CHAPITRE PREMIER
Caractère de madame Western. Finesse de sou
discernement.
(Quoique Jones eût eu le temps d'entretenir Sophie pendant la route , elle n'en fut pas moins triste pendant tout le souper, lie lendemain, au déjeutier, elle le parut nioins; mais, après avoir feint de manger un morceau, elle quitta assez brusquement la table, sans que son père ni sa tante en pénétrassent la raison.
Cette tante se piquait d'expérience et d'érudition. Elle avait autrefois passé quelque temps à la cour, où elle avait acquis les
dehors de ce qu'on appelle le monde. Ses connaissances, depuis sa retraite, s'étaient prodigieusement perfectionnées par la lecture des pièces de théâtre, des romans modernes, des gazettes et des papiers publics; au point que dans tout le canton, madame Western passait pour aussi consommée dans la littérature que dans la politique.
Le changement qu'elle avait remarqué dans l'humeur de Sophie lui avait paru digne de toute son attention.
Après avoir rassemblé mûrement toutes les circonstances capables de jeter quelque espèce de jour- sur une matière si digne d'être approfondie, elle était enfin parvenue à se convaincre que la mélancolie de sa nièce ne pouvait probablement partir que d'une passion secrète. Ce premier point trouvé, il ne s'agissait plus que de savoir quel en était l'objet.
A force d'y rêver, l'évanouissement de Sophie dans le bois, ie soir du combat de Jones contre Tuakum et Blifil, ainsi que la tristesse de cette fille pendant le souper du soir même , et dont Blifil avait refusé d'être,