SON VOYAGE A L'ÉTRANGER
Les lettres qui suivent se rapportent a un épisode particulièrement intéressant de la vie de Tolstoï et demandent à être expliquées autrement que par une courteannotation. 11 s'agit d'un projet de mariage de Tolstoï et> qui fut poussé si loin que des fiançailles furent annoncées.
Tolstoï avait 28 ans, et il n'avait jusqu'alors éprouvé qu'une seule passion profonde : pour la jeune cosaque qu'il avait connue au Caucase, lorsque, sous-officier de 22 ans, il habitait le bourg de Starogladovskaïa. Il avait projeté d'épouser la jeune fille aux mœurs primitives et même de se transformer en Cosaque pour y demeurer auprès de sa femme. Ce premier amour a été assez fidèlement décrit par Tolstoï dans son roman les Cosaques.
Six ans plus tard, le choix du jeune romancier, déjà* célèbre, s'arrêta aune jeune fille, M1Ie Valérie Arseniev, qui appartenait sur une famille nobiliaire, habitant, en été, . son château de Soudakovo, dans le voisinage de celui de • Yasnaïa Poliana. La famille se composait de trois sœurs,, dont MUe Valérie était l'ainée, et de leur tante, d'un certain âge déjà, mais toujours fort mondaine. Ce fut au retour de Sébastopol que Tolstoï, passant par Moscou, rencontra la jeune fille et crut voir en elle la compagne rêvée. Puis, le voisinage à la campagne et le calme succé-
dant à la vie mondaine de la capitale, facilitèrent le rapprochement entre les deux jeunes gens.
Mais en cette année 1858, la famille Arseniev et la dame «de compagnie des jeunes filles, Mlle Vergani, revinrent à Moscou, afin d'assister aux fêtes du couronnement d'Alexandre II, qui eurent lieu à la fin d'août. De là, Mlle Valérie écrit à la tante de Tolstoï, Tatiana Yergols- Jkaïa, et se montre si enthousiaste dans la description des fêtes, que son fiancé, iesté à Yasnaïa Poliana, éprouve un commencement de désillusion : les distractions mondaines joueraient-elles un si grand rôle dans l'existence de sa future femme ? Et il cherche à réagir.
M. Birukov, le biographe de Tolstoï, auquel j'emprunte -ees détails et l'analyse des premières lettres échangées entre les fiancés, nous dit que toutes les missives de Tolstoï sont remplies de tendres recommandations sur l'attitude que sa bien-aimée aurait désormais à observer si son intention est de marcher de concert avec lui durant leur vie commune. Affligé du manque de compréhension, montrée par la jeune tille, du motif qu'il fait valoir, Tolstoï devient ironique, amer, et, d'autres fois, il s'attendrit et parle comme un père à son enfant. En réponse à la lettre de MUc Valérie à Mme Yergolskaïa, Tolstoï tourne .tellement en ridicule l'émerveillement de sa fiancée devant les bals, les parades, les jeunes aides de camp, etc., qu'elle cesse d'écrire, et le pauvre amoureux est obligé de demander grâce, de multiplier ses excuses, avant de recevoir l'absolution.
La famille Arseniev étant revenue, après les fêtes, à Soudakovo, tout rentre dans l'ordre, et Fafïection entre les jeunes gens renaît. Mais l'idée vient à Tolstoï d'éprouver •encore une fois la force de leur attachement par l'éloignesment, et il va passer deux mois à Saint-Pétersbourg. Or,
voici qu'à cette épreuve volontaire s'ajoute une épreuve imprévue : Tolstoï apprend que, pendant les fêtes du couronnement, sa fiancée s'était éprise de son professeur demusique. Ce ne fut pas sans lutte contre elle-même, et elle prit le parti de ne plus voir le jeune professeur ; l'inconstance de ses sentiments ne s'en était pas moinsmanifestée, et, malgré les efforts de Tolstoï, il ne put se remettre du choc reçu. Leurs relations épistolaires continuent ; à des lettres de reproches, succèdent déplus amicales, et Tolstoï envoie à celle qu'il considère toujourscomme sa fiancée deux missives — dont on lira tout à l'heure d'importants extraits — et dans lesquelles il expose son idéal conjugal. Mais bientôt, écrivant à sa tanter qui souhaitait ce mariage, il commence à douter de son. choix, puis s'aperçoit définitivement de son illusion.
