si frivole que j'ai eue d'aller au Caucase — est une idée qui m'a été inspirée d'en haut. C'est la main de Dieu qui m'a guidé — je ne cesse de l'en remercier. Je sens que je suis devenu meilleur ici (et ce n'est pas beaucoup dire puisque j'ai été très mauvais , e* je suis fermement persuadé que tout ce qui peut m'arriver ici ne sera que pour mon bien, puisque c'est Dieu luimême qui l'a voulu ainsi. Peut-être que c'est une idée bien hardie, néanmoins j'ai cette conviction. — C'est pour cela que je supporte les fatigues et les privations physiques dont je parle ce ne sont pas des privations phy-
siques — il n'y en a pas pour un garçon de vingt-trois ans qui se porte bien) sans les ressentir, môme avec une espèce de plaisir en pensant au bonheur qui m'attend.
Voilà comment je le représente :
Après un nombre indéterminé d'années, ni jeune, ni vieux, je suis à Yasnaïa, mes affaires sont en ordre, je n'ai pas d'inquiétudes, ni de tracasseries. Vous habitez Yasnaïa, aussi. Vous avez un peu vieilli, mais êtes encore fraîche et bien portante. Nous menons la vie que nous avons menée: je travaille le matin, mais nous nous voyons presque toute la journée. Nous dînons. Le soir, je vous fais une lecture qui ne vous ennuie pas, puis nous causons — moi je vous raconte ma vie au Caucase, vous me parlez de vos souvenirs, de mon père, de ma mère, vous me contez des « effrayantes » que jadis nous écoutions les yeux effrayés et la bouche béante. Nous nous rappelons les personnes qui nous ont été chères et qui ne sont plus : vous pleurerez, je ferai de même ; mais ces larmes sont douces ; nous causerons des frères qui viendront nous voir de temps en temps, de la chère Marie qui passera aussi quelques mois de l'année à Yasnaïa qu'elle aime tant, avec tous ses enfants. Nous n'aurons point de connaissances — personne ne viendra nous ennuyer et faire des commérages. C'est un beau rêve, mais ce n'est pas encore tout ce que je me permets de rêver. — Je suis marié — ma femme est une personne douce, bonne, aimante ; elle a pour vous le même amour que moi ; nous avons des enfants qui vous appellent grand-maman ; vous habitez la grande maison en haut, la même chambre que jadis habitait grand-maman. Toute la maison est dans le même ordre qu'elle a été du temps de papa, et nous recommençons la même vie, seulement en changeant de rôle; vous prenez le rôle de grand-maman, mais vous
êtes encore meilleure, moi le rôle de papa, mais je désespère de jamais le mériter; ma femme celui de maman, les enfants le nôtre : Marie le rôle des deux tantes, leurs malheurs excepté ; même Gâcha prend le rôle de Praskovie Ilinichna. Mais il manquera un personnage pour prendre le rôle que vous avez joué dans notre famille ; jamais il ne se trouvera une âme aussi belle, aussi aimante que la vôtre. Vous n'avez pas de successeur. Il y aura trois nouveaux personnages qui paraîtront de temps en temps sur la scène — les frères, surtout l'un, qui sera souvent avec vous, Nicolas — vieux garçon, chauve, retiré du service, toujours aussi bon, aussi noble.
Je me représente comment il racontera, comme jadis, aux enfants des contes de sa composition, comment les enfants baiseront ses mains crasseuses (mais qui méritent d'être baisées), comment il jouera avec eux, comment ma femme s'occupera à lui préparer son plat favori, comment nous repasserons nos souvenirs communs sur les temps passés, comment vous resterez à votre place habituelle. à nous écouter avec plaisir, comment vous nous appellerez, nous les vieux, Levotchka et Nikolenka, comme toujours, et comment vous nous gronderez, moi, parce que je mange avec les mains, lui, parce qu'il n'a pas les mains propres.
Si on me faisait empereur de Russie, si on me donnait le Pérou, en un mot si une fée venait avec sa baguette me demander ce que je désire — la main sur la conscience, je répondrais que je désire seulement que ce rêve puisse devenir une réalité.
