‹ TolstoïChapitre 7 sur 28 · LÉON · texte numérisé non relu

LÉON

Bucarest le 4 juillet 1854.

Chère et excellente tante,

Imaginez-vous que j'ai reçu hier seulement vos lettres <1) Prince Gortchakoff.

et celles de Mitenka (1), datée du 14 avril, toutes écrites encore de Koursk. J'ai contracté l'habitude de répondre à toutes les lettres que je reçois, mais répondre aux vôtres, c'est-à-dire penser à vous, causer avec vous est pour moi l'un des plus grands plaisirs.

Comme je crois vous avoir écrit déjà dans ma dernière lettre, je me trouve actuellement à Bucarest, où je mené une vie tranquille et agréable.

Je vais vous parler donc du passé, de mes souvenirs de Silistria. J'y ai vu tant de choses intéressantes, poétiques et touchantes que le temps que j'y ai passé ne s'elFacera jamais de ma mémoire. Notre camp était disposé de l'autre côté du Danube, c'est-à-dire sur la rive droite, sur un terrain très élevé, au milieu de superbes jardins, appartenant à Mustafa-Pasha. le gouverneur de Silistria. La vue de cet endroit est non seulement magnifique, mais pour nous de plus grand intérêt. Sans parler du Danube, de ses îles et de ses rivages, les uns occupés par nous, les autres par les Turcs, on voyait la ville, la forteresse, les petits forts de Silistria comme sur la main. On entendait les coups de canon, de fusils qui ne cessaient ni jour, ni nuit, et avec une lunette d'approche on pouvait distinguer les soldats turcs. Il est vrai que c'est un drôle de plaisir que de voir des gens s'entre-tuer, et cependant, tous les soirs et matins, je me mettais sur ma voitnre et je restais des heures entières à regarder, et ce n'était pas moi le seul qui le faisait. Le spectacle était vraiment beau, surtout la nuit. Les nuits, ordinairement, mes soldats se mettent aux travaux des tranchées et les Turcs se jettent sur eux pour les en empêcher; alors il fallait voir et entendre cette fusillade. La première nuit que j'ai passée au camp,

(1) Frère de Tolstoï.

ce bruit terrible m'a réveillé et effrayé, je croyais qu'on était allé à l'assaut et j'ai bien vite fait aller mon cheval, mais ceux qui avaient déjà passé quelque temps au camp me dirent que je n'avais qu'à me tenir tranquille, que cette canonnade et fusillade était une chose ordinaire et qu'on appela en plaisantant « Allah ». Alors je me suis amusé, une montre à la main, à compter les coups de canon que j'entendais et j'ai compté cent dix explosions dans l'espace d'une minute. Et cependant tout ceci n'a eu de près l'air aussi effrayant que cela le paraît.

La nuit, quand on n'y voyait rien, c'était à qui brûlerait le plus de poudre et avec ces milliers de canons on tuait tout au plus une trentaine d'hommes de part et d'autre.

Vous me permettez, chère tante, de m'adresser dans cette lettre à Nicolas, car une fois que je me suis mis à donner des détails de la guerre, je voudrais continuer et m'adresser à un homme qui me comprenne et vous puisse donner des explications sur ce qui vous paraît obscur.

Ceci donc est un spectacle ordinaire que nous avions tous les jours et dans lesquels, quand on m'envoyait avec des ordres dans les deux tranchées, je prenais aussi ma part ; mais nous avions aussi des spectacles extraordinaires, comme celui delà veille de l'assaut quand on a fait sauter une mine de deux cent quarante pouds de poudre sous l'un des bastions de l'ennemi. Le matin de cette journée, le prince avait été aux tranchées avec tout son état major (comme le général auprès duquel, j'étais en fait partie, j'y ai aussi été) pour faire les dispositions définies — vues pour l'assaut du lendemain ; le plan, trop long pour que je puisse l'expliquer ici, était si bien fait, tout était si bien prévu, que personne ne cloutait de la réussite. A propos de cela, il faut que je vous dise encore