De son côté, MUe Arseniev finit par démêler le changement survenu dans les sentiments de son correspondant, et elle prend l'initiative de lui signifier leur rupture. De l'étranger où il s'était rendu, Tolstoï aborde une dernière fois la question du mariage manqué et explique, dans ses lettres à Mme Yergolskaïa, sa conduite. Mais pour pénétrer plus à fond dans les sentiments qu'il vécut durant cet épisode, il convient de relire le roman qu'il écrivit sous l'impression immédiate, dans l'année même, et qu'il intitula le Bonheur conjugal. C'est le bonheur d'une douce mélancolie, que seul pouvait escompter l'auteur s'il avait allié sa destinée à MIle Arseniev ; et ce fut un tout autre qu'il trouva en réalité, six ans plus tard, auprès de cellequi devint sa digne compagne.
A Mne Valérie Arseniev
(Date approximative ^Novembre 1856).
La vie commune de l'homme et de la femme dépend :
1° De leurs penchants ;
2° De leurs moyens.
Examinons ces deux conditions. Khrapovitsky (1) est un homme moralement âgé, qui a eu une jeunesse assez folle et à laquelle il a sacrifié le bonheur des meilleures années de sa vie. Il a trouvé aujourd'hui sa voie et sa vocation : la littérature, méprise intérieurement « le monde », aime la vie de famille calme, morale, et ne craint rien autant que la vie agitée, mondaine, celle qui étouffe tous les sentiments et toutes les pensées honnêtes, vous rend esclave des conventions mondaines et de vos dettes.
Il a déjà payé ces erreurs de meilleurs moments de sa vie passée, de sorte que ses paroles ne sont pas dites en l'air, mais sont l'expression d'une conviction acquise par ses souffrances passées.
La charmante demoiselle Dembitskaïa (2) n'a rien éprouvé de pareil ; pour elle, le bonheur est : bals, épaules nues, voitures, diamants, réceptions des chambellans, aides de camp, etc. Mais il est arrivé, on ne sait trop comment, que Khrapovitsky et Dembitskaïa paraissent s'aimer (peut-être je me mens à moi-même, mais, à cet instant, je
(!) C'est sous ce nom que Tolstoï peint le couple imaginaire pour ne pas se nommer lui-même ainsi que sa fiancée. (2) Nom donné par Tolstoï à sa fiancée.
vous aime passionnément). Donc ces personnes, aux penchants aussi opposés, semblent s'aimer. Comment doivent-ils organiser leur existence pour vivre ensemble?
Tout d'abord, ils doivent se faire des concessions réciproques. Ensuite, celui dont les penchants sont moins moraux doit céder le plus souvent. Quanta mes internions, j'aurais voulu passer toute ma vie à la campagne. J'aurais eu alors trois occupations : l'amour pour Dembitskaïa et le souci de la rendre heureuse ; la littérature, et, enfin, la gérance de mes propriétés, telle que je la comprends, c'est-à-dire, comme l'accomplissement de mon devoir à l'égard des hommes qui me sont confiés (1). A cette vie il n'y aurait qu'un inconvénient : c'est de retarder sur le siècle.
MUo D. rêve, au contraire, de vivre à Saint-Pétersbourg, de danser à trente bals par hiver, de recevoir de bons amis etde rouler sur le Nevsky dans son coupé. Le milieu entre ces deux exigences serait de vivre cinq mois à Saint-Pétersbourg, sans bals, sans coupé, sans toilettes mirifiques avec guipures et points d'Alençon, sans le grand monde, et passer sept mois de séjour à la campagne.
Khrapovitsky a deux mille roubles argent de revenus (2) de sa propriété' (c'est-à-dire, s'il ne pressure pas ses malheureux moujiks comme le font tous les autres). 11 dispose encore d'environ mille roubles argent par an, qu'il tire de son travail littéraire (mais ce n'est pas un revenu certain : il peut s'abêtir ou être malheureux et ne plus pouvoir écrire). MUe D. a une espèce de billet à ordre assez compliqué de 20.000 roubles et que, si
(1) Comme propriétaire foncier, Tolstoï était encore à cette époque maître de serfs.
(2) Un rouble en argent, et non en assignat, valait à cette époque 4 francs.
elle pouvait l'encaisser, lui rapporterait 800 roubles de rente ; total, dans les meilleures conditions, 3.800 roubles. Savez-vous ce que représentent 3.800 roubles à Pétersbourg? Pour vivre avec ces ressources cinq mois à Pétersbourg, il faut habiter le cinquième étage, n'avoir que quatre pièces, avoir non pas un chef, mais une cuisinière, ne pas même songer à un coupé ni à une robe en popeline avec points d'Alençon, ni à un chapeau bleu ciel, parce qu'il jurera avec le reste.