Je sais : vous n'aimez pas faire de projet, mais quel mal y a-t-il? et cela fait tant de plaisir. Je crains d'avoir été égoïste et d'avoir fait trop petite votre part de bonheur. Je crains que les malheurs passés, mais qui ont
laissé des traces 'trop sensibles dans votre cœur, ne vous empêchent de jouir de cet avenir qui aurait fait mon bonheur. Chère tante, dites-moi, seriez-vous heureuse ? Tout cela peut arriver et l'espérance est une si douce chose.
De nouveau je pleure. Pourquoi est-ce que je pleure quand je pense à vous? Ce sont des larmes de bonheur — je suis heureux de savoir vous aimer. Si tous les malheurs pouvaient m 'arriver, je ne me dirais jamais tout à fait malheureux tant que vous existez. Vous vous rappelez notre séparation à la chapelle d'iverskaïa (4), quand nous partions pour Kazan ? Alors, comme par inspiration, au moment de vous quitter, je compris tout ce que vous étiez pour moi, et quoique encore enfant, par mes larmes et quelques mots décousus, j'ai su vous faire comprendre tout ce que je sentais. Je n'ai jamais cessé de vous aimer, mais le sentiment que j'ai éprouvé à la chapelle d'iverskaïa, et celui que j'ai à présent pour vous est tout autre — beaucoup plus lort, plus élevé que je n'ai eu dans tout autre temps.
Je vais vous avouer une chose qui me fait honte, mais qu'il faut que je vous dise pour décharger ma conscience. Auparavant, en lisant vos lettres, dans lesquelles vous me parliez des sentiments que vous aviez pour nous, j'ai cru voir de l'exagération ; mais seulement à présent, en les relisant, je vous comprends, votre amour sans bornes pour nous et votre àme élevée. Je suis sur que tout autre, excepté vous, en lisant cette lettre et la dernière m'aurait fait le même reproche ; mais je ne crains pas cela de vous, vous me connaissez trop bien, et vous savez que peutêtre ma seule bonne qualité — c'est la sensibilité. C'est à cette qualité que je suis redevable des moments les plus
(1) A Moscou.
heureux de ma vie. Dans tous les cas — c'est la dernière dans laquelle je me permets d'exprimer mes sentiments aussi exaltés, exaltés pour les indifférents, mais vous saurez les apprécier.
Au revoir, chère tante, dans quelques jours j'espère voir Nikolenka, après je vous écrirai.
Piatigorsk (1), le 30 mai 1852.
Chère tante,
Je n'ai aucune raison plausible pour justifier mon silence, aussi je commence par vous demander pardon. A ma rentrée de l'expédition, j'ai passé deux mois avec Nicolenka à Starogladovskaïa. Nous y avons mené notre train de vie habituel : la chasse, la lecture, les causeries, les échecs. Pendant ce temps, j'ai fait un voyage sur la mer Caspienne, très intéressant et agréable. J'aurais été tout à fait satisfait de ces deux mois, si je n'avais pas été souffrant. Mais, en somme, il n'y a pas de mal sans bien : ma maladie m'a donné le prétexte d'aller passer l'été à Piatigorsk, d'où je vous écris.
Je suis ici depuis deux semaines déjà et je mène une vie très régulière et retirée, ce qui fait que je suis content aussi bien de ma santé que de ma conduite. Je me lève à quatre heures pour aller boire les eaux, ce qui dure jusqu'à six. A six heures, je prends mon bain et je rentre à la
(1) Station thermale où Tolstoï, après être allé au feu à plusieurs reprises, se rendit pour soigner les douleurs rhumatismales contractées pendant la vie de camp.