que je commence à avoir de l'admiration pour le prince (au reste il faut en entendre parler,- parmi les officiers et les soldats, non seulement je n'ai jamais entendu dire du mal de lui, mais il est généralement adoré). Je l'ai vu au feu pour la première fois pendant cette matinée. Il faut voir cette ligure un peu ridicule avec sa grande taille, ses mains derrière le dos, sa casquette en arrière, ses lunettes et sa manière de parler comme un dindon. On voit qu'il était tellement occupé de la marche générale des affaires, que les balles et les boulets n'existaient pas pour lui ; il s'expose au danger avec tant de simplicité, qu'on dirait qu'il n'en a pas l'idée et qu'involontairement qu'on n'a pas plus peur de lui que pour soi-même ; et puis, donnant ses ordres avec tant de clarté et de précision et avec cela toujours affable avec chacun. C'est un grand, c'est-à-dire un homme capable et honnête, comme je comprends ce mot, un homme qui s'est voué toute sa vie au service de sa patrie, et pas par l'ambition, mais par le devoir.

Je vais vous raconter un trait de lui qui se lie à l'histoire de cet assaut que j'ai commencé à raconter. L'après-diner du même jour, on a fait sauter lamine et près de six cents pièce d'artillerie on fait feu sur le fort, qu'on voulait prendre, et on continuait ce feu pendant toute la nuit; c'était un de ces coups d'œil et une de ces émotions qu'on n'oublie jamais. Le soir, de nouveau, le prince avec tout le tremblement est allé coucher aux tranchées pour diriger soi-même l'assaut qui devait commencer à trois heures de la nuit même.

Nous étions tous là et, comme toujours à la veille d'une bataille, nous faisions tous semblant de ne pas plus penser de la journée de demain qu'à une journée ordinaire et tous, j'en suis sur, au fond du cœur, ressentaient un petit serrement de cœur, et pas même un petit mais un grand, à

l'idée de l'assaut. Comme tu sais par Nicolas, que le temps qui précède une affaire est le temps le plus désagréable — c'est le seul où on a le temps d'avoir peur, et la peur est lin sentiment des plus désagréables. Vers le matin, plus le moment approchait, plus le sentiment diminuait et vers trois heures, quand nous nous attendions tous à voir partir le bouquet de fusées qui était le signal de l'attaque - j'étais si bien disposé que si l'on était venu me dire que l'assaut n'aurait pas lieu, cela m'aurait fait beaucoup de peine. Et voilà que juste une heure avant le moment de l'assaut, arrive un aide de camp du maréchal avec l'ordre d'ôter le siège de Silistrie. Je puis dire sans crainte de me tromper que celte nouvelle a été reçue par tous — soldats, officiers et généraux — comme un vrai malheur, d'autant plus qu'on savait parles espions, qui nous venaient très souvent de Silistrie et avec lesquels j'avais très souvent l'occasion de parler moi-même, on savait que ce fort pris — dont personne ne doutait — Silitrie ne pouvait tenir plus de deux ou trois jours. N'est-ce pas que si cette nouvelle devait faire de la peine à quelqu'un,ce devait être au prince qui pendant toute cette campagne ayant fait toute chose pour le mieux, au beau milieu de l'action vit venir le maréchal sur son dos pour gâter les affaires, et puis ayant la seule chance de réparer nos revers par cet assaut, il reçoit le contre-ordre du maréchal au moment de le commencer. Et bien, le prince n'a pas eu un moment de mauvaise humeur, lui, qui est si impressionnable ; au contraire, il a été content de pouvoir éviter cette boucherie, dont il devait porter la responsabilité, et tout le temps de la retraite qu'il a dirigée lui-même, ne voulant passer qu'avec le dernier des soldats, qui .s'est faite avec un ordre et une exactitude remarquables, il a été plus gai qu'il n'a jamais été. Ce qui

