‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvé (volume 2)Chapitre 61 sur 163 · T.IVRE X · texte numérisé non relu

T.IVRE X

femme de chambre pour engager sa maîtresse à quitter l'auberge sans voir Jones.

L'hôtesse voyant que Sophie n'avait le projet de séjourner chez elle que le temps nécessaire pour (jue les chevaux fussent prêls, et cela sans boire ni manger, se retira bientôt. Honour se mit alors à gronder sa maîlresse (car il faut convenir qu'elle se permeKait avec elle de grandes lii^erlés); puis après un longdiscours, dans lequel elle lui rappela Tintontion où elle était de se rendre à Londres, et lui fit souvent sentir l'inconvenance de courir après un jeune homme, elle conclut par celte réflexion sérieuse : «Au nom du ciel , madame, songez à ce que vous faites et où vous allez, »

Cet avis donné à une jeune personne qui avait déjà fait près de quarante milles à cheval , et dans une saison qui n'était pas fort agréable, peut paraître assez ridicule. On peut supposer qu'elle avait tout considéré avant de prendre son parti. Mistress Honour, par quelques expressions qu'elle avait laissé échapper, en paraissait persuadée elle-même; et je ne doute pas que ce ne soit l'opinion d'un grand

l5f) TOM JONES,

nombre de mes lecteurs, qui sûrement ont prévu depuis lon^;- temps le projet de notre héroïne, et lui ont déjà, dans le fond du cœur, donné le nom de folle.

Mais, dans le fait , ce serait être injuste à son égard. Sophie n'avait été que trop agitée depuisquelque temps entre la crainte et l'espérance, et pariai,'ée entre son devoir, sa tendresse pour son père, sa haiue pour Rlifd, sa compassion et (pourquoi ne le dirions-nous pas, puisque c'est vrai?) son amour pour Jones, rendu plus violent par la conduite de sou père,- de sa tante, de tout le monde, et surtout de Jones lui-même; aussi son esprit était tombé dans cet état de confusion, qui ne nous permet pas de savoir ce que nous faisons et où nous allons, ou plutôt qui nous rend tout-àfait indifférents sur les conséquences qui peuvent en résultei".

Les avis prudents de sa femme de chambre produisirent néanmoins quelques réflexions plus calmes. Sophie se détermina à se rendre à ■Olocester, pour aller de là directement à IvOndres.

Page 1