maison. Je lis ou bien je cause en prenant mon thé, avec un de nos officiers qui demeure à côté etavec qui je prends mes repas ; ensuite, j'écris jusqu'il midi, heure de notre dîner. Vanioutchka (1), dont je suis très content, nous fait la cuisine à bon marché et assez bien. Je dors jusqu'à quatre, je joue aux échecs ou je lis, je vais de nouveau à la source et, en rentrant, s'il fait beau, je fais servir le thé au jardin, où je passe des heures entières en rêvant à Yasnaïa, aux moments magnifiques passés là, et surtout à ma tante que j'aime tous les jours davantage. Plus ces souvenirs s'éloignent, plus je les aime et mieux j'apprends à les appécier. Bien que ce soit triste de réfléchir au bonheur passé et surtout au bonheur que nous avons laissé échapper sans avoir su en profiter, j'aime ce genre de tristesse et j'y puise parfois bien des moments délicieux.
Depuis mon voyage et séjour à Tiflis, mon genre de vie n'a pas changé; je tâche de faire le moins de connaissances possibles et de m'abstenir de l'intimité de celles que j'ai. On est habitué à ma manière, on ne m'importune plus, et je suis sûr qu'on dit que je suis un original et un vaniteux.
Ce n'est pas par fierté que je me conduis ainsi, mais cela s'est fait de soi-même ; il y a une trop grande différence clans l'éducation, les sentiments et la manière devoir de ceux que je rencontre ici pour que je trouve quelque plaisir avec eux. Il n'y a que Nicolas qui a le talent, malgré l'énorme différence qu'il y a entre lui et tous ces messieurs, à s'amuser avec eux et à être aimé de tous. Je
(l)Sans doute le domestique emmené de Yasnaïa Poliana et qui est décrit par Tolstoï, sous le même nom, dans son roman : Les Cosaques.
LETTRES DE LEON TOLSTOl
lui envie ce talent, mais je sens que je ne puis en faire autant. Il est vrai que ce genre de vie n'est pas fait pour m'amuser, aussi il y a bien longtemps que je ne pense plus aux plaisirs, je pense à être tranquille et content.
Depuis quelque temps, je commence à prendre goût pour les lectures historiques (c'était un point de dispute entre nous et un sur lequel à présent je suis tout à fait de votre avis). Mes occupations littéraires vont aussi leur petit train, quoique je ne songe pas encore à rien imprimer. J'ai trois fois refait un ouvrage que j'ai commencé il y a bien longtemps et je compte le refaire encore une fois pour en être content. Peut-être que ce sera comme le travail de Pénélope, mais cela ne me dégoûte pas, je ne compose pas par ambition, mais par goût, je trouve mon plaisir et mon utilité à travailler et je travaille (1).
Quoique je sois bien loin de m'amuser comme je vous l'ai dit, je suis aussi bien loin de m'ennuyer, parce que je suis occupé, mais excepté cela, je goûte un plaisir plus doux et plus élevé que celui — qu'aurait pu me donner la société — celui de sentir le repos de ma conscience, de se reconnaître et de se savoir mieux apprécier que je ne l'avais fait et de sentir remuer en moi des sentiments bons et généreux.
Adieu, au revoir, chère petite tante. Dans quelques mois, si Dieu ne dérange pas mes plans, je serai chez vous, et par mes soins et mon amour, je pourrai vous prouver que j'ai mérité, ne serait-ce qu'un peu, ce que vous avez fait pour moi. Votre souvenir est tellement vivant qu'après avoir écrit cela, je suis resté quelques minutes sur ma lettre en m'efforçant de me représenter l'heu-
(I) Nouvelle allusion à V Enfance.
reux moment où je vous reverrai de nouveau, où vous pleurerez de joie en me voyant, où je fondrai en larmes comme un enfant en baisant vos mains.
Sans exagération, de toute ma vie je n'ai jamais rien attendu avec tant d'impatience et tant d'espoir, que j'attends maintenant cet heureux instant. Je ne suis nullement inquiet à l'idée que ce que je vous écris pourrait paraître exalté etrisible aux yeux d'un étranger, tellement je suis sûr que vous me comprendrez toujours. Il y a eu un temps où j'étais vain de mon esprit et de ma position dans ce monde, de mon nom, mais à présent je sais et je sens que s'il y a en moi quelque chose de bon et quesi j'ai à en rendre grâce à la Providence, c'est pour un cœur bon, sensible et capable d'amour qu'il lui a plu de me donner et de me conserver. C'est à lui seul que je suis redevable des moments les plus doux que je passe et de ce que, malgré l'absence de plaisirs et de société, jesuis non seulement content mais souvent heureux.
