‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvé (volume 3)Chapitre 45 sur 165 · LIVRE VIII, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE XI

surtout pour quiconque n'occupa jamais un rang trop élevé. C'est là qu'un infortuné, à travers le tourbillon d'un inonde occupé de tant d'intérêts divers, environné d'objets dont la succession rapide laisse à peine le temps d'asseoir un regard et d'arrêter une pensée; c'est là, dis-je, où seul, s'il prétend l'être , un homme peut trouver tous les avantages de la solitude sans en craindre l'ennui; qu'il peut être, à son gré, seul ou en compagnie, suivre son goût, agir et vivre à sa manière, sans être remarqué qu'autant .que ses intérêts ou sa fantaisie l'exigent

Mais, comme aucun bien dans la nature n'est exempt des maux nécessairement attachés au bien même, dispns aussi que cette extrême dissipation des grandes villes, en rendant ceux qui les habitent presque étrangers' les uns aux autres^ a de cruels inconvéniens pour certaines personnes : j'entends pour celles qui se trouvent dans le besoin.

Si vous n'avez pas à rougir vis-à-vis de ceux avec qui vous vivez , n'en étant point connu , quels secours en pouvez- vous légitimement

! attendre ? Un homme isolé peut aussi ax^ ment mourir de faim au milieu du mai^^;^ [ de Leadenhall, que dans les plus affr^^^ déserts de l'Arabie.

c'est le cas où je me trouvais. Aussi dépourvu d'amis que d'argent, très-affamé, ' .très-misérable à tous égards, je rôdais un soir ^ aux environs du Temple, lorsque je m'en-

j tendis appeler familièrement par mon nom

f de baptême. C'était un ancien ami de collège,

qui avait quitté Oxford environ un an auparavant la disgrâce que j'y avais essuyée. Ce jeune homme, qui s'appelait Watson , me combla de caresses, me témoigna tout le . plaisir qu'il avait de me revoir, et me proposa d'entrer au premier cabaret, pour renouveler avec moi l'ancienne connaissano| Je voulus d^abord m'excuscr; mais la viv|f cité de ses instances, et plus encore la faif qui me pressait, l'emportèrent sur mon ^ gueil; et je crus le mettre à couvert ea?

disant que des emplettes que je venaif|^ faire avaient absorbé mes ûnances. I M. Watson, après m'avôir reproché, f peu de confiance, me prit par le br^

tlVRE VIIT, CHAPITRE XI. 79

me fit entrer dans l'un des plus fameux cabarets de Londres, où, après mètre abon^ damment rassasié, je me trouvai d'autant plus à mon aise avec lui, que je le croyais moins instruit de ma fatale aventure d'Oxford. Mais quel coup de foudre pour moi , lorsque, l'instant après, il me complimenta, le verre à la main, sur mon vol des ,deux cents guinees, et sur le bonheur que j'avais eu de me tirer de cette affaire !

Un coup de foudre m'eût paru moins accablant Je ne songeai pas même à me dé^ (endre; je niai seulement que la somme que l'on m'avait accusé d'avoir prise fût, à beaucoup près , aussi considérable.

J'en suis fâché, répondit Watson, et j'espère qu'une autre fois vous serez plus heureux. Vous pouvez pourtant, si vous voulei m'en croire, vous enrichir avec moins de danger. Tenez, dit-^il en tirant des àè% de sa poche ,

Voici les médecins des fortunes malades.

Fiez- vous en à mes lumières, et vous remplirez votre bourse sans craindre le voyage

de Tyburn '. Dans la position cruelle où je me voyais réduit, j'étais homme à tout faire; je consentis à tout. M. Watson me pressa alors de l'accompagner dans un brelan voisin pour essayer ma fortune. Il avait sans doute oublié combien ma bourse était légère; je le lui rappelai, en le priant, au nom de l'amitié qu'il venait de me jurer, de me prêter quelque argent pour me mettre en état de jouer. Eh, fi donc! s'écria- t-il ; de quel monde venez-vous?.... Je vous montrerai bientôt quelqu'un qui fera vos fonds.

J'aperçois que voua connaissez mal ce pays-ci.

On avait apporté la carte, et mon homme se disposait à sortir. Payez du moins ma part, lui dis-je : vous savez que je suis sans argent. Bon ! me dit-il; qu'importe? demandez hardiment crédit... ou plutôt... Non, demeurez.... je vais descendre le premier.

Tenez, voilà ma part sur la table : prenez-la pour la donner comme si c'était la vQtre , au cas que l'on vous arrête en passant. Je ne

* Ost la Grève de Londre».

Page 1