CHAPITRE PREMIER
Conduite généreuse et reconnaissance de mistress Miller.
M, Allworthy et mistress Miller veuaient à l'instant de s'asseoir pour déjeuner , lorsque Blifil , qui était sorti ce malin-là de très-bonne heure, rentra et se mit à table avec eux.
A peine fut- il assis, qu'il commença en ces termes : « Bou Dieu ! mon cher oncle , vous ne voudrez jamais croire ce qui est arrive ! Je vous proteste que j'ai toutes les craintes du monde de vous le dire, de peur de vous affliger par le souvenir des bontés que vous
avez eues autrefois pour un pareil misérable.
— Expliquez-vous, mon enfant, lui dit son oncle ; je crains bien en effet d'avoir eu plus d'une fois dans ma vie des bontés pour qui en était indigne ; mais la charité n'adopte pas les vices de ceux à qui elle rend service.
— Oh! monsieur, reprit Blilil,ce n'est paS sans une impulsion secrète de la Providence que vous vous servez du mot d'adoption. Votre fils adoptif , monsieur , ce Jones , ce misérable que vous avez nourri dans votre sein , vient de prouver qu'il était un des plus grands scélérats qu'on ait vus sur la terre. — Par tout ce qu'il y a de sacré , c'est faux, s'écria mistress Miller ; M. Jones n'est point nn scélétat , c'est une des meilleures créatures qui existent ; et si toute autre personne l'eût appelé scélérat, je lui aurais jeté toute cette eau bouillante au visage. » M, Allworthy parut singulièrement étonné de cette conduite de mistress Miller; mais elle ne lui donna pas le temps de parler , et se tournant vers liii, elle ajouta : « J'espère que vous ne serez pas fâché contre moi ; je ne voudrais, monsieur, vous offenser pour rien au monde ;
mais je le confesse, je n'ai pu supporter de Tenteudre appeler ainsi. — Je dois avouer, madame , dit Irès-gravement Alhvorlhy , que je suis un peu surpris de vous entendre plaider avec tant de chaleur pour un individu que vous ne connaissez pas. — Ah ! je le connais , M. Alhvorlhy , continua-t-elle , je vous réponds que je le connais. Il faudrait que je fusse la plus ingrate de toutes les femujcs , si j'osais le nier. Oui ! il ma sauvée, moi et ma petite famille ; nous avons tous raison de le bénir, tant que nous vivrons, et je prie le ciel de le bénir aussi et de changer le cœur de ses méchants ennemis; car je sais, et je vois à présent qu'il en a de cette espèce. — ^'ous m'étonnez de plus en plus , madame , dit Alhvorlhy ; il faut assurément que vous vouliez parler de quelque autre. Il est impossible que vous ayez aucune obligation de ce genre à l'homme dont parle mou neveu. — Rien n'est plus sûr, répondit-elle ; je lui ai les plus grandes obligations, et je lui dois la plus tendre reconnaissauce ; il a été mon sauveur et le sauveur des miens. Cioyez-moi, monsieur, il a été calom-