contribuait beaucoup à sa bonne humeur, c'était l'émigration de près de sept mille familles bulgares que nous prenons avec nous pour les sauver delà férocité des Turcs — férocité à laquelle, malgré mon incrédulité, j'ai été obligé de croire. Dès que nous avons quitté les différents villages bulgares que nous occupions, les Turcs y sont revenus et, excepté les femmes assez jeunes pour un harem, ils ont fait main basse sur tout ce qu'il y avait. Il y a un village clans lequel je suis allé du camp pour y prendre du lait et des fruits, qui a été exterminé de la sorte. Alors, dès que le prince avait fait savoir aux Bulgares que ceux qui voulaient, pouvaient avec l'armée passer le Danube et devenir sujets russes, tout le pays se soulève et tous avec leurs femmes, enfants, chevaux, bétails arrivent au pont ; mais comme il était impossible de les prendre tous, le prince a été obligé de refuser à ceux qui sont venus les derniers et il fallait voir comme cela le chagrinait. Il recevait toutes les députations qui venaient de ces pauvres gens, il causait avec chacun d'eux, tachait de leur expliquer l'impossibilité de la chose, leur proposait de passer sans leurs chariots et leur bétail et en se chargeant de leurs moyens de subsistance jusqu'à ce qu'ils arrivassent en Russie, payant de sa propre bourse des vaisseaux particuliers pour les transporter, en un mot, faisant tout son possible pour faire du bien à ces gens. Oui, chère tante, je voudrais bien que votre prophétie se réalise La chose que j'ambitionne le plus est d'être l'aide de camp d'un homme comme celui que j'aime et que j'estime du plus profond de mon cœur. Adieu, chère et bonne tante, je baise vos mains.

LETTRES DE LEON TOLSLOl

Au comte Serge Tolstoï.

Sur la batterie, près de Sébastopol, 20 novembre 1854.

Cher ami Seriogea,

Dieu sait combien je suis coupable envers vous tous de ne pas vous avoir écrit depuis mon départ (1), et je ne sais moi-même comment c'est arrivé ; tantôt la vie distraite, tantôt une situation ennuyeuse, tantôt une mauvaise disposition, tantôt la guerre, tantôt quelqu'un qui vous empêche, etc., etc. Mais la principale cause, c'est ma vie distraite et si remplie d'impressions. J'ai tant appris, tant éprouvé, tant senti pendant celle année, que vraiment je ne sais par où commencer ; et encore pourraije réellement écrire comme je le voudrais ? Cependant, j'ai décrit la campagne de Silistria à notre Tante ; je ne pourrai en faire de même à toi et à Nicolas, car je voudrais vous la dire de façon à ce que vous me compreniez comme je le veux. Maintenant Silistria est une vieille chanson. C'est de Sébastopol qu'il s'agit. Je suppose que vous en lisez les nouvelles avec un serrement de cœur. J'y étais, il y a quatre jours.

Comment veux-tu que je te raconte ce que j'ai fait là,

(1) De YasnaïaPoliana où Tolstoï était arrivé du Caucase, en février 1854. Affecté d'abord à l'armée du Danube qui opérait contre les Turcs, il fut envoyé, sur sa demande, à Sébastopol, assiégé par les Alliés. Arrivé le 7 novembre, il fut attaché à la 3e batterie légère de la 4e brigade d'artillerie.

ce que disent les captifs et les blessés français et anglais, s'ils ont mal, s'ils ont très mal et quels héros sont mes ennemis, les Anglais surtout? Nous causerons de tout cela à Yasnaïa Poliana, ou à Pirogovo (1), et tu sauras aussi beaucoup de moi par la voie de la presse. Je te dirai plus tard comment. Pour l'instant, je vais te donner une idée de notre situation à Sébaslopol.

