‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvé (volume 2)Chapitre 97 sur 163 · LIVRE Xr. 2-'i · texte numérisé non relu

LIVRE Xr. 2-'i

oliaussée, où l'hôtesse ressentant vivement le tort fait à la beauté de son mari par les ongles de mistress Honour, appelait à giands eris la vengeance et la justice. Quant au pauvre homme, qui avait le plus souffert dans le combat, il était parfaitement tranquille. Peutêtre le sang qu'il avait perdu avait-il calmé sa colère, car son ennemie ne lui avait pas seulement appliqué les ongles sur les joues, mais lui avait encore donné un coup de poing sur le nez , qui en faisait couler des larmes de sang en grande abondance. Nous pourrions ajouter à cela les réflexions qu'il faisait sur sa méprise. Dans le fait, rien n'imposait si absolument silence à son ressentiment, que la manière dont il découvrit alors son erreur ; car la conduite de mistress Honour n'avait fait que le confirmer davantage dans son opinion ; mais une personne de grande apparence, qui avait une suite nombreuse , venait de l'assurer que l'une des dames était une femme de qualité et son amie intime.

lli'hôte, obéissant aux ordres de cette per

244 TOM .IOX£S ,

sonne, monta aiissilôl, et instruisit nos belles voyageuses qu'un grand seigneur qui était en bas désirait leur l'aire l'honneur de les visiter. Sophie devint pâle et tremblante à ce message, quoique le lecteur, malgré la bévue de l'hôte, puisse penser qu'il était trop civil pour être de son père; mais la crainte commet tous les jours la même faute que nos juges de paix, et a du penchant à juger avec trop de précipitation sur les plus légères circonstances, sans entendre les témoins des deux parties.

Pour répondre donc à la curiosité du lecteur plutôt qu'à ses craintes, noiis ne perdrons pas un moment pour l'instruire qu'un pair d'Irlande était arrivé la veille très-tard à l'auberge pour se rendre à Londres. Ce noble seigneur s'étant levé de table en sursaut au bruit dont nous venons de parler, avait vu la femme de chambre de mistress Fi tzpa trick, et avait bientôt appris d'elle que sa maîtresse, avec qui il était lié très- particulièrement, était dans la maison. Il n'en fut pas plus tôt instruit , qu'il s'adressa lui-même à l'hôle, l'apaisa, et

r.iVKK XX. 24:»

renvoya à la chambre de ces dantes, avec des compliments beaucoup plus civils que ceux qui leur furent rendus.

On pourra s'étonner peut-être que la femme de chambre de mistress Fitzpatrick n'eût pas été la messagère employée en cette occasion; mais, nous sommes i'àché de le dire, elle n'était pas pour le moment en état de rendre ce service, ni aucun autre. Le rum, car c'est ainsi que l'hôte aimait mieux appeler sa distillation de malt, avait lâchement profité de l'avantai^e que lui donnait la fatigue du voyage sur cette pauvre fille, et avait donné le plus terrible assaut à ses nobles facultés, dans un moment où elles élaien! tout-à-fait hors d'état de résister.

Nous ne peindrons pas en détail cette scène tragique, mais nous nous sommes cru obligé, par cette intégrité histoiique que nous professons, de rapporter, le plus brièvement possible, un fait que nous nous serions autrement fait un plaisir de taire; car une foule d'écrivains, faute de cette intégrité ou de cette exactitude, pour ne rien dire de pis, laissant au

a46 TOM JOKES ,

lecteur la peine de démêler ces petites circonstances dans le sein des ténèbres , le jettent ainsi dans la plus grande perplexité.

Sophie fui bientôt guérie de son effroi par l'entrée du noble pair, qui n'était pas seulement une rounaissauce intime de mistress Fitzpa- Irick, mais encore un ami très-particulier de celle dame : s'il faut dire la vérité, c'était à son secours qu'elle devait les moyens d'avoir échappé à son mari ; car ce seignein- avait toute la galanterie de ces illustres paladins, dont l'histoire héroïque fait mention , et qui ont délivré de prison pUis d'une beauté célèbre; il était aussi acharné contre l'autorité tyrannique trop souvent exercée par les maris et les pères sur de jeunes et charmantes personnes de l'autre sexe, que jamais chevalier errant le fut contre le pouvoir barbare des enchanteurs. Pour moi , j'ai souvent soupçonné que ces mêmes enchanteurs dont fourmillent tous les romans, n'étaient réellement autres que les maris d'alors , et que le mariage lui-rnème était peut-être le château enchanté dans lequel on disait que ces beautés étaient jcnfermées.

Page 1