LIVRE Xy CHAPITRE III. l/^Q
Je ne peindrai ni le t;:ouble , ni la douleur, ni l'indignation de Sophie, pendant le récit de la servante. Elle n'ouvrit la bouche, lorsque cette fille eut fini , que pour la prier d'ordonner au postillon de préparer au plus tôt les chevaux.
Je ne fus jamais si tranquille, s'écria- 1elle après* avoir rêvé quelques instans.... Je suis maintenant très-convaincue que l'objet de ma tendresse est vraiment méprisable.
Oui, ma chère Honora, ajouta- 1- elle en versant un torrent de larmes, oui, je te jure que mon cœur est libre maintenant...
Oui, je te jure que je suis tranquille.
Quelques minutes après, Suzanne vint annoncer que les chevaux étaient prêts; et Sophie, en s'essuyant les yeux, se disposait à partir, lorsqu'il lui survint une idée que sa passion rendait en cet instant bien naturelle. Elle voulut que Tôm pût ne pas ignorer qu'elle avait passé une partie de la nuit dans cette même hôtellerie, et qu'il en fut instruit d'une manière propre à lui faire détester sa propre ingratitude, au cas qu'il
restât dans son cœur quelque on)bre d'atta-
l50 TOM JONES.
chement pour une tendre amante qu'il avait si volontairement j)erdue.
Le lecteur se ressouvient sans doute du manchoiK qui a déjà joué un si grand rôle dans cette histoire. Ce célèbre manchon n'a-^ vait jamais quitté le bras de Sc^phie depuis le départ de Jones. Elle chargea Suzanne, après y avoir attaché son nom avec une épingle, de le porter sur le lit de Tom, et de le mettre si bien en vue que ce fût le premier objet qui frappât les regards de sop perfide amant, lorsqu'il rentrerait dans sa chambre.
Cet ordrq* étant exécuté, Sophie, en protestant toujours à sa chère Honora que son cœur n'avait jamais été plus libre, paya généreusement l'hôtesse, monta lestement à cheval, et partit.