LIVRE IV, CHAPIT&E V
l'autre, si Tom Jones , qui par hasard pas* sait à cheval avec Square et Blifil, n'eût pas, à coups de fouet, dispersé toutes ces furies, et fait porter la triste Moly chez son père.
La douleur de Tom est plus aisée à imaginer qu'à décrire. Après lui avoir fait donner tous les secours possibles, il se vit obligé de la quitter pour aller rejoindre sa compagnie , après lui avoir dit à l'oreille, en l'embrassant, qu'il comptait la revoir le soir. Les sœurs de Moly eurent beau champ pour la désespérer après le départ de Jones; et la mère même, quoique première cause du malheur de sa fille , fit chorus avec elles. Moly se défendait avec vigueur; et toutes criaient ensemble à tue- tête lorsque George arriva chez lui, chargé et très-embarrassé des propositions de Sophie.
Il épuisa vainement ses poumons pour obtenir un moment d'audience. Le pauvre homme , étourdi du bruit ainsi que des reproches, de sa femme et de ses filles (à cause de son attachement pour Jones, d'où, disait-on, provenait le déshonneur de la famille), ne savait plus à quel saint se vouer.
l30 TOM JONES.
Il n'était naturellement ni méchant , ni brutal; mais sa femme avait si souvent abusé de sa patience , qu'après avoir long-temps cherché de bonne foi un remède propre à x^]mer sa bile , il était depuis peu parvenu à en trouver un violent, il est vrai , et peu usité dans ce qu'on appelle un certain monde, mais vraiment sûr, et dont l'effet n'aVait jamais manqué.
Maître George, qui par bonheur en avait la recette au bout du bras, en fit on prompt usage ; et le calme subit qui siiccéda à lu tempête le convainqmt plus qu!e jamais de la vertu de ce puissant topique.
Un grand conseil se tint ensuite; et Moly acheva de remettre le calme dans l'esprit de sa mère , en lui laissant entrevoir quelques guinées que lui avait données son ami Jones : sur quoi le conseil décida que l'état actuel de cette fille ne permettant pas de l'exposer au service de mademoiselle Sophie, il fallait chercher un prétexte pour procurer celte place à l'une de ses sœurs.
LlVnE IV, CHAPITRE VI. l3l