La ville est assiégée d'un côté, au Midi, là où nous n'avions aucune défense fortifiée au moment de l'approche de l'ennemi. Maintenant, nous avons de ce côté plus de cinq cents canons d'un gros calibre et quelques rangées de fortifications en terre, absolument in abordables. J'ai passé une semaine dans la forteresse et je m'y perdais comme dans une foret, à travers ce labyrinthe de batteries. L'ennemi est là depuis plus de trois semaines, à une distance de quatre-vingts sagenes et n'avance pas. A son moindre mouvement, on le couvre d'une pluie d'obus.

L'état d'esprit parmi la troupe est indescriptible. A l'époque de la Grèce ancienne, il n'y avait pas tant d'héroïsme. En faisant le tour des troupes, au lieu de crier : « Salut les gars ! » Kornilov (2) dit: « 11 faut mourir, mes gars ! mourrez-vous ? » et on lui répond : « Nous mourrons ! Votre Excellence, Hourra ! » Et ce n'était pas pour faire de l'effet ; on voyait sur le visage de chacun que c'était réel, car déjà vingt-deux mille ont tenu parcle.

Un soldat blessé, presque mourant, me raconta comment ils avaient attaqué la vingt-quatrième batterie française, sans aucun renfort. 11 pleurait, il sanglotait. Une compagnie de marins a failli se révolter parce qu'on vou-

(1) Autre propriété de la famille Tolstoï, qui échut au comte Serge.

(2) L'amiral Kornilov, héroïque défenseur de Sébastopol, tué sur le mamelon de Malakhov, le 5 octobre 1854.

lait les faire sortir de la batterie dans laquelle ils ont passé trente jours sous une pluie de bombes. Les soldats poussent la témérité jusqu'à arracher les fusées des bombes qui tombent sur les femmes portant l'eau sur les bastions pour les soldats : il y en a beaucoup de tuées et de blessées. Les popes, portant des croix, font le tour des bastions et, sous le feu des canonnades, récitent desprières. Le 24, dans une brigade, il y a eu cent soixante hommes de blessés qui n'ont pas abandonné les rangs. Quels jours merveilleux !

Après le 24, nous nous sommes un peu calmés. On se sent fort bien à Sébastopol. L'ennemi ne tire presque plus, et tout le monde est persuadé qu'il ne pourra pas prendre la ville. C'est impossible, en effet. Trois conjectures se présentent à notre esprit : ou il ira à l'assaut, ou il simule des travaux de fortifications, ou il se fortifie réellement pour hiverner. La première est moins probable, mais la deuxième semble la plus certaine.

Je n'ai pas eu la chance d'être une seule fois au feu,, mais je remercie Dieu d'avoir vu ces gens et de les avoir vus à des moments aussi glorieux.

Le bombardement du 5 de ce mois restera le plus brillant exploit, non seulement dans l'histoire russe, mais dans l'histoire universelle. Plus de mille cinq cents canons bombardaient la ville durant deux jours, et non seulement elle ne s'est pas rendue, mais même un deux centième de nos batteries n'a pas été arrêté par le feu de l'ennemi.

Si en Russie on envisage cette campagne avec peu de faveur, la postérité, certes, la mettra au-dessus des autres. jN'oublie pas qu'avec des forces égales, ou plutôt inférieures, avec de simples baïonnettes et la plus mauvaise partie de l'armée russe (tel que le 0e corps), nous luttons contre un ennemi plus nombreux, ayant une flotte armée

13tf TOLSTOÏ PAR TOLSTOÏ

de trois mille canons, pourvu d'excellentes carabines et composé des meilleures troupes. Et je ne parle pas de la supériorité de ses généraux.

