‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvé (volume 2)Chapitre 91 sur 163 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

line fois huit jours chez moi, et je l'avais alors invitée d'une manière pressante à y revenir ; car c'était une femme d'un esprit agréable et naturel , encore augmenté par une éducation parfaite. Je la reçus donc avec le plus grand plaisir.

«Peu de jouj's après son arrivée, me voyant ])ien triste, cette jeune fenune, sans m'en demander la cause qu'elle connaissait en effet parfaitement bien , se mit à déplorer ma situation, et me dit que, quoique la discrétion m'eût empêchée de me plaindre aux parents de mon mari de sa conduile envers moi, ils s'en étaient tous très-bien aperçus et en ressentaient le plus vif chagrin, mais que nul n'y était plus sensible qu'elle : après quelques propos plus vagues sur ce sujet, que je ne pus, je l'avoue, m'empècher d'appuyer, après beaucoup de détours et de précautions préalables , elle jne conmiuniqua comme un profond secret, (ju'elle m'enjoignait de garder avec le plus grand soin... que mou mari entretenait une maîtresse.

« Vous imagine/ saus douîe que je reçus

cette nouvelle avec la plus profonde insensibilité.. ..S'il en est ainsi, je vous i-éponds que votre imagination vous abuse. Le mépris n'avait pas tellement éteint ma colère contre mon mari , que ma haine ne reprît le dessus en cette occasion. Quelle peut être la raison de ceci? Sommes-nous donc égoïstes d'une manière si abominable que nous puissions être affligées de voir d'autres personnes en possession de ce que nous méprisons ? ou plutôt ne sommes-nous pas encore plus vaines , et n'estce pas là l'outrage le plus sensible que l'on puisse faire à notre vanité? Qu'en pensezvous, Sophie ? »

« Je ne sais, répondit Sophie ; je ne me suis jamais occupée de ces profondes méditations, mais je crois que la dame fit très-mal de vous révéler un pareil secret. »

'< Et cependant, ma chère, cette conduite est bien naturelle, reprit mistress Fitzpatrick; et quand vous en aurez vu et lu autant que moi, vous serez convaincue de cette vérité.»

" Je suis fâchée de vous entendre dire que celte conduite est naturelle, répliqua Sophie,

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car je n'ai besoin ni de lecture, ni d'expérience, pour me convaincre qu'elle prouve un mauvais cœur. Je dis plus, il est anssi malhonnête de dire à un mari les fautes de sa femme, et respectivement à une femme les fautes de son mari, que d'accuser en face chacun d'eux de celles qu'ils pourraient avoir commises personnellement. »

« Enfin, continua mistress Fitzpatrick, mon mari revint; et, si je ne me fais pas illusion , je le haïssais alors plus que jamais , mais je le méprisais un peu moins; car certainement rien n'afl'aiblit plus le mépris qu'un outrage fait à l'orgueil ou à la vanité.

« Il tint dès ce moment avec moi une conduite si différente de celle qu'il avait eue depuis quelque temps , et si semblable à celle de la première semaine de notre mariage, que si j'avais conservé dans le cœur une seule étincelle d'amour poin- lui, ma première passion aurait pu se rallumer ; mais, quoique la haine puisse succéder au mépris et même l'emporter sur lui , je ne crois pas que cet effort soit possible à l'amour. La vérité est que

rameur est une passion trop active pour subsister loug-temps sans le retour qu'il a droit d'attendre ; mais on ne peut pas plus avoir un cœur sensible sans aimer, que des yeux sans voir. Quand donc un mari cesse d'être l'objet de celte passion, il est ceitainement probable que que!(iue autre homme..., je veux dire, ma chère , si voire mari devient indiflérent pour vous... si vous eu venez une fois à le mépriser je veux dire. . . . c'est-à-dire. ... si vous

avez dans le cœur la passion de l'amour

Dieu! je me suis tellement troublée. .. mais il est si facile, eu s'occupant de ces idées abstraites, de perdre l'enobainement des idées, comme dit M. Locke... En un mot, la vériié est... en un mot, je sais à peine ce que je veux dire. Mais, comme je disais, mon mari revint, et sa conduite, dans les premiers moments de sou retour, \ne surpiil extrêmement; mais il m'en apprit bientôt le motif, et je sus le prix que je devais y mettre. En nn mot, il avait dépensé et perdu tout ce que je lui avais apporté d'argent comptant; et, comme il ne pouvait engager son propre bien

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|)liis qu'il ne I't'tait déjà, il désirait se procurer de l'argent pour de nouvelles extravagances , eu vendant une petite terre à moi , ce qu'i^ ne pouvait faire sans mon adhésion. Le seul et unique but de la tendresse excessive qu'il me témoignait alors , était donc d'obtenir de moi cette faveur.

«Mon refus à celte proposition fut péremptoire. Je lui dis, et je lui dis avec vérité, que si dans les commencements de notre mariage j'avais possédé tous les trésors des Indes, il aurait pu eu disposer; que ma maxime constante avait été qu'une femme devait déposer toute sa fortune entre les mains de l'homme en faveur duquel elle avait disposé de son cœur ; mais que, comme il avait été assez bon depuis long-temps pour me rendre l'un , j'étais également résolue à conserver le peu qui me restait de l'autre.

« Je ne vous peindrai pas la fureiu" où le jetèrent ces paroles, et la fermeté avec laquelle je les prononçai ; je ne vous importunerai pas non plus du détail de la scène qui s'ensuivit entre nous. Vous pouvez bien imaginer que

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l'histoire de la maîtresse n'y fut pas passée sous silence ; elle y figura avec tous les embellissements que la colère et le dédain purent y ajouter.

« M. Fitzpatrick en parut un peu étonné et plus confus qu'il ne l'avait encore élé, quoiqu'en général, Dieu le sait, ses idées soient toujours assez confuses. Il ne chercha cependant pas à se disculper, mais il employa une méthode qui me confondit presque autant ; ce n'était rien moins qu'inie récrimination: il

affecta d'être jaloux Il peut, quoique je

l'ignore, avoir un penchant naturel à la jalousie, il faut même que cela soit ainsi, ou je ne sais quel démon la lui aura mise en tète, car je défie tout le monde de jeter le moindre blâme sur ma conduite : je dis plus, les langues les plus médisantes n'ont jamais osé déflorer ma réputation; grace au ciel, elle a toujours élé aussi pure que ma vie ; et que la calomnie elle-même m'accuse, si elle l'ose. Non , ma chère Graveairs , quoique provoquée , quoique maltraitée, quoique outragée dans mon amour, j'ai toujouis été dans la ferme réso-

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