Ces ressources permettent de vivre à Toula ou à Moscou et même parfois de briller devant les Lazarevitch. Eh bien, non — merci !
On peut aussi vivre à Saint-Pétersbourg, au troisième étage, avoir une victoria et des points d'Alençon, et se cacher des créanciers : tailleurs et autres boutiquiers ; faire savoir au gérant de mes propriétés que tous mes ordres pour faire un sort plus ou moins tenable aux moujiks ne comptent pas, qu'il faut les écorcher vifs et, finalement, retournera la campagne et s'y morfondre des années entières, irrités constamment l'un contre l'autre. Eh bien, merci pour cela encore ! Je l'ai déjà éprouvé.
Enfin, on peut habiter au cinquième étage (sobrement mais honnêtement) y dépenser ce qu'il faut pour se procurer le confort intérieur, pour orner ce petit appartement du cinquième, pour la cuisine et la cave, afin que les amis nous visitent avec plaisir ; acheter des livres, des parti* tions, des tableaux, organiser des concerts chez soi, et non pas jeter de l'argent afin d'étonner les Lazarevitch, les pique-assiettes et un tas d'idiots...
Fin novembre 1856.
Les Khrapovitsky auraient, à mon avis, à organiser leur vie de la façon suivante : leurs ressources ne sont pas grandes ; elles suffisent à peine pour que, en ayant le sens pratique, — absent totalement chez lui et peu développé chez elle, — ils puissent vivre, cinq mois à la ville et sept à la campagne, ici et là à peine convenablement. Ils pourraient passer les mois d'hiver tantôt à l'étranger, tantôt à Saint-Pétersbourg, mais bien à Saint-Pétersbourg ou à l'étranger, afin que ni l'une ni l'autre ne retardent sur leur siècle, ne se provincialisent point, car ce serait un vrai malheur. Et quand je dis : ne pas retarder sur le siècle, ce n'est pas afin d'être bien au courant de la mode du jour, — chapeau de dame ou gilet d'homme, — non pas de vendre et d'acheter des serfs et de prélever des moutons sur les moujiks, alors que le premier étudiant venu sait que cela est honteux, mais savoir quel est le bon livre paru, quelle est la question qui agite l'Europe, etc.
A Saint-Pétersbourg, sans fréquenter le monde, les Khrapovitsky peuvent se composer un petit cercle d'amis, choisis non parmi les hommes uniquement « comme il faut » qu'on rencontre à chaque pas, mais parmi des gens instruits et intelligents. Cet article est particulièrement intéressant pour Mm0 Khrapovitsky dont la jeunesse inexpérimentée aime à avoir beaucoup de connaissances nouvelles et auxquelles elle ne demande d'autre qualité que d'être « comme il faut » et pas trop bêtes. M. Khrapovitsky est convaincu, au contraire, que cela ne suffit pas
et qu'il faut être circonspect dans le choix de ses relations ; car, si ce n'est pas un grand malheur de connaître un homme futile, c'est bien autre chose que d'en connaître trente, lesquels, sans vous faire du mal, vous gênent, vous prennent tout votre loisir et empoisonnent votre vie par leurs fréquentations et leurs invitations.
Au surplus, M. Khrapovitsky pense qu'avec sa littérature et sa charmante Mmc Khrapovitsky, et celle-ci avec sa musique et son M. Khrapovitsky, ils ne s'ennuieront pas à la maison. Toutes leurs ressources, quelles que soient les proportions dans lesquelles elles augmenteraient, seraient employées au confort intérieur : tableaux, musique, table et vins, afin que leur foyer soit joyeux, et ce serait l'occupation favorite de Mme Khrapovitsky.
Pendant leur séjour à Saint-Pétersbourg et à l'étranger, ils seront rarement seuls, puisque la société et leurs occupations les absorberont le plus souvent chacua de son côté, ce qui les empêchera de s'assommer mutuellement à la longue. En revanche, à la campagne, où ils tâcheront d'éviter le plus possible les étrangers, ils s'assommeront à souhait ; mais il n'y aura point de haine cachée, car, ici encore, ils seront tous deux occupés : c'est le principal, c'est le principal.
M. Khrapovitsky réalisera le projet qu'il nourrit depuis longtemps, et sa femme l'aidera certainement dans cette tâche : rendre ses paysans aussi heureux que possible ; il écrira, lira, étudiera, enseignera à sa femme et l'appelera « ma biche » .