Seule notre armée peut se maintenir et vaincre dans de telles conditions (car nous vaincrons, j'en suis convaincu). Il faut voir les prisonniers français et anglais, surtout les derniers; les uns et les autres rivalisent d'héroïsme et de bravoure moralement et physiquement. Les cosaques mêmes disent qu'ils regrettent d'être obligés de les hacher. Et à côté, il faut voir notre petit bonhomme de chasseur à cheval, étriqué, couvert de vermine, ratatiné en quelque sorte.

A présent, je vais te dire comment tu apprendras, par moi encore et par la voie de la presse, les exploits de ce petit héros pouilleux et ratatiné.

L'étal-major de notre artillerie, composé d'excellents officiers — comme je crois vous l'avoir écrit déjà — eut l'idée de publier un journal militaire dont le but serait de maintenir le bon esprit dans l'armée, un journal bon marché (trois roubles), à la portée de tous, afin que les soldats puissent le lire. Nous avons rédigé le projet du journal et l'avons présenté à l'agrément du prince (1). L'idée lui a beaucoup plu, et il a soumis de son côté les premières feuilles d'essai à l'approbation de l'Empereur. C'est moi et Stolypine (2) qui avançons l'argent pour l'édition. Je suis choisi comme rédacteur en chef, ainsi qu'un certain M. Gonstantinov, qui rédigeait déjà le journal Le Caucase et qui est expérimenté dans ces affaires.

On trouvera dans ce journal la description des combats,

(1) Le prince Gortchakov, commandant en chef de l'armée russe en Crimée.

(2) Stolypine, l'ami de Tolstoï et père du premier ministre, assassiné en 1911, à Kiev.

moins sèche et moins mensongère que celle des autres journaux ; les actes de bravoure, la biographie et la nécrologie des braves gens et, surtout, des petits, des ignorés ; des récits de guerre ; des chansons militaires ; des articles de vulgarisation sur l'artillerie et la fortification. Cette affaire me plaît beaucoup ; premièrement, parce que j'aime cette occupation, et secondement, parce que j'espère que ce journal sera utile et pas tout à fait mauvais.

Tout cela est encore à l'état de projet jusqu'à ce que nous recevions la décision de l'Empereur, et, à vrai dire, j'en ai peur : dans le spécimen que nous avons envoyé à Pétersbourg, nous avons imprudemment inséré deux articles, un fait par moi et un autre par Rostovtsev, pas tout à fait orthodoxes. Pour cette affaire j'ai besoin de quinze cents roubles, qui sont à la Chancellerie et que j'ai prié Valérien (1) de m'envoyer. Comme je me suis déjà laissé aller à te conter cette affaire, tu peux lui en parler.

Grâce à Dieu, je me porte bien, je mène une vie gaie et agréable depuis que je suis rentré de l'étranger. En général, mon séjour dans l'armée se divise en deux périodes : à l'étranger, mauvaise — j'étais et malade, et pauvre, et solitaire ; — de ce côté de la frontière, agréable : je me porte bien, j'ai de bons camarades, mais je suis toujours pauvre ; l'argent s'en va je ne sais comment.

Je n'écris pas, et je sens d'ici les traits que me décoche ma tante. Il y a une seule chose qui m'inquiète : voilà la quatrième année que je vis hors de la société des dames ; j'ai peur de devenir grossier et de ne plus être apte à la vie de famille que j'adore tant.

(1) Le comte V. P. Tolstoï, le mari de la sœur de Léon

Adieu donc ; car qui sait quand nous nous reverrons, si toutefois vous n'avez pas l'idée, loi et Nicolas, de venir un jour de Tambov au quartier général.

Quant à la guerre, je crois bien qu'elle durera longtemps. Comme il fallait s'y attendre, je ne fus présenté à aucune décoration pour l'affaire de Silistria ; mais, pour mon temps de service, j'ai été promu sous-lieutenant, ce dont je suis très content, car j'étais déjà trop vieux pour un adjudant, et j'avais honte...

A. T. Yergolskaïa.

Simphéropol, le 6 janvier i85o.

