LIVRE XII. 35 I
« Hélas! hélas! s'écria Dowling, je proleste en ce cas qu'il est bien fâcheux qu'un homme comme lui doive hériter de la grande fortune de votre oncle Allworthy. »
« Hélas! monsieur, dit Joues, vous me faites un honneur qui ne m'appartient pas. Il est vrai cependant que sa bonté me permit autrefois de l'appeler par un nom beaucoup plus tendre encore; mais comme ce n'était qu'un acte volontaire do sa bonté, je ne puis me plaindre d'aucune injustice quand il juge à propos de me priver de cet honneur, n'ayant pas plus mérité de le perdre que je n'avais d'abord mérité de l'obtenir. Je vous assure bien, monsieur, que je ne suis point parent de M. Allworthy; et si le monde, qui ne sauiait apprécier sa vertu à sa juste valeur, pouvait penser que dans sa conduite avec moi il en a agi cruellement envers un de ses parents, il commettrait une injustice envers le meilleur des hommes; car je Mais je vous demande pardon,
je ne veux pas vous fatiguer de détails relatifs à moi. Seulement, comme vous avez semblé me croire parent de M. Alhvorthy, j'ai cru de
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mon devoir de vous éclairer sur uu fait qui aurait pu lui attirer quelque blâme; car je vous proteste que j'aimerais mieux perdre la vie que d'v avoir donné occasion. »
« Vous parlez tout-à-fait, monsieur, comme un homme d'honneur, je vous assure, répondit Dowling; mais loin d'être fatigué de vous écouter, comme vos chevaux ne serout pas prêts avant une demi-heure, je vous proteste que vous me feriez un grand plaisir de m'appreudre comment vous passez pour parent de M. Allworthy, quand vous ne l'êtes pas. »
Jones, qui pour la complaisance (mais non pour la prudence), ressemblait un peu à son aimable Sophie, consentit aisément à satisfaire la curiosité de M. Dowling, en racontant l'histoire de sa naissance et de son éducation, ce qu'il fit comme Olhello,
Depais ses jeunes ans jusqu'à ce même jour.
Dowliug, ainsi que Desdeniona, écoutait avec une sérieuse attention ;
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11 jura que c'était étrange et plus qu'étrange , Que c'était affligeant et vraiment affligeant.
En effet, M. Dowling fut touché de ce récit; car il ne s'était pas dépouillé de tout sentiment d'humanité, dans sou métier de procureur. Rien n'est plus injuste, il faut en convenir, que les préjugés que nous conservons contre telle ou telle profession, ou plutôt contre ceux qui l'exercent. L'habitude, il est vrai, diminue l'horreur des actions que la profession rend nécessaires ; mais, dans toute autre circonstance, la nature agit également sur les hommes de toutes les professions , peut-être même plus fortement sur ceux qui, occupés tous les jours de leurs affaires, n'ont qu'iui jour de fête, eu quelque sorte , à lui donner de temps eu temps. Je ne doute point qu'un btiucher ne ressentît quelque douleur à voir tuer un beau cheval; et quoiqu'un chirurgien n'éprouve aucune émotion quand il fait l'amputation d'un membre, j'en ai conini un qui s'attristait à la vue d'un homme souffrant de la goutte. On sait que le
bourreau, après avoir pendu cent misérables, a tremblé la première fois qu'il a tranché une tète. Les maîtres dans l'art de répandre le sang humain , qui dans leur métier de guerrier massacrent des milliers , non-seulement de leurs confrères, mais encore de femmes et d'enfants, sans un seul remords, ceux-là même, en temps de paix, quand les tambours et les trompettes sont déposés dans les arsenaux, déposent aussi toute leur férocité, et deviennent des membres très-doux de la société civile. De même un procureur peut compatir à toutes les misères et à toutes les infortunes des créatures ses semblables, pourvu toutefois que son intérêt personnel ne s'y oppose pas.
Comme le lecteur le sait, Joues ignorait encore sous quelles noires couleurs on l'avait peint à M. Allworthy; et, quant aux autres faits , il ne les présenta pas sous le jour le plus désavantageux; car, quoiqu'il n'eût le projet de jeter aucun blàme sur son ancien ami et patron, il n'était pas non plus très-disposé à en laisser trop à sa charge. Dowlingremarquadouc, et non sans raison , qu'il fallait que (juelqu'un