Il y aura bientôt cinq mois que je suis au service, par conséquent, dans un mois, on devrait me donner de l'avancement ; mais je sais que six autres mois s'écouleront, et peut-être plus, avant que je ne reçoive un grade. La main sur le cœur, cela m'est absolument indifférent ; la seule chose qui m'inquiète c'est mon voyage à Pétersbourgque je dois accomplir et pour lequel je n'ai pas de ressources. Je me souviens de votre règle de ne pas faire de projets, cela se fera toujours de façon ou d'autre.
Adieu, chère tante; je termine ma lettre parce qu'il est déjà tard, mais comme la poste ne part que dans deux jours et qu'il n'y a pas de jour où je ne pense à vous, je vais probablement la continuer.
Piatigorsk, le 26 juin 1852.
Pourquoi m'avez-vous offensé, chère tante? Vous commencez votre lettre en disant que, selon toute probabilité, vos lettres m'ennuient, dès l'instant que je reste si longtemps sans écrire. Je n'ai pas mérité ce manque de confiance de votre part. Si je ne peux pas vous expliquer toutes les raisons de mes actes, comme je l'aurais fait dans la conversation, il ne faut pas en accuser moi, mais notre séparation. Je pense, ma tante, que la poste est le meilleur moyen pour rendre la séparation moins pénible.
Dieu qui voit le tréfond de mon âme et qui la dirige, sait que, grâce à lui, je n'ai jamais vécu d'une façon plus irréprochable, et que jamais je ne me suis senti moralement plus satisfait que pendant ces huit mois — depuis le moment de mon départ pour Tiflis jusqu'à ce jour.
Je vous ai écrit de Tiflis que mon exeat (1) n'était pas encore arrivé, mais que, néanmoins, j'ai mis l'uniforme et je me suis rendu à la batterie. Voici comment le général Wolff a arrangé la chose. Il a donné l'ordre d'envoyer un papier à la batterie dans lequel il était dit que le comte Tolstoï avait exprimé le désir d'entrer au service militaire, mais vu que son exeat n'était pas encore reçu et qu'il ne peut être incorporé comme sous-officier, je vous ordonne de l'employer au service, afin qu'au reçu de l'es'eat, il soit affecté au service actif de la batterie.
Je ne vous parlais pas de cela dans mon avant-dernière
(1) De fonctionnaire civil.
lettre pour ne pas répéter une chose également désagréable à vous et à moi : c'est que j'ai un guignon constant dans tout ce que j'entreprends. Pendant cette expédition, j'ai «u l'occasion d'être deux fois présenté à la croix de Saint- Georges et je n'ai pas pu la recevoir à cause du retard de quelques jours de ce maudit papier. J'ai été présenté pour la journée du 17 février (ma fêle), mais on a été obligé de me refuser à cause du manque de ce papier. La liste des présentations partie le 19, le 20 le papier était arrivé. Je vous avoue franchement que de tous les honneurs militaires c'est cette seule petite croix que j'ai eu la vanité •d'ambitionner, et que ce contre-temps m'a causé un violent dépit, d'autant plus qu'il n'y a qu'une époque pour la recevoir et qu'à présent, pour moi elle est passée.
Adieu, je baise vos mains. Quel dommage que le Ier volume de la Nouvelle Eloïse soit perdu.
Slaro«ladowskaia, le 20 oclolre 1852.
Chère tante,
Je ne reçois plus de vos chères lettres depuis longtemps •déjà. Dieu veuille que ce silence, comme je l'espère, ne soit causé par rien de sérieux. La raison du retard ne réside peut-être que dans l'irrégularité de la poste, mais j'éprouve le besoin de vous écrire — cela me tourmente.
