‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvé (volume 4)Chapitre 58 sur 170 · LIVRE III, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE V

trouvié ne dût très - fort déplaire à madame Blifil. En raisonnant ainsi d'après eux-mêmes, ils regardaient les caresses qu'elle faisait à cet enfant comme un effet de sa politique ou de sa complaisance pour son frère:

d'où ils concluaient tous deax que Tom en était, intérieurement, encore plus odieux à la bonne dame.

Mais, quelque discrète que fût leur passion, madame Blifil n'avait pas tardé à s'en apercevoir et à en tirer tout le fruit qu'elle en voulait , c'est-à-dire beaucoup de complaisance de leur part pour ses sentimens , quels qu'ils fussent, et le plaisir, toujours flatteur, de se croire aimée.

Il est bon de savoir encore que nos deux amans s'étaient trompés sur la haine intérieure qu'ils supposaient à madame Blifil pour le héros de notre histoire. Cette femme, comme on l'a vu, n'avait pas eu tout lieu d'être contente des procédés de son défunt mari; elle était même parvenue à le haïr autant qu'elle le croyait haïssable, lorsque la mort l'en avait délivrée. Il ne paraîtra donc pas absolument surprenant que le gage qui

lui restait de la tendresse d'un tel époux ne fût pas extrêmement cher à ses yeux, ni qu'elle se fût accoutumée à voir sans répugnance et ^ans jalousie toutes les faveurs que son frère répandait sur Tom Jones.

Un fait certain (car ceux-ci ne sont pas absolument prouvés), c'est qu'à mesure que Jones grandissait et donnait des preuves de ce bon fond de caractère, de cette franchise noble si fort en possession de plaire aux dames, on voyait insensiblement disparaître en madame Blifil cette froide indifférence si voisine du mépris, qu'elle avait toujours eue pour lui dans son enfance. On la vit même, avec étonnement, lui marquer en mainte o(>casion plus de tendresse qu'à son fils même, et se plaire tellement avec Tom, qu'à peine avait-il atteint l'âge de dix-huit ans, qu'il parut aux yeux de Square et de Tuakum comme un rival à tous égards si dangèrei^f que l'un et l'autre lui jurèrent intérieurei^nt une haine aussi vive qu'éternelle.

Page 1