Chère et excellente tante !

Je sais qu'au fond du cœur vous ne pouvez douter de l'affection que je vous porte et que je ne cesse de vous porter quelles que soient les circonstances. Je sais que le chagrin seul a provoqué chez vous des paroles aussi cruelles, comme si vous doutiez de mon amour qui non seulement ne diminue pas à mesure que notre séparation se prolonge et que je vieillis, mais ne fait que s'accroître chaque jour

Au nom du Ciel, chère tante, n'interprétez jamais mon silence par l'indifférence, vous savez mieux que personne que pour moi cela est impossible ; vous savez que le plus grand amour qui ait vécu dans mon cœur, c'était et ce sera toujours l'amour pour vous ; ne me faites donc pas mal en disant que vous en doutez, que vos lettres ne me

font probablement pas plaisir. Je vous ai dit et je vous le répète du fond de mon cœur (je vous estime trop pour gâter mon sentiment parle mensonge) que ce n'est pas du plaisir que vos lettres me font, elles sont pour moi le plus grand bienfait, je deviens tout autre, je deviens meilleur lorsque je reçois une de vos lettres que je relis cent fois ; je suis si heureux en les recevant, que je ne peux plus rester en place, je voudrais les lire à tout le monde ; et si je me suis laissé entraîné auparavant par quelque chose de mauvais, je m'arrête et je fais de nouveaux plans pour devenir meilleur.

Je n'ai pas pris part aux deux sanglantes batailles qui ont eu lieu en Crimée, mais j'ai été à Sébastopol tout de suite après celle du 24 et j'y ai passé un mois. On ne se bat plus en rase campagne, à cause de l'hiver qui est extraordinairement rigoureux, surtout à présent ; mais le siège dure toujours. Quelle sera l'issue de cette campagne, Dieu seul le sait ; mais dans tous les cas la campagne de Crimée, de manière ou d'autre, doit finir dans trois ou quatre mois. Mais hélas ! la lin delà campagne de Crimée ne veut pas dire la fin de la guerre, il paraît au contraire qu'elle durera bien longtemps.

J'avais parlé dans mes lettres à Serge et à Valérien, je crois, d'une occupation que j'avais en vue et qui me souriait beaucoup ; à présent que la chose est décidée, je puis le dire. J'avais l'idée de fonder un journal militaire. Ce projet, auquel j'ai travaillé avec le concours de beaucoup de gens très distingués, fut approuvé par le prince et envoyé à la décision de Sa Majesté ; mais comme chez nous on intrigue contre tout, il s'est trouvé des gens qui craignaient la concurrence de ce journal et puis peut-être que l'idée de ce journal n'était pas dans les vues du gouvernement — l'empereur a refusé.

Cette déconfiture, je vous l'avoue, m'a fait une peine infinie et beaucoup changé mes plans. Si Dieu veut que la campagne de Crimée finisse bien et si je ne reçois pas une place dont je sois content et qu'il n'y ait pas de guerre en Russie, je quitterai l'armée pour aller à Pétersbourg, à l'académie militaire. Ce plan m'est venu : 1° parce que je voudrais ne pas abandonner la littérature dont il m'est impossible de m'occuper dans cette vie de camp, et 2° parce qu'il me parait que je commence à devenir ambitieux, pas ambitieux, mais je voudrais faire du bien et, pour le faire, il faut être plus qu'un sous-lieutenant ; 3° parce que je vous verrai tous et tous mes amis. Nicolas m'écrit que Tourgenieff a fait la connaissance de Marie ; je suis enchanté de cela, si vous le voyez chez eux, dites à Yarinka (1) que je la charge d'embrasser de ma part et de lui dire que quoique je ne le connaisse que par écrit, j'aurais une quantité de choses à lui dire.

Adieu, chère tante ; comme toujours, je fais nombre de plans pour la nouvelle année. Je ne sais ce qui m'arrivera cette année, mais le nouvel an a commencé pour moi par un heureux présage.

