LIVRE XVIII
père qui touchait surtout son cœur : tels étaient les charmes qu'il ne pouvait souffrir que son fils eût sacrifiés à la fille de mistress Miller.
Les deux belles-sœurs étaient toutes deux de fort jolies femmes, mais elles furent tellement éclipsées par la beauté de Sophie, que, si elles n'avaient pas eu le meilleur caractère du monde, elles en auraient éprouvé quelque envie; car leurs maris détournaient rarement les yeux de dessus Sophie, qui était assise à table, comme une reine qui reçoit des hommages, ou plutôt comme une divinité qui reçoit des adorations : mais c'était des adorations qu'on lui rendait librement , et qu'elle était loin d'exiger ; car elle était aussi distinguée par sa modestie et son affabilité que par toutes ses autres perfections.
On passa cette soirée dans la joie la plus vraie: tout le monde était heureux, mais surtout ceux qui avaient été les plus malheureux. Leurs anciennes craintes, leurs anciennes souffrances ajoutaient tellement à leur félicité, que
l'amour lui-même et la fortune dans tout leur éclat n'eussent pu leur en procurer autant, s'ils eussent éié privés de l'avantage d'un aussi délicieux contraste. Cependant , comme une grande joie, surtout après un changement soudain de situation, est portée à être silencieuse, et réside plutôt dans le cœur qu'elle n'aime à s'exprimer par des paroles , Jones et Sophie paraissaient les moins gais de toute la compagnie. Western en fit la remarque avec son impatience accoutumée, et s'écria souvent ; « Pourquoi ne dis-tu donc rien, mon garçon ? pourquoi donc cet air si sérietixPEttoi, Sophie, as-tu perdu la langue ! Bois encore un verre de vin, il faut encore boire un verre de vin. >> Et pour l'égayer il chanta à plusieurs reprises une chanson un peu gaillarde relative à sou prochain mariage. Il aurait même poussé la chose au point de la faire sortir du parloir, si M. Allworthy ne l'eût pas quelquefois arrêté par ses regards, et une fois ou deux par un , Jl ! M. Ifestern. Cependant le Squire réclamait le droit (ju'il crovait avoir de parler à sa