LIVRE IV, CHAIPITRE X, l5î
dans un miroir de Tappartement , la bonne • femme de chambre n'avait pu se perdre de vue pendant tout le cours de sa relation, hi par conséquent songer à l'impression qu elle fusait sur le visage d'autrui.
Sophie eut donc le temps de se remettre, et de dire en souriant à Honora: En vérité, je te croirais presque amoureuse de ce jeune
homme! Moi, ^Madame, répondit- elle,
moi, amoureuse de lui! Je vous jure sur mon âme , et sur mon honneur même , qu'il n'en est rien du tout. Qu'il soit aimable tant ■qu'on voudra; qu'il plaise même à M, Alworthy d'en faire un gentilhomme : je suis ce que je suis; mes parens étaient du moins mariés, et mon grand-père était membre du clergé. Non, Madame, non : tout beau garçon^ tout courageux qu'il est, je crois que mes parens ne me verraient pas de bon œil prendre les restes d'une Moly Seagrim.
J'admire votre impertinence, interrompit Sophie (avec un sang- froid qu'on eût cru naturel ), d'oser parler avec aussi peu de ménagement d'un ami de mon père !... Quant à la fille que vous venez de nommer, je vous
lS% TOM JONES.
défends de jamais prononcer son nom, du moins en ma présence.
Honora , étourdie de la mercuriale, chercha à réparer sa sottise. Ce n'était, s'écriat-elle, que l'indignation qu'elle avait conçue contre Moly pour avoir séduit Jones, qui l'avait outrée contre cette fille. A l'égard de M. Tom, elle ne lui devait que des louanges; elle avait toujours soutenu son parti envers et contre tous ceux qui parlaient de sa bâtardise. Il n'était pas possible, ajouta-t-elle, qu'avec un si bon cœur, un air si noble, une main si blanche, il ne fût pas véritablement gentilhomme. Oh! il mérite d'être aimé, sans doute, s'écria-t-elle en finissant; aussi tout le monde l'aime, et Dieu permettra que tout se découvre un jour.
Sophie riait de temps en temps sous cape, à certains traits de cette palinodie ; ce qui étant interprété favorablement par mademoiselle Honora, l'encouragea bientôt à s'écrier : Ah I j'en dirais bien davantage si je ne craignais pas de vous offenser...
Que me dirais-tu donc? répondit Sophie tout émue; parle, je te l'ordonne.