CHAPITRE V
D'où l'on peut ioférer que les meilleures choses sont sujettes à être mal comprises et mal interprétées.
Un tumulte violent se lit alors entendre à la porte , où la maîtresse de l'auberge maltraitait de son mieux sa servante , tant avec le poing qu'avec la langue. Elle n'avait pas trouvé cette fille à son ouvrage , mais bien, après l'avoir cherchée quelque temps , sur le théâtre des marionnettes , où elle était avec le Joyeux- André (i) , et dans une situation qu'il ne serait pas très-convenable de décrire.
Quoique Grace (tel était son nom) eût perdu toute modestie, elle n'eut pas assez d'impudence pour nier sa faute, ayant été prise sur le
(i) Merrj-AnJicw: le paillasse , le bouffon. (Éd.)
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fait; elle se borna donc à essayer de la pallier. « Pourquoi me baltez-vous ainsi, madame? dit - elle ; si ce que je fais ne vous convient point, vous pouvez me mettre dehors. Si je suis une câlin (car l'autre lui' avait libéralement donné ce titre), mes supérieures le sont aussi bien que moi. Qu'était donc cette belle dame qui vient de paraître tout à l'heure dans les marionnettes ? je suppose que ce n'est pas pour rien qu'elle a couché dehors et sans son mari. »
L'hôtesse entra alors en fureur, et n'épargna pas les injures à son mari et aux maîtres des marionnettes. «Vous voyez, mon mari, ditelle, la conséquence de recevoir ces gens-là dans votre maison. Si l'on en boit un peu plus, cela compense à peine tout le désordre quils causent ; et puis voir faire de sa maison une maison de débauche par toute cette vermine-là ! En un mot, j'exige qu'ils partent demain matin, car je ne veux plus tolérer de semblables choses. Voilà le vrai moyen d'apprendre à nos gens à être paresseux et impertinents ; car on ne peut rien apprendre de mieux à tous ces spectacles
T.tVRE xir. 3 I J
frivoles. Je me souviens du temps où les marionnettes représentaient des sujets de TEcritnre sainle, comme le Vœu téméraire de JepJité , et autres scènes honnêtes où les méclianls étaient emportés par le diable ; il y avait quelque sens dans ces sortes de représentations : mais, comme notre curé le disait dimanche dernier, personne ne croit pUis au diable à présent. Et vous nous amenez ici une troupe de marionnettes vêtues comme de grands seigneurs et de grandes dames ! Tout cela ne sert qu'à tourner la tête à nos pauvres filles des champs; et quand leurs têtes sont une fois tournées sens dessus dessous, il ne faut pas s'étonner s'il en arrive autant du reste. «
Virgile nous dit, je crois, que quand la populace est en tumulte, et que toutes les espèces d'armes sont lancées de part et d'autre, si uu homme grave et puissant se présente, le tumulte s'apaise aussitôt, et la populace, qui, lorsqu'elle est ainsi réunie en corps, peut fort bien être comparée à un âne, dresse ses longues oreilles pour écouter le discoiu's de l'homme sage.
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Au contraire, quand un cercle d'hommes graves et de philosophes est occupé à discuter ; quand la sagesse elle-même peut en quelque sorte être considérée comme présente au milieu d'eux, et fournissant tour à-tour des aiguments à chaque orateur; s'il s'élève un tumulte parmi la populace, ou si une femme en colère, qui fait à elle seule autant de bruit qu'une populace tout entière, se présente tout-à-coup au milieu desdits philosophes, leurs disputes cessent à l'instant, la sagesse renonce à remplir plus long -temps son ministère auguste, et l'attention de chacun se fixe sur cette femme en colère.
Ainsi le tumulte dont nous avons parlé plus haut, et l'arrivée de l'hôtesse , imposèrent silence au directeur des marionnettes, et mirent fin sur-le-champ à cette harangue grave et sul)lime, dont nous avons déjà donné au lecteur un échantillon suffisant. Rien ne pouvait en effet arriver plus mal à propos que cet accident : la Torlune n'aurait pu imaginer un stratagème plus malin pour confondre le pauvre homme, ;iu moment où il discourait d'une manière si