XX ESSAI SUR LA VIE ET LE GÉNIE
de la consulter pour régler leur conduite. Tous ces différens caractères, en descendant jusqu'à Partridge, et même jusqu'aux personnages les plus subalternes, sont peints avec autant de vérité que de chaleur, et sont si bien , si dramatiquement mis en action, qu'on croit toujours les voir en scène. Ajoutons à ceci qu'un grand nombre de situations et de sentimens sont traités et exprimés de la façon la plus vive et la pliis délicate; et que l'auteur, dans le cours entier de l'ouvrage , semble avoir autant de plaisir a mettre dans leur plus beau jour les qualités aimables de l'humanité , qu'il en trouvait dans sa jeunesse à appuyer fortement sur les défauts et les difformités de ses semblables. Cette teinte de bonhomme enfin ( si Ton peut hasarder l'expression), semble répandre sur l'ensemble de l'ouvrage, et faire respirer cet air de vérité que Cicéron a quelque part qualifié du nom de co" médie.
De là cette vérité uniforme, et cependant très-variée, de sentimens et de façons d'agir, qui, jointe aux autres excellentes qualités de l'auteur, le distinguent si bien dans son Tom Jones, et ont fait dire au plus savant et au plus poli des critiques anglais ', que M. de Marivaux en France, et M. Fielding en Angleterre, étaient
' M. Warburton.
DE li AUTEUa ANGLAIS. XXJ
mier rang de ceux dont la plume avait er la yraie et Honnête copie de la yie et (urs humaines, et qui, par la yérité de oiique , peuvent être cités comme les plus i modèles dans ce genre.
s avoir suivi notre auteur dans les proson génie jusqu'à l'époque où la vigueur Imagination est parvenue au point de la ion la plus complète , nous ne pouvons lier qu'en partant de ce période , il i^'a le décliner, quoique presque insensiblelendant le reste de sa vie.
roman ^ Amélie , qui, environ quatre vx^^ succéda à celui de Tom Jones, porte , il i , l'empreinte du génie, mais d'un génie nmence à décroître. L'imagination de r ne semble point encore avoir rien perdu ertilité; son jugement^ de sa justesse et »rce : mais la chaleur n'est plus la même; :riptions sont moins animées , les scèn^ )ins vives , les personnages aiment trop t; les traits qui les caractérisent ont de singularité : on cherche en Vain le coloriste. Amélie , en un mot, semble l'égard de Tom Jones , ce qu'est l'Odyssée d de l'Iliade.
oit pourtant se souvenir que , tandis qu'il it et exécutait ce dernier ouvrage , Tau-
XXlj ESSAI SUR LA VIE ET LE GENIE ~
teiir était distrait, et à chaque instant int(
rompu dans son travail, par la multiplicité d
devoirs attachés aux fonctions d*un magist
publie, et que sa santé était plus que jamais i
térée par de fréquens et cruels accès de goût
L'activité de son esprit n'en était pourtî
point subjuguée : un ouvrage n'était 'pas fii
4|u'il en entreprefialt un autre. Le Journal
Covent-Garderij écrit périodique qui parut, p
dant près d'un an , le mardi et le samedi , a 1
regretter que l'auteur n'eût pu le continuer p
long-temps. Ce fut peu de temps après aT
abandonné cet ouvrage, que M. Fielding, al
affaissé par ses maux , imagina que l'air du P
tugal , plus tempéré que celui de l'Angleter
pourrait en calmer les douleurs , et se déterm
à s'embarquer pour Lisbonne. On voit, dan:
relation qu'il nous a laissée de ce voyage , ce
bien son imagination fait d'efforts pour bri!
à travers tout ce que sa situation avait alors
sombre et d'affligeant pour lui. C'est, a
M. Murphy, un malheureux prêt à livrer sa 1
à la justice, etqui, sur l'échafaud , plaisante
core, puisque, environ deux mois après son
lourde Lisbonne, il mourut à Londres , eni7
dans la quarante-huitième année de son âge
laissa aprèslui (car il s'était remarié) une veu
et quatre enfansqui ont été soigneusement éle
DE L AUTEUR ANGLAIS. XXllj
' oncle , ayec le recours d'une pension Qsidérable de la part du généreux Ralph 'un des meilleurs amis et des plus cons* «lecteurs de leur père, ielding, comme nous Tayons dit, était ipérament très-robuste ; sa taille excépieds; ses passions, ses désirs, sa sen-
étaient également extrêmes : constant s attachemens , ses affections étaient i , sincères , véhémentes ; ses ressentiaies, mais tempérés,' et n'éclatant près* ais, même dans ses écrits, qu*ayec tous lagemen^ qu'exige la décence. Ses amis
s'applaudir de ce qu'il eut trop de pén pour avoir pu se tromper sur le fond caractère; et ses ennemis, de ce qu'il a lé de se livrer à tout le mal que son res*»
nt pouvait leur faire. Franc ,' sociable, X, l'argent ne lui coûta jamais; mais )ris pour la parcimonie le rendit souvent iprudent que prodigue. Nous l'avons vu ' tous ses biens dans sa jeunesse : on l'a s la fin de ses jours , avec un trèa-gros.
, ne l'employer qu'à l'entretien d'une issi délicate qu'abondante, où ses anciens t surtout ceux dont la fortune avait soufîlque déchet, étaient toujours les bien- Bon père , bon époux , patient dans Tad»
XXiv ESSAI SUR LA VIE ET LE GIÉNIE, CtC.
versité , Ijes maux de sa famille étaient les siens. Les intérêts de la yertu , ainsi que ceux de la religion , furent toujours sacrés pour lui. L*une est partout, se respire partout dans ses ouyrages; et pour défendre l'autre contre celui de milord Bolingbrook sur \9i philosophie, il en avait entrepris un assez considérable , et dont le manuscrit est resté entre les mains de sir Johi Fielding, son frère.
Notre auteur, en un mot, fut malheureux mais jamais vicieux par caractère. Prompt dam ses jugemens , mais également clair et solide riche en imagination, mais n'en aimant pai moins le sérieux des sciences ; profond obser vateur de l'humanité , et pourtant grand litté rateur; sensible et très-yif ennemi, mais am aussi chaud qu'infatigable; fléau du yice et dei sentimens bas, mais chérissant l'humanité; citoyen utile, aussi poli que vraiment éclairé: magistrat, en un mot, aussi zélé pour le maintien de l'ordre , que pour le bien général de Si patrie : tel était Henri Fielding , tel était l'an tenr de Tom Jofies,
ou