Arrivé des eaux, j'ai passé un mois assez désagréablement à cause de la revue que devait faire le général. Les marches et les divers tirs au canon ne sont pas très agréables, surtcutparce que cela dérangeait la régularité de ma
vie. Heureusement cela n'a pas duré longtemps et j'ai de nouveau repris mon genre de vie qui consiste dans la chasse et l'écriture, la lecture et les conversations avec Nicolas. J'ai pris du goût à la chasse au fusil, et comme il s'est trouvé que je tire passablement, cette occupation méprend deux ou trois heures par jour. On n'a pas d'idée en Russie, combien et quel excellent gibier on trouve ici. A cent pas de chez moi, je trouve des faisans et dans l'espace d'une demi-heure j'en tue deux, trois, quatre.
Excepté le plaisir, cet exercice est excellent pour ma santé qui, malgré les eaux, n'est pas en très bon état. Je ne suis pas malade, mais je souffre très souvent de refroidissements, tantôt de maux de gorge, tantôt de maux de dents qui durent toujours, tantôt de rhumatismes, de sorte qu'au moins deux jours par semaine, je garde la chambre. Ne pensez pas que je vous cache quelque chose, — je suis comme j'ai toujours été d'une complexion forte, mais d'une santé faible. Je compte passer l'été suivant encore aux eaux. Si elles ne m'ont pas rétabli, elles m'ont fait du bien. Il n'y a pas de mal sans bien. Quand je suis indisposé je m'occupe, avec moins de distraction, à écrire un autre roman que j'ai commencé. Celui que j'ai envoyé à Pétersbourg- est imprimé dans le livre du mois de septembre du Contemporain 1852, sous le titre Enfance. Je l'ai signé L. N., et personne, excepté Nicolas, n'en connaît l'auteur. Je ne voudrais pas aussi qu'on le sache (1).
Ma promotion ne bouge pas. Serai-je officier, irai-je à Pétersbourg cette année ? Je n'en sais rien — peut-être oui, peut-être non. Ce serait long de vous expliquer les
(1) M. Paul Birukoff indique la date du 2 (14) juillet 1852, à laquelle le manuscrit de Y Enfance fut terminé.
raisons, mais la pure vérité c'est que cela dépend des circonstances. Je vous assure que cela m'est indifférent, je n'ai pas fait de projets ambitieux en allant au Caucase, je ne les fais pas, et n'en faites pas pour moi vousmême (1).
Adieu, chère tante, je baise vos mains. Nicolas de même. Il voudrait bien vous écrire, mais vous connaissez son mal. Peut-être celte feuille blanche le tentera-t-elle.
Bucarest, le 13 mars 1854.
Chère tante,
Jimbou a dit vrai que /'irai loin. En effet, je suis allé très loin.
DeKoursk j'ai fait près de deux mille verstes, au lieu de mille que je croyais et je suis allé par Poltava, Balta, Kischinefï, et non pas Kieff, ce qui aurait été un détour. Jusqu'au gouvernement de Cherson, j'ai eu un excellent traînage, mais là j'ai été obligé de jeter mon traînage, et de faire mille verstes en poste, par un chemin affreux, jusqu'à la fontière et de la frontière jusqu'àBucarest. C'est un chemin impossible à décrire ; il faut en avoir goûté pour comprendre le plaisir de faire mille verstes en chariot plus petit et plus mauvais que ceux dans lesquels on transporte
(1) Rappelons que Tolstoï fut promu officier ^en janvier 1854. Il partit, quelques jours après, pour Yasnaïa Poliana, puis, nommé à l'armée du Danube, il arriva, en mars 1854, à Bucarest, quartier général russe, d'où est datée la lettre qu'on va lire.
le fumier chez nous. Ne comprenant pas un mot du Moldavan et ne trouvant personne qui comprenne le russe et avec cela payant pour huit chevaux au lieu de deux. Quoique mon voyage n'ait duré que neuf jours, j'ai dépensé plus de deux cents roubles argent et je suis arrivé presque malade de fatigue.
