LIVRE XI
homme. Il me dit encore beaucoup d'autres choses que j'ai oubliées en ce moment, et auxquelles je confesse que je fis bien peu d'attention alors; car mon penchant contrariait tous ses discours. Je ne pouvais d'ailleurs me persuader que des femmes de qualité daignassent descendre jusqu'à se familiariser avec un homme tel que M. Nash me le dépeignait,
« Mais je crains bien, ma chère, de vous fatiguer par des détails si minutieux. Pour abréger, imaginez-moi mariée ; imaginez- moi avec mon mari aux pieds de ma tante; imaginez celle-ci une femn)e plus folle que toutes relies de Bedlam, dans le plus violent accès de fureur, et votre esprit ne vous suggérera rien de plus que la vérité.
«Dès le lendemain ma îante quitta Bath, en partie pour éviter de voir M. Fitzpatrick ou moi, et non moins peut-être pour éviter de voir n'importe qui; car bien qu'on m'ait dit qu'elle avait formellement tout désavoué, je crois qu'elle fut alors un peu confuse d'avoir été ainsi déçue dans ses espérances. Depuis ce temps je lui ai écrit plusieurs lettres, mais je
li)(i TOM JONES,
n'ai jamais pu obtenir de réponse : ce qui, je dois l'avouer, esl d'aulant plus dur pour moi, qu'elle-même a été, quoique innocemment, la cause de tous mes malheurs. Car, sans le prétexte de lui faire sa cour, M. Fitzpatrick n'eût pas trouvé assez d'occasions pour parvenir à s'assurer demon cœur, qui, dans toute autre circonslance, je m'en flatte encore, n'eût pas été une conquête facile j)our un homme tel que lui. Je crois même que je n'aurais pas erré aussi grossièrement dans mon choix, si je m'en étais fiée à mon propre jugement. Mais je m'en rapportai entièrement à l'opinion des autres, et je crus, le plus sottement du monde, au mérite d'un honime que je voyais si bien reçu de toutes les femmes. Quelle est la raison, ma chère, pour laquelle, nous choisissons pour notre société les plus sots des hommes, nous qui avons autant de bon sens et d'intellij^ence que les plus sages de l'autre sexe ? Je ne ressens jamais une plus vive indignation que quand je réfléchis ati nombre de femmes sensées qui ont été victimes des sots. » Ici elle fit une pause de quelques mo-
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ments, mais Sophie ne répondant point, elle continua, comme nous le verrons dans le chapitre suivant.