]yjme Khrapovitsky s'occupera de musique, de lecture, et, entrant dans les vues de son mari, le secondera dans son œuvre principale. Je me l'imagine comme une petite Providence des paysans ; je la vois, dans quelque robe de popeline d'où sort sa petite tête brune, aller d'une
TOLSTOÏ PAll TOLSTOÏ
chaumière à une autre et revenir chaque jour avec la conscience d'avoir fait une bonne œuvre, ou se réveiller la nuit avec le contentement de soi et le désir que le jour se lève bientôt, afin de faire encore du bien, ce qui attachera Khrapovitsky à elle de plus en plus.
Puis, ils reviendront dans la ville, mèneront de nouveau une vie simple, assez difficile, certes, avec quelques privations et regrets, mais aussi avec la conscience d'être bons et honnêtes, de s'aimer passionnément, d'avoir de bons amis qui les aimeront tous les deux, et chacun avec son occupation préférée. 11 leur arrivera peut-être dépasser, dans une vieille voiture de louage, au retour de chez de modestes amis, devant une belle maison éclairée où se donne un bal et d'où on entend les sons joyeux d'un orchestre jouant de valses mirifiques. Peut-être Mme Khrapovitsky laissera-t-elle échapper un soupir à cette vue et demeurera songeuse ; mais elle doit dès maintenant se faire à la pensée que jamais plus elle n'éprouvera ce plaisir. En revanche, elle peut être fermement convaincue que parmi ceux qui dansent à ce bal et qui suscitent son envie, il n'y en a peut-être aucun qui ait éprouvé les douceurs d'un amour calme et de l'amitié, les charmes de la vie familiale, de la fréquentation d'un cercle restreint d'amis sûrs, de la poésie, de la musique, et la joie principale : avoir un but dans la vie, faire le bien, et n'avoir rien à se reprocher.
Chacun a ses joies, mais la plus haute joie quiaitété donnée à l'homme, est celle du bien accompli, celle de l'amour pur et de la poésie.
Cette voie une fois choisie, les Khrapovitsky doivent être fermement persuadés que c'est la meilleure, afin qu'ils se soutiennent mutuellement, s'avertissent, se garent contre les précipices et, guidés par la religion, ne
s'écartent jamais de ce chemin. Car le moindre fauxpas peut tout compromettre et empêcher de retrouver lebonheur perdu. Or, ces faux-pas sont nombreux : la coquetterie, qui éveille la méfiance ; la colère ; la jalousie sans raison ; la futilité, qui détruit l'amour et la confiance ; la dissimulation, qui appelle le soupçon ; Y oisiveté, qui engendre l'ennui ; Y emportement qui fait se jeter l'un à l'autre des mots que l'on n'oublie pas ; ledésordre dans les projets et, surtout, la dissipation, la prodigalité qui ruine, qui détruit tous les plans, engendre la mauvaise humeur et sème la discorde entre les conjoints.
Oui, c'est là une voie difficile, mais elle est charmante et mène seule au vrai bonheur ; aussi, vaut-elle un effort sur soi, afin de faire disparaître toutes les causes que j'ai soulignées et qui déterminent tous les faux-pas.
Si pourtant cette voie semble trop difficile à suivre, je conseille aux Khrapovitsky d'agir ainsi : habiter à Saint- Pétersbourg, non au cinquième étage, mais au « belétage », commander à Mme Khrapovitsky trente robes, aller à tous les bals, recevoir chez soi tous les généraux et aides de camp de rencontre, rouler sur le Nevsky dans sa calèche et en être fîère. Que Mme Khrapovitsky soit coquette à l'envie, que M. Khrapovitsky joue au cercle et, après avoir tout perdu, se sauve des créanciers à la campagne ; que mari et femme deviennent odieux l'un à l'autre
et Tout cela est très, très facile : il suffit de se laisser
aller, et cela se fera de soi-même ; s'étant écartés de la première voie, il sera facile de s'engager dans celle-ci ; ils s'y engageront même sûrement, car M. Khrapovitsky est une nature peu pratique et sans caractère, et Mme Khrapovitsky aussi. Mais quel beau, qu.sl séduisant rêve que de marcher dans la première voie !
Si j'étais en cet instant auprès de vous, à Soudakovo, dans le coin de votre salon, je vous aurais encore longtemps parlé de la vie rêvée ; mais, sans doute, vous comprenez vous-même le charme de ce rêve. Si oui, n'oubliez pas une chose : je parle après avoir sérieusement réfléchi et d'après mon expérience de la vie ; il riy a pas de milieu, choisissez L'un des deux : ou se dire chaque jour, à chaque instant : j'ai choisi et veux marcher dans cette première voie, ou bien être entraînée malgré vous sur la deuxième et tomber dans le bourbier où s'enlisent neuf cent quatre vingt dix neuf sur mille.
