LIVRE xir
temps les fonctions de maître d'école, sans être eu état de distinguer \e. fas du nefas (i). Mais je vois qu'il nous faut tous passer notre vie à nous instruire. Je me souviens que mon vieux maître d école , qui était prodigieusement savant , avait coutume de dire : Polly matetc cry town is my dascalon, et, ajoutait-il, cela voulait dire qu'un enfant peut quelquefois apprendre à sa graud'mère à manger des œufs. J'ai bien profité, vraiment, si j'en suis réduit à apprendre encore ma grammaire, Peut-être, jeune homme, changerez -vous d'opinion, quand vous arriverez à mon âge ; car je me souviens que quand je n'avais que vingt-un à vingt-deux ans, je me croyais déjà aussi sage que je le suis maintenant. Je vous assure que j'ai toujours enseigné alienus, et que mon maître l'a toujours lu ainsi devant moi. »
Il y avait peu d'occasions où Partridge pût provoquer la colère de Joues, et il n'y en avait
(i) C'est une de ces phrases classiques, prononcées de manière à ressembler à des mots de la langue vulgaire. (Éd.)
guère où Partridge pût être entraîné à lui manquer de respect ; malheureusement ces deux circonstances se rencontrèrent ici. Nous avons déjà vu que Partridge ne pouvait souffrir qu'on attaquât son savoir : Jones, de son côté, se trouva blessé de quelques passages de son dernier discours ; jetant donc sur son compagnon un regard dédaigneux, chose qui ne lui était pas ordinaire, il lui dit : « Partridge, je vois que tu es un vieux fou extrêmement entêté, je souhaite que tu ne sois pas aussi un vieux coquin; je te proteste que si j'étais aussi convaincu de l'un que de l'autre , tu ne voyagerais pas plus loin avec moi. »
Le sage pédagogue , satisfait du libre cours qu'il avait donné à son indiguation , rentra en lui-même, comme le limaçon dans sa coquille. Il répondit à Jones qu'il était fâché d'avoir proféré le moindre mot qui eût pu l'offenser, et qu'il n'en avait jamais eu Tintenlion : mais, «' Personne n'est sage à toute heure , nemo vmnibiis horis sapit. »
Jones avait à-peu-près tous les défauts d'un caractère vif, mais aussi il n'avait aucun de
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ceux qui appartiennent à un tempérament froid ; et si ses amis étaient obligés d'avouer qu'il s'emportait un peu trop facilement, ses ennemis ne pouvaient nier qu'il ne s'apaisât aussi vite. Il ne ressemblait point à la mer , dont les vagues sont plus violentes et plus dangereuses lorsque l'orage vient de passer. Il accepta aussitôt les excuses de Partridge, lui serra la main de l'air le plus affable, et lui parla avec affection en se condamnant luimême très-sévèrement , quoique peut-être moins sévèrement encore qu'il ne le sera paiun grand nombre de mes lecteurs.
Partridge sentit ranimer tout son courage , dès que sa crainte d'avoir offensé son maître fut dissipée , et son orgueil satisfait de l'aveu que Joues avait fait de ses torts. Les plus grands à ses yeux étaient de l'avoir accusé d'ignorance ; il répéta entre ses dents : « Certainement, monsieur, vos connaissances peuvent être supérieures aux miennes à quelques égards ; mais , quant à la grammaire , je crois pouvoir défier tout ce qu'il y a de savants
dans le monde ; je crois que je la sais sur le bout de mes doigts. »
Si quelque chose pouvait ajouter au bonheur dont le pauvre diable jouissait en ce moment, ce fut l'arrivée d'une excellente épaule de mouton , qui à l'instant même fut servie toute fumante sur la table. Après s'en être tous les deux abondamment rassasiés, Jones et Partridge remontèrent à cheval , et se mirent en chemin pour Londres.