‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvé (volume 2)Chapitre 83 sur 163 · LIVRE Xr · texte numérisé non relu

LIVRE Xr

VOUS n'eu avez peut-être jamais rencontré dans le monde; car une femme ne peut en trouver d'exemple Cfue dans un père, un frère ou iiu mari, et votre père n'est pas de ce caractère. Cet ennuyeux personnage m'avait naguère semblé l'opposé de tout cela. Boulé du ciel! comment est-il possible que les hommes puissent mentir ainsi constamment lorsqu'ils sont dans le monde, pour se faire un cruel plaisir de ne découvrir la triste vérité que dans leur intérieur! C'est là , ma chère, qu'ils se dédomniageni de la contrainte pénible qu'ils s'imposent dans la société; car j'ai observé que plus mou mari avait été aimable et gai en compagnie, plus j'étais sûre de le voir triste et morose, lorsque nous nous retrouvions seuls. Comment pourrais-je vous dépeindre sa diueté.^ il ne répondait à mou amour que par la froideur et l'insensibililé: il n'écoutait qu'avec dédain mes petites plaisanteries, que ma Sophie et nos autres amies avaient la bonté de trouver si agréables. Dans les moments où j'étais le plus sérieuse, il chantait et sifflait; et toutes les fois que j'étais abattue et souffrante, il se mettait

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en colère et me maltraitait : car quoiqu'il ne se plût jamais à me voir de la gaieté, et quil ne l'attribuât pas au bonheur qu'il me procurait, mou chagrin l'offensait toujours, et il ne manquait jamais de l'imputer à mon repentir d'avoir, disait-il, épousé un Irlandais.

« Vous concevez aisément, ma chère Graveairs ( mais pardon, si je m'oublie ainsi }, que quand une femme fait un mariage imprudent selon le monde, c'est-à-dire, quand elle n'est pas l'esclave stupide de Tinlérèt, il faut nécessairement qu'elle ait quelque inclination pour son mari. Tous croil■e^ facilement aussi que cette aiïection peut dimintier, et je peux vous assurer que le mépris finit par la détruire entièrement. Je commençai alors à sentir ce mépris pour M. Fitzpatrick, que je m'aperçus être, il faut que je tranche le mot, un sot, dans toute la force du terme. Vous vous étonnerez peut-être que je n'eusse pas fait cette découverte long-lemps auparavant; mais je ne sais où les femmes vont chercher cettt^ foule de raisonnements dont elles se servent pour excuser la sottise de ceux qu'elles aiment;

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outre que l'œil le plus pénétrant suffit à peine pour discerner un sot, à travers son masque d'élégance et de bon ton.

" On croira aisément que quand une fois je méprisai mon mari, comme je vous avoue que cela arriva bientôt , je dus me déplaire dans sa compagnie. Je conviens que j'avais le bonheur d'en être très-peu importunée; car notre maison était alors élégamment meublée, notre cellier rempli de vins ; nous avions une foule de chiens et de chevaux : et comme Monsieur aimait à remplir libéralement envers ses voisins les devoirs de Thospitalité, ses voisins venaient chez lui avec beaucoup de plaisir; la chasse et la table consumaient une si grande partie de son temps, que je n'avais pour ma part qu'une petite partie de sa société, c'està-dire, de sa mauvaise humeur.

« Heureuse encore si j'avais pu aussi facilement me soustraire à toute autre compagnie désagréable. Mais hélas! dans ma solitude, je ne pouvais en écarter une qui me tourmentait constamment, d'autant plus que je n'entrevoyais aucun espoir d'en être à jamais délivrée.

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Celte compagnie était mes propres pensées qui m'imporlunaient, me déchiraient et me poursuivaient, comme des fantômes, la nuit et le jour. Dans cette situation, il m'arriva un événement dont toute l'horreur ne peut ni se peindre ni s'imaginer. Pensez, ma chère, figurez-vous, si vous le pouvez, tout ce qu'il m'a fallu souffrir. Je devins mère , et je devais ce titre à l'homme que je méprisais, que je haïssais, que je détestais. Je passai par toutes les angoisses, par toutes les douleurs d'un accouchement ( dix fois plus pénible dans une circonstance semblable (pie tout ce que Ton peut souffrir pour un homme qu'on aime ); et cela dans un désert, au milieu d'une scène continuelle de débauches, sans une amie, sans une compagne, sans aucune de ces distractions qui soulagent souvent et fout quelquefois peut-être plus que compenser les souffrances de notre sexe dans un pareil moment.»

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