‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvé (volume 2)Chapitre 115 sur 163 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

le projet de l'abandonner pour toujours; car dans l'état où nous l'avons laissé , les gens prudents cessent assez communément de demander des nouvelles de leurs amis, de peur d'avoir le chagrin d'apprendre qu'ils se sont pendus.

Mais dans le fait, si nous n'avons pas toutes les vertus, je dirai hardiment que nous n'avons pas non plus tous les vices d'un caractère prudent; et quoiqu'il ne soit pas facile de concevoir une situation plus misérable que celle où se trouve en ce moment le pauvre Jones, nous allons revenir à lui et lui tenir aussi fidèle compagnie que si la fortune l'avait placé dans la position le plus brillante.

Or donc, M. Jones et son compagnon Partridge quittèrent l'auberge peu de minutes après le départ du Squire Western , et suivirent la même route à pied, le valet d'écurie leur ayant dit qu'il n'y avait pas moyen de se procurer, pour le moment, des chevaux à Upton. Ils marchaient tous deux, le creur également oppressé : car quoique leur chagrin

provînt de causes fort différentes, tous deux étaient réelemeut malheureux ; et si Jones soupirait amèrement , Partridge grognait tristement à chaque pas.

Quand ils arrivèrent au chemin en pated'oie, oîi le Squire s'était arrêté pour tenir conseil, Joues s'arrêta aussi, et se tournant vers Partridge, lui demanda son opinion sur la route qu'il fallait suivre. «Ali! monsieur, répondit Partridge, je souhaiterais que Votre Honneur voulût suivre mou conseil. — Pourquoi ne le suivrais-je pas? reprit Jones. Que m'importe maintenant où je vais et ce que je deviendrai ? — INIon avis donc, dit Partridge , est que vous fassiez sur-le-champ volte-face, et que vous vous en retourniez à la maison. Car quiconque a une maison comme celle de Votre Honneur, où il peut s'en retoiu'ner, doit-il ainsi courir les champs comme un vagabond? Je vous demande pardon, sed vox ea sola reporta est (i). »

( i) Je n'ai Uuuvé ijue tda à dire. ( lio.)

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« Hélas ! s'écria Joues , je n'ai plus de maison où je puisse retourner. Mais quand mon ami, mon père voudrait me recevoir, pourrais-je revoir le pays que Sophie a quitté? Cruelle Sophie! Cruelle? non; je ne dois blâmer que moi seul: non, c'est toi que je dois blâmer. Malédiction sur toi , imbécile. Tu m'as perdu, et je veux t'arracher l'ame. » A ces mots, il saisit avec fureur le pauvre Partridge au collet, et le secoua plus rudement qu'aucun accès de fièvre ou de peur n'avait encore fait auparavant.

Partridge tomba à genoux, tremblant, et cria miséricorde, en jurant qu'il n'avait pas eu de mauvaise intention. Jones, après l'avoir regardé un moment d^un œil farouche, le lâcha et tourna sa rage contre lui-même, avec un tel excès, que si elle fût tombée sur son compagnon, elle eût certainement mis fin à son existence ; ce que la crainte seule de cet accident avait presque déjà fait.

Nous prendrions volontiers la peine de décrire en détail toules les folies que fit Jones en cette occasion, si nous étions bien assurés

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2?2 TOM JOîfJCS,

(|ue le lecteur voulût aussi prendre la peine de les lire. S'il faut tout dire, c'est par cette seule raison que nous nous sommes fait la trèsgrande violence de mettre des bornes à l'extrême fécondité de notre génie, et que nous avons retranché de notre ouvrage une foule d'excellentes descriptions qui s'y seraient trouvées sans cela. Et ce soupçon , il faut avoir rhonnêleté d'en convenir , provient , ce qui arrive assez généralement , de la corruption de notre cœur : car il nous est arrivé à nousnième de nous trouver dans l'affreuse nécessité de sauter un grand nombre de jiages, en parcourant nos historiens volumineux.

Il nous suffira donc de dire que Jones, après avoir joué le rôle d'un fou pendant quelques moments , revint peu à peu à lui-même , et qu'ensuite se tournant vers Partridge, il lui demanda franchement pardon de la violence avec laquelle il l'avait traité dans sa colère: mais il finit par le ])rier de ne lui plr.s reparler de son retour ; car il était résolu de ne jamais revoir le lieu où il était né.

Partridge pardonna sans peine, et jiromit

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