Le prince (1) n'était pas ici. Hier, il vient d'arriver et je viens de chez lui. Il m'a reçu mieux que je ne croyais — en vrai parent. Il m'a embrassé, il m'a engagé à venir dîner tous les jours chez lui et il veut me garder auprès de lui, mais ce n'est pas encore décidé.
Pardon, chère tante, que je vous écris peu — je n'ai pas encore la tête à moi : cette grande et belle ville, toutes ces présentations, l'opéra italien, le théâtre français, les deux jeunes Gortchakoff qui sont de très braves garçons..., de sorte que je ne suis pas resté deux heures chez moi et je n'ai pas pensé à mes occupations.
Adieu, chère tante je baise vos mains. Je suis allé quatre fois à la poste, espérant y trouver une lettre de vous.
17 mars.
Hier j'ai appris que je ne reste pas auprès du prince, mais je vais à Oltenitza rejoindre ma batterie.
(1) Le prince Gortchakoff, commandant en chef de l'armée de Danube.
Bucarest, le 24 mai 1834.
Imaginez- vous, chère tante, que depuis près de trois mois j'habite ici, je n'ai pas reçu une seule lettré de vous.
Bien que j'aurais dû, malgré votre silence, vous écrire encore, je ne l'ai pas fait, d'une part, parce que j'attendais de vos nouvelles d'un jour à l'autre, et d'autre part, parce que je suis un lâche, ce que je vous avoue franchement en implorant votre pardon. Je m'imagine combien mon silence vous inquiète, surtout si vous êtes toujours. à Stcherbatchevka, parce que j'ai écrit assez souvent à Marie et à Valérien (les seuls dont je recevais des nouvelles) et je suis tout confus que, tandis que vous me croyez exposé à tous les dangers de la guerre, je n'ai pas encore senti la poudre turque, et je suis très tranquillement à Boucarest à me promener, à faire de la musique et à manger des glaces. En effet, tout ce temps, excepté deux semaines quej'ai passées à Oltenitza, où j'ai été attaché à une batterie, et une semaine que j'ai passée en courses par la Moldavie, Valachie et Bessarabie, par ordre du général Serjoutovsky» auprès duquel je suis à présent pour missions spéciales, je suis resté à Boucarest, et à vous avouer franchement, ce genre de vie un peu dissipé, tout à fait oisif et très coûteux que je mène ici, me déplaît infiniment. Auparavant c'était le service qui me retenait, mais à présent j'y suis resté pendant près de trois semaines à cause d'une fièvre que j'ai attrapée pendant mon voyage, mais dont, Dieu merci, je suis pour le moment assez rétabli pour rejoin-
dre. clans deux ou trois jours, mon général qui est au camp près de Silistrie. A propos de mon général, il a l'air d'être un très brave homme et paraît, quoique nous nous connaissions fort peu, être bien disposé à mon égard. Ce qui est encore agréable est que son état-major est composé pour la plupart de gens comme il faut. Les deux fils du prince Serge (1), que j'ai trouvés ici, sont debraves garçons, surtout le cadet, qui, quoique n'ayant pas à lui seul inventé la poudre, a beaucoup de noblesse dans le caractère et un très bon cœur, je l'aime beaucoup.
Quant au vieux prince, il y a déjà longtemps que je ne l'ai pas revu. Vous comprendrez très bien qu'il a autre chose à faire qu'à penser à ma personne et que, comme vous savez, je n'ai pas trop profité de son invitation de venir le voir tous les jours.
En somme, je sens que ma situation est assez bonne sous tous les rapports. Mes seuls ennuis étaient que j'ai été malade, puis que j'ai manqué d'argent ; à présent, ces ennuis n'existent plus, car je me porte tout à fait bien, et l'argent envoyé par Valérien m'a tiré des difficultés que j'avais.
Adieu, chère tante, je baise vos mains, je vous souhaite bien du bonheur et j'attends une longue lettre de vous.