LIVRE XI. 2l
peut bien appeler cela refusée, car j'aurais pu l'avoir certainement, et sans doute vous auriez pu aller, vous, dans certaines maisons.... mais quant à moi, je ne voudrais pas, je crois, pour tout l'or du monde, que mylady lût injuste envers moi , au point d'imaginer que j'aie jamais pensé à la trahir, même avant d'avoir appris les bonnes nouvelles. »
« Quelles nouvelles , je vous prie ? » dit Sophie un peu vivement.
« Madame ne les a-t-elle pas apprises.^ répondit l'hôte. Eh mais ! cela peut être ; car il n'y a que quelques minutes que j'en suis instruit moi-même : et quand je n'en aurais rien su, je veux être emporté par le diable à l'heure même si j'aurais trahi Votre Honneur ; non, si je l'avais fait, puissé-je!... »
Il ajouta ici quelques imprécations que Sophie interrompit à la fîu, eu lui demandant ce qu'il voulait dire par ses nouvelles. Il allait répoudre, quand mistress Honour se précipitant dans la chambre, pâle, et respirant à peine, s'écria: «Madame, nous sommes Joutes perdues, notre ruine est assurée, ils sont arrivés , ils
2r4 TOM JOiSTES,
sont arrivés. » Ces mots glacèrent presque tout le sang de Sophie : mais mistress Fitzpatrick demanda à Honour quels étaient ceux qui étaient arrivés. « Les Français, répondit-elle : plusieurs centaines de milliers d'hommes de celte nation sont débarqués, et nous allons toutes être massacrées et violées. »
Tel im malheureux qui ayant dans quelque grande ville une chétive maison de la valeur de vingt shillings, si le tocsin d'alarme hii apprend la nouvelle d'un incendie, devient pâle et tremblant en songeant à la perte qui le menace, mais qui , dès qu'il est instruit que le leu ne consume que les superbes palais et que sa pauvre petite maison est en sûreté, revient aussitôt à lui-même et sourit à son bonheur: ou, telle est une tendre mère ( car quelque cho>>e nous déplaît dans la première comparaison) qui épouvantée en apprenant que son cher enfant est nojé, tombe sans mouvement; mais qui bientôt apprend que son fils est retiré de l'eau sain et sauf, et que douze cents braves seulement ont été
LIVRK XI. 213
au fond de l'eau sur le vaisseau la Victoire; la vie et les sens lui reviennent, la tendiesse maternelle joiïit de cette ronsolation soudaine, et laisse dormir au fond du cœur le sentiment de bienveillance générale qui, dans une autre occasion, lui aurait fait donner des larmes à la terrible catastrophe.
Telle Sophie, dont le cœur tendre était plus fait qu'aucun autre pour sentir vivement les calamités de sa patrie, se trouva en un moment si heureuse d'être délivrée de la crainte que son j>ère ne fut sur ses pas, que l'arrivée des Français ne lit presque aucune impression sur elle. Elle gronda bien doucement sa femme de chambre pour l'eflVoi qu'elle lui avait causé, et dit : qu'elle était charmée qu'il ne fût rien arrivé de pis, d'autant plus qu'elle avait craint l'arrivée de quelque autre personne.
«« Oui , oui , dit l'hôte en souriant, madame sait mieux que nous ce qui en est ; elle n'iijnore pas que les Français sont nos meilleurs amis , et ne viennent ici que pour notre bien. Ce sont eux qui doivent faire refleurir la vieille
2l6 TOM JOWtS,
Angleterre. Sou Honneur pensait, j'en suis sûr, que le duc était arrivé, et cela suffisait pour lui causer de l'eflioi. J'allais dire les nouvelles à madame : Sa Majesté, que le ciel la piotége, a pris l'avance sur le duc, et marche eu ce moment aussi vite qu'elle peut vers Londres , et dix mille Français sont débarqués j)our la joindre sur la route. »
Sophie ne fut pas très-satisfaite de ces no«ivelles, ni de l'homme qui les lui racontait; mais comme elle croyait encore qu'il savait qui elle était, car elle ne pouvait avoir aucun soupçon de la vérité, elle n'osa lui témoigner aucun mécon lentement. L'hôte a} antôté la nappe, se relira alors, non sans avoir répété plus d'une fois en sortant, qu'il espérait hien n'être pas ouhlié par la suite.
Sophie n'était pas du tout tranquille, en se supposant connue dans cette maison; et elle s'appliquait encore beaucoup de choses que l'hôte avait adressées à Jenny Cameron: elle ordonna , en conséquence , à sa suivante de tâcher de savoir de lui par quels moyens il était parvenu à la connaître, et qui lui avait