‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvé (volume 2)Chapitre 76 sur 163 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

mettre bien avec les femmes ; et <;omme il avait d'ailleurs fréquemment tiré l'éjiée, les hommes n'osaient pas l'insulter publiquement. Sans quelques motifs de cette nature, il est probable qu'il n'eût pas tardé à être chassé par son propre sexe ; car assurément il n'avait aucun titre pour être préféré aux gentilshommes d'Angleterre; aussi paraissaient-ils peu disposés à hii accorder une faveur extraordinaire. Tous les hommes disaient du mal de lui quand il avait le dos tourné, ce qui procédait vraisemblablement d'un sentiment d'envie, car toutes les femmes l'accueillaient fort bien, et il en était particulièrement distingué.

« Quoique ma taute ne fût pas une personne de qualité, comme elle avait toujours vécu à la cour, elle était de la société du beau monde; car, quelques moyens que l'on ait employés pour s'introduire dans les cercles du grand ton, quand on y est une fois parvenu, on a acquis un uiérite suffisant, par cela seul que l'on y est. Toute jeune que vous étiez, vous ne pouviez vous empêcher de faire celte observation au sujet de ma taule , qui était libre ou réservée

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avec tout le monde, suivant que Ton avait plus ou moins de cette sorte de mérite.

« Ce fut, je crois, ce mérite qui mit principalement M. Fitzpatrick dans ses bonnes graces. Il parvint si adroitement à s'y insinuer, qu'il était toujours de ses parlies les plus intimes. Il faut convenir qu'il savait se montrer reconnaissant d'une pareille distinction; car il lui prodi2;ua bientôt ses soins et ses atl^entions avec un zèle si marqué, que le club des médisants commença à en parler, et que les personnes les moins malveillantes arrangeaient déjà un mariage entre eux. Quant à moi, je ne <loutai pas, je l'avoue, que ses vues ne fussent toul-à-fait honorables, comme on dit communément, c'est-à-dire qu'il n'eût le projet de s'emparer de la fortuue d'une femme par mariage ; ma tante, pensai je en moi-même, n'est ni assez jeune ni assez belle pour inspirer une passion criminelle, mais elle possède en grande abondance des charmes matrimoniaux.

« Le respect extraordinaire qu'il ne cessait de me témoigner depuis le premier moment

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de uotre connaissance, me confirma encore dans mon opinion. Je crois que c'était un moyen qu'il employait pour tâcher de diminuer, s'il était possible, l'éloignement que mon intérêt personnel pouvait lui faire supposer que je devais avoir pour ce mariage, et je ne saurais dire jusqu'à quel point ce moyeu lui réussit; car, satisfaite delà fortune dont je jouissais , et moins esclave que personne de l'ambition, je ne pouvais guère être l'ennemie d'un homme de la conduite duquel je n'avais personnellement qu'à me louer, d'autant plus qu'il me montrait un respect dont il se dispensait généralement pour le plus grand nombre des femmes de qualité.

« Quelque agréable que me fût cette conduite, il l'abandonna bientôt pour en tenir une autre qui me le fut peut-être davantage. Il affecta beaucoup de mélancolie et de tendresse, languit et soupira abondamment. De temps à autre cependant il se laissait aller à sa bonne humeur accoutumée: je ne saurais dire si c'était un jeu médité, ou s'il était entraîné par son

caractère nalurel, mais il ne s'y livrait jamais que dans la société générale, et avec les autres femmes; car même dans une contredanse, quand il n'était pas mon partenaire, il prenait un air sérieux; et aussitôt qu'il se rapprochait de moi , son legard était le plus doux qu'on puisse imaginer. Enfin il avait partout des soins si marqués pour moi, qu'il aurait fallu que je fusse aveugle pour ne pas m'en apercevoir ; et., et., et.. — Et vous en étiez encore plus charmée, ma chère Henriette, s'écria Sophie : il n'est pas nécessaire d'en rougir, ajoutât elle en soupirant, car il y a dans la tendresse des charmes irrésistibles ; et nous serions trop heureuses, si les hommes étaient plus sincères. — Cela est trop vrai , répondit sa cousine; des hommes qui dans toute autre affaire n'ont pas le sens commun, sont devrais Machiavels dans l'art d'aimer. Je voudrais bien ne pas en avoir un exemple à citer. La médisance commença à s'attacher à moi avec autant d'acharnement qu'elle avait poursuivi ma tante, et quelques femmes bienveillantes

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ne se firent aucun scrupule d'affirmer que M. Fitzpatrick avait une intrigue avec nous deux à la fois.

<t Mais ce qui peut paraître étonnant , c'est que ma tante ne vit pas et ne parut pas le moins du monde soupçonner ce qui, je pense, était assez visible dans notre conduite mutuelle. On croirait réellement que l'amour aveugle entièrement les vieilles femmes. Dans le fait, elles dévorent avec tant d'avidité les compliments qu'on leur fait, que, comme un gourmand affamé, elles ne se donnent pas le temps d'observer ce que les autres font à la même table. J'ai fait cette remarque dans beaucoup d'autres occasions encore, et ma tante l'a si exactement vérifiée, que, quoiqu'elle nous trouvât souvent ensemble à son retour des eaux, le moindre mot de Fitzpatrick, pourvu qu'il roulât sur l'impatience où il était de la revoir, dissipait entièrement, et au moment même, tous ses soupçons. Un des artifices qui lui réussissaient admirablement près d'elle, était de me traiter comme une petite enfant , et de ne m'appeler jamais en sa présence par au-

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cun autre uum que par celui de la jolie Miss. Je conviens que cela lui nuisit d'abord un peu auprès de votre humble servante; mais jei pénétrai bientôt cet artifice , surtout lorsque je me fus aperçue qu'il se conduisait à mon égard en l'absence de ma tante d'une manière toute diflérente. Cependant, si je ne trouvais pas désobligeante pour moi une conduite dont j'avais découvert le but, j'en étais d'ailleurs cruellement la victime; car ma tante me prenait réellement pour ce que celui qu'elle croyait son amant affectait de me prendre luimême, et me traitait si bien comme un enfant, que je m'étonne en vérité qu'elle n'ait pas pensé à me faire reprendre mes lisières.

« A la fin , mon amant, car il l'était , crut convenable de me révéler de la manière la plus soleinielle un secret que je savais depuis long-temps; il me fit entendre qu'il ressentait pour moi tout l'amour qu'il avait affecté pour ma tante. Il gémissait en termes très-pathéti quesde l'encouragement qu'elle lui avait donné, et se faisait un grand mérite auprès de moi des heures d'ennui qu'il avait passées à l'écouter.

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