‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvé (volume 2)Chapitre 153 sur 163 · LIVRE xir · texte numérisé non relu

LIVRE xir

a été écrit de terrible sur cette matière , vous ue seriez pas si hardi. Dieu sait où nous avons déjà été et où nous allons ; car sûrement on n'a jamais vu sur la terre une pareille obscurité, et je doute qu'il puisse faire plus noir dans l'autre monde. »

Malgré tous ces avis de se tenir sur ses gardes, Jones avançait le plus vite qu'il pouvait , et le pauvre Partridge était obligé de suivre; car quoiqu'il osât à peine avancer, il osait encore moins rester seul derrière.

Enfin ils arrivèrent au lieu d'où partaient tant de bruits divers et toutes ces lumières. Jones s'aperçut bientôt que ce n'était qu'une grange, où un grand nombre d'hommes et de femmes se divertissaient gaiement.

Jones ne parut pas plus tôt devant la grande porte de la grange qui était ouverte , qu'une voix masculine et fort rude , sortant de l'intérieur, demanda qui était là ? Jones répondit ami, d'une voix plus douce, et s'informa aussitôt du chemin qui conduisait à Coventry.

«Si vous êtes un ami, s'écria une autre

voix du fond de la grange, vous feriez mieux de descendre de cheval jusqu'à ce que l'orage soit passé ( il devenait alors en effet de plus en plus violent): vous serez très-bien reçu, vous et votre cheval , car il y a de la place pour lui au bout de la grange. »

« Vous êtes très-obligeant , répondit Jones, j'accepterai vos offres pour quelques minutes, pendant que la pluie continuera ; mais j'ai encore avec moi deux personnes qui seront fort aises d'obtenir la même faveur.» Or cette faveur fut accordée de meilleur cœur qu'elle ne fut acceptée; car Partridge eût mieux aimé se soumettre à la plus cruelle inclémence du temps , que de se fier à la clémence de ceux qu'il prenait pour des esprits; et le pauvre postillon était alors tourmenté par les mêmes craintes : mais tous deux furent obligés de suivre l'exemple de Jones , l'un parce qu'il n'osait pas quitter son cheval , et l'autre parce qu'il ne craignait rien tant que de rester seuL

Si cette histoire avait été écrite dans un temps de superstition, j'aurais eu trop de

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compassion du lecteur pour le laisser si longtemps en suspens, et dans la crainte de voir paraître Belzébut on Satan en personne, avec tout le cortège infernal; mais comme cette doctrine est tombée de nos jours dans le plus grand discrédit, et n'a plus que peu ou point de sectateurs, je ne me suis pas donné beaucoup de peine pour produire de l'effet par des terreurs de cette nature. S'il faut dire la vérité, les directeurs de nos spectacles se sont depuis long-temps approprié tout l'appareil des régions infernales; ils paraissent même s'en être dégoûtés depuis peu, et l'avoir mis au rebut, comme ne pouvant servir qu'à émouvoir la galerie la plus haute du théâtre, place où bien peu de nos lecteurs vont probablement s'asseoir.

Quoique nous n'ayons aucun lieu de croire que nous ayons inspiré une grande terreur à cet égard , nous avons cependant quelques raisons d'appréhender qu'il ne s'élève ici dans l'ame de nos lecteurs une autre sorte de crainte que nous ne voudrions pas volontairement leur causer, je veux dire, celle que nous

n'ayons le projet de leur faire faire un voyage dans le pays de la féerie, et d'introduire dans notre histoire une espèce d'êtres à laquelle personne ne fui jamais assez faible pour croire, quoique beaucoup de gens aient été assez fous pour passer leur temps à écrire ou à lire leurs aventures.

Pour prévenir de semblables soupçons, si préjudiciables à la confiance que doit inspirer un historien qui fait profession de ne tirer ses matériaux que de la nature, nous ne tarderons donc pas à instruire le lecteur de ce qu'étaient ces gens dont l'apparition soudaine avait frappé Partridge d'une si grande terreur, presque fait mourir d'effroi le postillon, et un peu surpris M. Joues lui-même.

Les gens donc qui étaient assemblés dans cette grange n'étaient autres qu'une compagnie d'Égyptiens, ou, comme on les appelle vulgairement, de Bohémiens, occupés à célébrer le mariage d'un membre de leur troupe.

Il est impossible de concevoir une réunion de gens plus heureux cpie ceux-là paraissaient l'être. La gaieté la plus vive animait tous les

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