LIVRE V, CHAPITIIS IV
propos vagues, auxquels le trouble et la confusion des parties ne permettaient pas plus de suite , Sophie , en jetant les yeux sur le canal, ne put s'empêcher de rappeler à Jones le risque qu'il avait autrefois couru pour lui rendre un léger service.
Hélas! Madame, lui dit-il, j'eusse été ti*op heureux si le canal eût été plus profond :
cet instant m'eût affranchi de tous les maux que me préparait la suite 'de ma vie !... Ah ! (pie dites-vous? répliqua Sophie; se peut-il que vous le pensiez ? Ce mépris affecté de la vie n'est probablement qu'un excès de politesse à mon égard : c'est sans doute vouloir que je vous sois moins obligée d'avoir déjà risqué deux fois pour moi la vie. Craignez plutôt, hélas ! craignez plutôt pour la troisième...
Ces derniers mots étaient accompagnés d'un sourire et d'un regard si tendre, que Jones en fut pénétré jusqu'à l'âme. Il répondit en soupirant que cette crainte ne pouvait plus rien prévenir. De là jetant sur elle un coup d'œil fixe et languissant : Ah f Sophie ! s'écria-t-il, pouvez-vous en effet sou-
l90 TOM JONES.
haiter que je vive ? pouvez- vous bien me ts haïr à ce point ?... Sophie, les yeux baissés, â répondit, après avoir hésité quelque temps- Non, M. Jones, non, je ne vous hais point..
Ah ! s'écria Tom, ai-je pu méconn«iilre un ^ cœur aussi céleste que le vôtre ? ai-je pu me défier des sentimens de l'incomparable So- ^ phie ?... Ciel ! quel bonheur de pouvoir me flatter!... Arrêtez, Monsieur, lui dit Sopbie mterdite; je ne vous entends pas... Je ne puis rester ici plus long-temps... Vous ne m'entendez pas ? Vous aurais-je donc oflensée?... (interrompit Tom, les yeux en pleurs, et hors de lui-même). Moi, je vous aurais offensée!
hélas ! auriez-vous pu le croire ?... Cette rencontre imprévue... le trouble de mon cœur...
Au nom du Ciel, pardonnez-moi; pardon, pardon, Madame; la seule idée d'avoir pu vous déplaire... suffit pour m'arracher la vie... Vous me surprenez de plus en plus, lui dit Sophie : sur quoi donc pensez-vous m'avoir offensée ?... Hélas I reprit Tom , la crainte produit souvent l'extravagance; et je n'en connais d'autre que celle de vous voir irritée contre moi... Ah ! détournez, adou-^