A Tatiana Yergolskaïa.
Moscou, le 5 décembre 1856. (1) Chère tante !
Pardon d'être resté près de trois jours sans répondre à votre lettre. J'ai écrit un nouveau récit, etc.
Vous m'écrivez au sujet de Valérie, sur le même ton que vous avez toujours pris pour me parler d'elle, et je vous réponds de nouveau, toujours de la même façon. Dès mon départ et huit jours après, il me semblait que j'étais ce que l'on appelle « amoureux » ; mais, grâce à mon imagination, ce n'était point difficile. A présent, et surtout depuis que je m'occupe assidûment de mon travail, je voudrais, et même je voudrais bien, pouvoir dire que je
(1) Lettre écrite en russe.
suis amoureux, ou simplement que je l'aime, mais cela n'est pas. Le seul sentiment que j'ai pour elle, c'est la reconnaissance pour son amour et la pensée que de toutes les jeunes filles que j'ai connues et que je connais, c'est elle qui serait pour moi la meilleure femme, quand je me représente la vie de famille. C'est là-dessus que je voudrais •connaître votre opinion sincère, pour savoir si je me trompe ou non, et je voudrais entendre vos conseils, d'abord parce que vous nous connaissez, elle et moi, et surtout parce que vous m'aimez, et que les gens qui aiment ne se trompent jamais. Il est vrai que j'ai très mal conduit mon épreuve, parce que depuis mon départ, j'ai mené une vie plutôt retirée que dissipée et que j'ai vu peu de femmes ; néanmoins, j'ai souvent eu des moments de dépit contre moi-même de m'être lié à elle, etje m'en repentais. Toutefois, je dis que si je m'étais convaincu qu'elle a un caractère constant et qu'elle m'aimera toujours, même moins qu'à présent, mais plus que tous, je n'aurais pas hésité un seul instant à l'épouser. Je suis persuadé qu'alors mon amour pour elle ne ferait qu'augmenter -et augmenter encore, et que, par mon sentiment, j'aurais pu faire d'elle une excellente femme.
Adieu, chère tante, je baise vos mains. Dites à Serge -que je lui écrirai par le même courrier.
xxvin
Moscou, le 12 janvier 1857. (1) Chère tante !
J'ai reçu mon passe-port pour l'étranger et je suis venu à Moscou pour y passer quelques jours avec Marie, et
(1) Lettre écrite moitié en français, moitié en russe.
puis aller à Yaanaïa arranger mes affaires et prendre congé de vous.
Mais maintenant, j'ai changé d'idée, principalement sur le conseil de Marie : j'ai décidé de rester encore une semaine ou deux avec elle ici, et d'aller ensuite directement à Paris, par Varsovie. Vous comprenez sûrement, chère tante, pourquoi je ne voudrais et môme ne devrais pas venir maintenant à Yasnaïa, ou plutôt à Soudakovo (1). Il me semble avoir très mal agi à l'égard de Valérie ; mais si je la voyais maintenant, j'aurais agi plus mal encore. Comme je vous l'ai écrit, elle m'est plus qu'indifférente, et je sens que je ne peux plus ni me tromper moi-même, ni la tromper. Et si j'étais revenu, j'aurais peut-être recommencé, par faiblesse de caractère, à me duper.
Vous rappelez- vous, chère tante, comme vous vous êtes moquée de moi, quand je vous ai dit que je partais pour Pétersbourg pour m'éprouver, et cependant, c'est à cette idée que je suis redevable de n'avoir pas fait le malheur de la jeune personne et le mien ; car ne croyez pas que ce soit de l'inconstance ou de l'infidélité : personne ne m'a plu pendant ces deux mois ; mais tout bonnement j'ai vu que je me trompais moi-même et que non seulement jamais je n'ai eu, mais jamais je n'aurais pour Valérie le moindre sentiment d'amour véritable. La seule chose qui me fait beaucoup de peine, c'est que j'ai fait du tort à la jeune fille et que je ne pourrai prendre congé de vous avant de partir. Je compte revenir en Russie au mois de juillet ; mais si vous le désirez, je viendrai à Yasnaïa pour vous embrasser, car j'aurai le temps de recevoir votre réponse à Moscou.
En tout cas, adieu, je baise vos mains et je vous prie
(1) Propriélé de la famille de MUe Valérie Arseniev.
(ce n'est pas une phrase) de ne jamais croire que j'ai changé ou bien que je peux changer à votre égard et ne pas vous aimer, comme toujours, de toutes mes forces.