Je suis, vous le savez, un peu superstitieux j'espère et j'attends à tout moment qu'il m'arrivera quelque chose de bon. Et comme le bonheur ne peut me venir sans vous, je suppose que je vous reverrai bientôt.

Léox.

(1) La fillette de la comtesse Marie, soeur de Tolstoï.

Au comte Serge Tolstoï.

Position au bord de la rivière Belbek, 3 juillet 18o5.

A Monsieur le lieutenant du régiment des tirailleurs de la Famille Impériale, Comte Tolstoï.

Du chef de V artillerie de montagne de l'armée de Sud et des forces navales et terrestres en Crimée,

Sous-lieutenant d'artillerie et chevalier Comte Tolstoï.

Rapport

Par suite du silence prolongé de Votre Sérénité et de la mienne, j'ai l'honneur de vous rapporter très respectueusement que ceci a été réciproquement fort stupide et que, de mon côté, j'ai l'intention de corriger ma faute et de ne plus y tomber dorénavant ; ce dont je prie humblement Votre Sérénité de faire de même.

Le chef de l'artillerie de montagne, sous -lieutenant Comte Tolstoï.

Position au bord de la rivière Belbek, n° 54.

C'est tout ce que j'aurais voulu écrire, et uniquement pour savoir où tu es. Mais je m'imaginais aussitôt ta fureur et j'entendais à plusieurs reprises tes aménités coutumières à mon égard : « le plus propre à rien qui puisse exister »... Puis, j'ai moi-même grande envie de bavarder, de le conter, de te demander les nouvelles...

Bien que tu saches par les nôtres où je suis et ce que

je fais, je te répéterai mes aventures depuis Kichinev (\), d'autant plus que sans doute lu auras plaisir à savoir comment je les raconte, et tu apprendras par là dans quelle phase je me trouve, car c'est évidemment mon sort de me trouver toujours clans une phase.

Le 1er novembre, j'ai demandé la permission d'aller de Kichinev en Crimée, un peu parce que je voulais m 'évader de l'élat-major de Serjpoutov qui ne me plaisait pas, et plus encore par patriotisme, sentiment qui, je l'avoue, m'envahit assez fortement. Je n'ai pas précisé expressément l'endroit, en laissant à mes chefs le choix de ma destinée. On m'a incorporé clans une batterie à Sébastopol même où j'ai passé un mois très agréablement, entouré de bons et simples camarades qui sont particulièrement excellents au moment de la vraie guerre et du véritable danger.

Au mois de décembre, notre batterie fut reculée vers Simphéropol, et là j'ai passé un mois et demi dans une maison de campagne très confortable. J'allais à Simphéropol danser et jouer du piano avec des jeunes filles, chasser la biche sur la montagne de Tchaterdag, en compagnie de fonctionnaires... Au mois de janvier, il y eut une nouvelle permutation d'officiers et je fus attaché à la batterie qui campait à dix verstes de Sébastopol, au bord du Belbek. Là, j'ai fait la connaissance de « la mère Kousma »,le plus vilain cercle d'officiers de la batterie. Le commandant est un être horriblement grossier, mais bon ; aucune commodité, du froid dans les terriers. Pas un livre, pas un homme avec qui l'on puisse causer. C'est là que j'ai reçu les quinze cents roubles pour le journal dont la publication n'a pas été autorisée (2) ; et c'est alors que j'ai perdu

(1) En Besserabie, dans l'armée du Danube.

(2) Le journal militaire dont il est question dans la précédente lettre.

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LETTRES Dl<: LEON TOLSTOÏ 145

aux cartes deux mille cinq cents roubles en prouvant au monde entier que j'étais quand même un « propre à rien ». Bien que les circonstances précédentes puissent servir de circonstance atténuantes, c'est tout de même fort vilain.

