‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvé (volume 2)Chapitre 30 sur 163 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Contenant l'arrivée d'un gentilhomme irlandais , avec les aventures extraordinaires qui s'ensuivirent dans l'auberge.

DÉJÀ le levraut tremblant, que la crainte de ses nombreux ennemis, et surtout de cet animal rusé , cruel , carnivore, appelé homme, avait confiné tout le jour au fond de sa retraite, joue et folâtre dans les vertes vallées; c'est l'heure où , de îa cime de quelque arbre creux, le hibou, le sombre chantre des nuits, fait entendre des gémissements qui pourraient charmer les oreilles de quelques modernes

connaisseurs eu musique; c'est l'heure où la peur montre le fanlôme sauglant au rustre à demi ivre qui, de retour des champs, traverse le cimetière , ou plutôt le charnier de sa paroisse ; les voleurs et les assassins veillent , tandis que les honnêtes Watchmen s'endorment : — en style plus simple, il était minuit. Chacun était couché dans l'auberge, nonseulement ceuv dont nous avons déjà parlé , mais quelques autres encore qui étaient arrivés dans la soirée. Suzanne, la chambrière, était seule encore debout; l'une de ses fonctions étant de laver la cuisine, avant d'aller se reposer auprès de l'impatient et tendre garçon d'écurie.

Telle était la situation des affaires dans l'auberge, quand un gentilhomme y arriva sur un bidet de poste. Il descendit aussitôt de cheval, et entrant dans la maison, tout troublé, tout essoufflé, il demanda à Suzanne, avec vivacité et d'un ton fort brusque, s'il n'y avait pas quelque dame dans la maison. L'heure de la nuit, la conduite de cet homme qui avait quelque chose d'égaré dans la physionomie, effrayèrent

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Suzanne an point qu'elle hésita d'abord à lui répondre. Alors le gentilhomme redoubla ses instances et la conjura de lui dire la vérité, disant qu'il avait perdu sa femme et qu'il était à sa poursuite. « Sur mon ame, s'écriat-il avec un accent irlandais, jai déjà été sur le point de la rattraper en deux ou trois endroits; mais elle venait d'en partir comme j'arrivais. Si elle est dans la maison, conduisezmoi vers elle secrètement , ma brave fille : si elle est partie, indiquez-moi le chemin que je dois prendre pour la rejoindre; et sur mon ame , je vous ferai la plus riche de toutes les pauvres femmes du royaume. » Il tira alors de sa bourse une poignée de guinées, dont la vue aurait séduit des personnes d'une beaucoup plus Srande conséquence que cette pauvre fille, et pour des desseins beaucoup plus criminels. Suzanne, d'après ce qu'elle avait entendu dire de mistress Waters, ne fit pas le moindre doute qu'elle ne fût identiquement la femme perdue que réclamait le légitime propriétaire. Concluant donc, avec une grande apparence de raison , qu'elle ne pourrait jamais gagner

de l'argent d'une manière plus honnête qu'en rendant une femme à son mari, elle ne se fit aucun scrupule d'assurer au gentilhomme que la dame qu'il cherchait était alors dans la maison, et (se laissant séduire parles plus brillantes promesses et un à - compte ) elle consentit aussitôt à le conduire à la chambre de mistress Waters.

C'est une coutume établie depuis long-temps dans le grand monde, et fondée sur les motifs les plus solides et les plus importants, qu'un mari ne doit jamais entrer dans l'appartement de sa femme avant d'avoir préalablement frappé à la porte. Est-il besoin de parler des innombrables avantages de cette excellente coutume à un lecteur qui a quelque connaissance du monde .^ Par ce moyen, la dame a le tecnps de se mettre en état de paraître, et d'écarter tout objet qui pourrait blesser la vue. Personne n'ignore qu'il y a des situations dans lesquelles les femmes scrupuleuses et délicates ne voudraient pas être découvertes par leurs maris.

A dire vrai, il y a plusieurs cérémonies étaj)lies dans la classe la plus distinguée du genre

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