‹ Tom Jones, ou, L'enfant trouvéChapitre 48 sur 140 · Scène extraoïdinaire entre Sopliie et sa tante · texte numérisé non relu

Scène extraoïdinaire entre Sopliie et sa tante

La gémissante génisse et la bêlante brebis peuvent, avec leurs divers troupeaux, errer tranquilles et inobservées dans les pâturages. Il est vrai qu'elles sont condamnées à devenir par la suite la proie de riiomnie; cependant on leur permet de jouir , du moins pendant quelques années, d'une hberté sans trouble. Mais si Ton découvre une jolie biche qui s'est

échappée du sein de la forêt pour venir se reposer dans quelque champ ou dans quelque bosquet, tout le village est aussitôt en alarmes ; chacun se prépare à lâcher ses chiens sur elle; et si le bon seigneur du lieu parvient à la leur arracher , ce n'est que pour se l'assurer sans partage et la manger lui-même.

J'ai souvent remarqué qu'à peine sortie de l'adolescence, une jeune personne qui possède à la fois le triple don de la beauté, de la naissance et de la fortune, est à peu près dans la mê" me situation que cette biche. La ville est aussitôt en rumeur : elle est poursuivie des jardins publics à la comédie, de la cour dans les assemblées, des assemblées jusque dans sa propre chambre, et échappe rarement pendant une seule saison aux griffes de ses ennemis , prêts à la dévorer. Car si ses parents la protègent contre la férocité d'un de ces animaux carnassiers , ce n'est que pour la livrer à un autre de leur choix, qui lui est souvent plus désagréable que tous les autres. Cependant les divers troupeaux d'autres femmes traversent eu sûreté, et sans être à peine regardées, la co-

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médie , l'opéra et les assemblées ; quoique la plupart finissent par être dévorées tôt ou tard, elles peuvent, plus ou moins long-temps, folâtrer en liberté, sans gêne et sans persécution.

Parmi tous ces parangons , quelle femme éprouva ce genre de persécution plus que la pa.nvre Sophie ? Sa mauvaise étoile ne se contenta pas de tout ce qu'elle avait souffert à cause de Blifil : elle lui suscita un autre adorateur, qui ne paraissait pas moins disposé que le précédent à la tourmenter. Car si sa tante était moins violente (jue son père , elle n'était pas moins opiniâtre dans ses idées.

Dès <|ue les domestiques se fuient retirés après le dîner, mistress Western, qui en avait déjà dit quelque chose à Sophie, l'informa qu'elle attendait mylord , et qu'elle comptait saisir la première occasion de la laisser seule avec lui. « Si vous le faites, madame, répondit Sophie avec un peu de vivacité, je saisirai la première occasion de le laisser seul avec luimême. — Comment, madame, s'écria sa tante, est-ce là la reconnaissance dont vous payez la bonté que j'ai eue de vous tirer de la prison

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OÙ VOUS étiez chez votre père ? — Vous savez, madame, dit Sophie, que la cause de cet emprisoDuenient était un refus d'obéir à mon père, qui me pressait d'accepter un homme que je détestais. Ma chère tante qui m'a sauvé de ce malheur, voudra-t-elle me replonger dans un autre également fâcheux ? — Et croyezvous donc, madame, qu'il n'y a pas de différence entre mylord Fellamar et M. Blifil? — Très-peu dans mon opinion; et si je dois être condamnée à épouser l'un des deux, je voudrais certainement avoir le mérite de me sacrifier au désir de mon père. — Ainsi donc , mon désir, à ce que je vois, est fort peu de chose pour vous. Mais cette considération ne me fera pas changer : j'agis par des motifs plus nobles. Agrandir ma famille, vous ennoblir vous-même , voilà mon plan, N'avez-vous donc aucun sentiment d'ambition ? Ne trouvez-vous aucun charme dans la pensée d'avoir bientôt une couronne de pairesse sin* votre carrosse ? — Aucun , sur mon honneur. Une pelote sur mou carrosse me plairait tout autant. — Ne

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