Au moins de mars, le temps est devenu plus chaud, et le brave et charmant Brognievsky nous est arrivé. Je commençais à me ressaisir, et depuis le 1er avril, notre batterie ayant été envoyée à Sébastopol, au plus fort du bombardement, je me suis remis tout àr fait d'aplomb. Là, jusqu'au 45 mai, j'ai été constamment menacé d'un réel danger, parce que, sur huit jours, chaque officier était de service pendant quatre jours sur la batterie du quatrième bastion. Mais le printemps est beau, une foule d'impressions, tousles conforts de la vie, la compagnie d'excellentes gens. Aussi ces six semaines resteront pour moi le plus agréable de mes souvenirs.

Le 16 mai, Gortchakov, ou peut-être le chef de l'artillerie, eut l'idée de me charger de la formation et du commandement d'une batterie de campagne à Belbek, à vingt verstès de Sébastopol, ce dont je suis jusqu'à présent très content sous tous les rapports (1).

Voilà ma description générale du passé. Dans la lettre suivante, je te donnerai plus de détails sur le présent.

Je t'en prie, ne t'embarrasse jamais de mon adresse : écris toujours à l'état-major de l'armée de Crimée, et c'est tout.

(1) Cette mission a été confiée à Tolstoï sur l'ordre d'Alexandre If, afin de soustraire l'officier au grand danger qu'il courait au fameux quatrième bastion, car à cette époque Tolstoï avait déjà conquis d'emblée sa renommée d'écrivain. L'empereur, ayant lu en épreuve le récit : Sébastopol en décembre 1854, en fut si vivement impressionné qu'il donna l'ordre de veiller sur la vie du jeune officier, et de là vint la mission qu'il reçut de ses chefs.

A T. Yergolskaïa.

Camp de Belhec, le 4 septembre 18o5.

Chère et excellente tante !

Le 27 il y a eu une grande et glorieuse affaire à Sébastopol. J'ai eu le malheur et le bonheur de venir juste le jour de l'assaut en ville ; en sorte que j'ai assisté à l'affaire, et que j'y ai même pris un peu part comme volontaire. Ne vous effrayez pas, je n'ai presque pas couru de danger. Le 2b\monjourde naissance, a été, pour la seconde fois de ma vie, une journée mémorable et triste pour moi : pour la première fois, il y a dix huit ans de cela, c'était la mort de la tante Alexandrine, à présent la perte de Sébastopol. J'ai pleuré quand j'ai va la ville en flamme et les drapeaux français sur nos bastions et, en général, c'était sous plusieurs rapports une journée bien triste. Valentin Calochine, que j'ai beaucoup aimé ici, est perdu, sans qu'on sache ce qu'il est devenu. Je n'écris pas à ses parents parce que j'espère encore qu'il a été fait prisonnier. La note que j'ai envoyée au camp ennemi n'a pas encore eu de réponse.

Je ne puis m'expliquer, chère tante, le silence de tous ceux auquels je ne cesse d'écrire : vous, Valérien, Marie, Nicolas, Serge. Depuis ces derniers jours, l'idée de quitter l'armée me vient de plus en plus. Je vois que cela me serait facile ; mais pour faire ce pas, je voudrais avoir votre

approbation. Et voilà, excepté le désir de vous faire plaisir en vous tranquillisant sur mon compte, le principal but de cette courte et incohérente lettre.

Adieu, chère Tante, bonne et excellente Tante, miLe et mille fois je baise vos mains et je vous assure que je ne cesse jamais de penser à vous.

Votre Léon Tolstoï (1).

(1) C'est la dernière lettre, envoyée du théâtre des opérations militaires à Tatiana Yergolskaïa. Se reporter à mon introduction pour la suite des faits de la vie de Tolstoï entre son départ de la Crimée et son arrivée à Moscou d'où sont datées les lettres qui suivent la notice sur le projet de mariage de Tolstoï.

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